Nous avons ici une version, altérée sur divers points, d'un conte
très répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée, par
exemple dans le nº 192 de la collection Grimm.
Indiquons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien:
Le «maître voleur», revenu au pays, se présente hardiment chez le
comte, son parrain. Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre,
s'il ne réussit pas dans trois épreuves. D'abord, il faut voler
le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur, déguisé
en vieille, portant un baril de vin mêlé d'un narcotique, vient
s'asseoir en grelottant de froid à la porte de l'écurie. Les
soldats lui disent d'approcher du feu et lui demandent à boire.
Le narcotique produit son effet, et, quand les soldats sont tous
endormis, le voleur déboucle la selle sur laquelle l'un d'eux est
assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie.
(Dans notre conte, on parle bien d'un domestique que le voleur a
suspendu au plafond; mais on n'explique pas pourquoi ni comment.)
Ensuite il s'enfuit avec le cheval, dont il a enveloppé les sabots
de vieux chiffons.--La seconde épreuve, qui ne se retrouve pas
dans notre conte, consiste à voler pendant la nuit un des draps
du lit où couchent le comte et la comtesse, et l'anneau nuptial
de cette dernière.--Enfin, il est ordonné au maître voleur de
prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la
nuit au cimetière qui entoure l'église. Il a apporté un grand
nombre d'écrevisses: il leur fixe sur le dos de petites bougies
allumées et les lâche à travers les tombes, pour faire croire que
les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les écrevisses que le
voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification.) Puis,
déguisé en moine, il monte en chaire et se met à crier: «La fin
du monde est arrivée; les morts se réveillent dans le cimetière.
Je suis saint Pierre. Que ceux qui veulent aller au ciel entrent
dans mon sac.» Le curé et le bedeau, qui sont accourus à l'église,
s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleur tire le sac
hors de l'église, et, après l'avoir traîné à travers les rues du
village, il le pousse jusque dans le colombier du comte. (Il suffit
de rapprocher cette dernière scène de la fin du _Franc Voleur_ pour
voir combien cette fin a été défigurée.)
Le conte allemand présente, on le voit, une forme bien conservée de
ce thème. Sur un point particulier,--celui où il est question des
écrevisses,--il est même, à notre connaissance, le seul, avec un
conte lithuanien (Leskien, nº 37), qui fournisse l'explication du
passage inintelligible de notre conte. Mais il n'en faudrait pas
conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une dérivation
du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce
dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plus
clairement racontés, dans d'autres contes du même type.
* * * * *
L'introduction du _Franc Voleur_, toute différente de celle du
conte de la collection Grimm, se retrouve dans un conte norvégien,
un conte irlandais, un conte allemand de la Basse-Saxe, et dans
deux contes toscans. Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, II,
p. 28), un pauvre paysan, qui a trois fils, leur dit un jour
d'aller gagner leur vie où ils pourront. Il les accompagne
jusqu'à un endroit où le chemin se partage en trois, et les
trois fils s'en vont chacun de son côté. Le troisième devient
voleur.--L'introduction du conte irlandais (Kennedy, II, p. 38) est
à peu près identique.--Dans le premier conte toscan (Gubernatis,
_Novelline di Santo Stefano_, nº 29), Jean et Jeanne donnent à
chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde
chercher fortune et perd tout. Le second, de même. Le troisième
apprend le métier de voleur.--Dans le conte saxon (Schambach et
Müller, p. 316), un homme demande à ses trois fils quel métier ils
veulent apprendre. L'aîné dit qu'il veut être maçon; le second,
menuisier; le troisième, voleur. Le père ne voulant pas entendre
parler de ce dernier métier, le jeune homme s'enfuit et s'enrôle
dans une bande de voleurs.--Dans le second conte toscan (Pitrè,
_Novelle popolari toscane_, nº 41), il n'y a que deux frères, fils
d'une pauvre veuve. L'aîné devient forgeron; le plus jeune tombe,
comme Pierrot, au milieu d'une bande de voleurs qui lui demandent
la bourse ou la vie; il se joint à eux.
L'épisode de la bourse, qui manque dans le conte de la collection
Grimm, existe dans un conte de la Basse-Bretagne, un conte
piémontais, un des deux contes toscans et un conte du Tyrol
italien. Bilz, le héros du conte breton (Luzel, _Veillées
bretonnes_, p. 227), est envoyé par le chef des voleurs prendre la
bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte
la bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier.
Pendant qu'il est seul au logis, il découvre le trésor des voleurs
et l'emporte chez lui.--Dans le conte toscan (Gubernatis, _loc.
cit._), Carlo doit arrêter une diligence et prendre les _quattrini_
(nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en général). Il
exécute sa consigne à la lettre; il laisse de côté l'or et l'argent
et ne prend que les _quattrini_ proprement dits.--Même passage
dans le conte piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t.
I, p. 328) et dans le conte du Tyrol italien, d'un autre type pour
l'ensemble (Schneller, nº 54), où se trouvent à la fois le passage
de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à l'exclusion de
l'or et de l'argent.
Dans le second conte toscan, c'est, comme dans notre conte,
l'indiscrétion de la mère du voleur qui fait que son véritable
métier parvient à la connaissance du roi.
* * * * *
Venons aux épreuves imposées au «franc voleur».
La seconde de ces épreuves,--voler des bœufs que l'on conduit à la
foire,--manque, on l'a vu, dans le conte de la collection Grimm.
Divers autres contes étrangers vont nous en fournir des formes,
pour la plupart plus nettes que ne l'est celle du conte lorrain.
Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 609), le roi dit à
l'«homme gris», qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera
s'il parvient à voler un bœuf que ses gens doivent mener dans la
forêt. L'homme gris se pend, en apparence, à un arbre sur le chemin
par où l'on doit passer. Les gens, en le voyant, se disent que le
voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A peine se sont-ils
éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus loin.
Grand étonnement des gens, qui veulent retourner sur leurs pas pour
s'assurer si c'est le même. Ils attachent le bœuf à un arbre et
vont voir ce qu'il en est. Aussitôt l'homme gris délie le bœuf et
l'emmène. (Il est très probable que, dans notre conte, alors qu'il
n'avait pas encore subi d'altérations, les conducteurs des bœufs
étaient fort étonnés de voir, à deux endroits différents, un homme,
qui leur paraissait être le même, marcher sur les mains en battant
des pieds, et qu'ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs
attachés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier
était toujours là.)
La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve
dans les contes norvégien, irlandais, saxon, ainsi que dans les
deux contes toscans, et, en outre, dans un conte allemand (Kuhn et
Schwartz, p. 362) et dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological
Mythology_, I, p. 335). Dans ce dernier, le voleur ne se pend pas;
il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. (Comparer le
second conte toscan, assez peu clair en cet endroit.)--Le premier
conte toscan présente ici une altération: à la vue du même homme
pendu en deux endroits différents, les paysans qui mènent leurs
bœufs à la foire prennent peur et s'enfuient, laissant là leurs
bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés plus haut, ils
retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux, pour
vérifier un fait qui leur paraît étrange.
Un conte serbe (Vouk, nº 46) a un épisode construit sur la même
idée: Un rusé filou voit un homme conduisant deux moutons: il se
dit qu'il volera les moutons. Pour y parvenir, il ôte un de ses
souliers et le dépose sur la route où l'homme doit passer. L'homme
ramasse le soulier, puis le rejette en disant: «A quoi bon un
seul?» Cependant le filou a couru en avant et déposé sur la route
le second soulier. L'homme, voyant que ce second soulier ferait la
paire, rebrousse chemin pour aller chercher l'autre, après avoir
attaché ses moutons à un arbre. Quand il revient, les moutons ont
disparu: le filou les a emmenés.--Dans un conte indien du Bengale
(Lal Behari Day, nº 11), un voleur s'y prend absolument de la même
façon pour voler une vache.
Avec l'épisode du vol du cheval, nous retournons au conte de la
collection Grimm. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet,
dans les contes breton, norvégien, irlandais, dans les contes
allemands de la collection Schambach et Müller et de la collection
Kuhn et Schwartz, dans le second conte toscan, et, de plus, dans
deux contes de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 32,
et _Littérature orale_, p. 121), dans un second conte irlandais
(_Royal Hibernian Tales_, p. 36), dans un conte écossais (Campbell,
variante du nº 40), dans deux contes flamands (Wolf, _Deutsche
Mærchen und Sagen_, nº 5; A. Lootens, nº 7), dans un conte basque
(Webster, p. 140), dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p.
67), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 24), dans
un conte russe (Gubernatis, _Florilegio_, p. 157), et dans un
conte serbe (_Archiv für slavische Philologie_, I, p. 283-284), où
l'épreuve imposée par l'empereur au voleur a pris des proportions
épiques: il s'agit de voler trois cents chevaux sur lesquels sont
en selle trois cents cavaliers. (Dans le second conte toscan, le
héros doit voler les cent chevaux qui sont dans l'écurie du roi.)
Le voleur, dans le premier conte flamand, se déguise en vieil
ermite; dans le second conte toscan, en vieux frère quêteur;
dans le conte des Abruzzes, en moine, comme notre «franc voleur»
s'habille en capucin.
L'idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour
s'emparer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème
très voisin, le thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote
entendit conter en Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor
du roi Rhampsinite (Hérodote, II, 121): Deux voleurs ont pénétré la
nuit dans la chambre du trésor, sans qu'on puisse découvrir comment
ils y sont entrés; quand ils y reviennent plus tard, l'un d'eux
est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il
ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait
suspendre à un gibet le cadavre décapité, dans l'espoir que l'autre
voleur, en le voyant, se trahira par quelque signe d'étonnement, ou
se fera prendre en cherchant à enlever le corps de son camarade.
Mais le voleur s'approche des gardes sous un déguisement, les
enivre et enlève le cadavre, laissant les soldats endormis.--Nous
renverrons, pour l'étude de ce thème, aux remarques de M. R.
Kœhler sur le nº 17 _b_ de la collection de contes écossais de
Campbell (dans la revue _Orient und Occident_, II, p. 303) et à un
travail de M. Schiefner, _Ueber einige morgenlændische Fassungen
der Rampsinitsage_ (_Mélanges asiatiques_, tirés du Bulletin de
l'Ac. des sciences de Saint-Pétersbourg, t. VI, p. 161). Aux formes
orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit
ajouter un conte syriaque (Prym et Socin, nº 42), un conte de l'île
de Ceylan (_Orientalist_ 1884, p. 56), un conte kabyle (Rivière, p.
13).
Enfin, la troisième épreuve de notre conte figure dans les trois
contes de la Haute et de la Basse-Bretagne, dans les deux contes
flamands, dans les contes norvégien, basque, catalan, écossais,
islandais, lithuanien, dans le second conte toscan et dans le conte
des Abruzzes, mais souvent sous une forme plus ou moins altérée.
Rappelons la forme véritable, que nous offrent le conte thuringien
de la collection Grimm et d'autres contes indiqués ci-dessus:
Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée et
l'apporter à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se
donnant pour un ange (dans le conte thuringien, pour saint Pierre),
qui portera au ciel quiconque entrera dans son sac.
Dans la plupart des contes européens du type du _Franc Voleur_, la
victime du voleur est un prêtre, ordinairement un curé[107]. Dans
le conte écossais, c'est l'évêque anglican de Londres; dans deux
contes russes (Schiefner, _op. cit._, p. 179), c'est un pope.--Dans
le conte lithuanien, le curé est le frère du seigneur, et celui-ci
le désigne au voleur pour se venger des plaisanteries que le curé
a faites sur son compte, à l'occasion de ses mésaventures avec
ce même voleur. Il en est exactement de même dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 126). Comparer
un conte bas-breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 256), et le
second conte toscan.--Dans le conte catalan, le personnage mis
dans le sac est un usurier; dans le conte islandais, ce sont un
roi et une reine. Ce dernier conte a quelque chose de particulier,
et le passage mérite d'être brièvement résumé: Le roi fera grâce à
l'«homme gris», si ce dernier parvient à enlever de leur lit le roi
lui-même et la reine. (Dans le conte écossais, l'évêque de Londres
défie également le voleur de le «voler» lui-même, c'est-à-dire de
l'enlever.) L'homme gris va, pendant la nuit, dans la chapelle du
château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour
voir ce que c'est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant
de lumière et leur dit que leurs péchés leur seront pardonnés s'ils
entrent dans un sac qui est auprès de lui. Le roi et la reine, le
prenant pour un ange, se fourrent dans le sac. L'homme gris lie les
cordons du sac, puis il dit qu'il n'est pas un ange, mais l'homme
gris; maintenant il a fait ce que le roi lui demandait: il l'a
enlevé de son lit, ainsi que la reine, et il se débarrassera d'eux
si le roi ne promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi le
promet, et l'homme gris se fait donner par lui sa fille en mariage.
On a vu combien, dans le conte lorrain, cet épisode est altéré. Il
l'est aussi dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque, le
maire du village ordonne au voleur de voler tout l'argent de son
frère le prêtre, et non d'enlever le prêtre de l'église; dans le
premier conte flamand, le voleur doit aussi voler tout l'argent
du curé, et c'est pour arriver à ses fins qu'il imagine de faire
l'ange et d'amener le curé à se mettre dans le sac, après s'être
dépouillé de toutes ses richesses terrestres; dans le second conte
flamand, son déguisement a pour but de voler, selon l'ordre du
bailli, les ornements de l'église.
* * * * *
Au milieu du XVIe siècle, une version italienne du conte qui nous
occupe a été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots:
Le préteur de Pérouse ordonne à Cassandrino de lui voler le lit
sur lequel il couche, puis de lui voler son cheval (ici le voleur
trouve le valet endormi sur le cheval; il met la selle sur quatre
piquets); enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église
d'un village voisin. Pour faire ce dernier exploit, Cassandrino
s'introduit, habillé en ange, dans l'église en disant: «Si vous
voulez aller dans la gloire, entrez dans mon sac.» Le recteur
s'empresse d'entrer dans le sac.
* * * * *
En Orient, un conte des Tartares de la Sibérie méridionale
(Radloff, t. IV, p. 193), qui appartient pour la plus grande partie
au thème du trésor de Rhampsinite, a pour dénouement la troisième
des épreuves imposées au «franc voleur»: Le voleur du conte tartare
joue toutes sortes de tours à un prince et lui rapporte ensuite ce
qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne, et que même
il lui donnera son trône s'il lui apporte un prince de ses voisins,
qui a fait des gorges chaudes au sujet de toute cette histoire.
(Comparer le conte lithuanien et les autres contes que nous en
avons rapprochés pour un passage analogue.) Le voleur se fait
donner un chameau, à chaque poil duquel on a attaché une clochette,
une chèvre, également garnie de clochettes, un bâton bigarré, et
encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau
de la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il lie
sur le dos du chameau, et se met en route conduisant sa bête, le
bâton bigarré à la main. Il arrive au bout d'un mois près de la
maison du prince. Celui-ci, entendant le son des mille clochettes,
dit à sa femme: «Quel est ce bruit? Est-ce une guerre, ou la fin du
monde, ou bien un malin esprit?» Quand le voleur est auprès de la
maison, il crie: «Regardez-moi; je suis le malin esprit; la fin du
monde est arrivée.» Le prince, épouvanté, tombe sans connaissance;
la princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de
chèvre, charge le sac sur le chameau et le porte dans la maison
de son prince, qui, en récompense, lui donne sa fille en mariage
et le fait prince à sa place.--Comparer un autre conte recueilli
également dans la Sibérie méridionale, chez les Kirghis, mais moins
bien conservé (Radloff, t. III, p. 342).
Le conte syriaque, mentionné ci-dessus, et qui a, pour l'ensemble,
beaucoup de rapport avec le conte tartare, renferme également
l'épisode que nous venons de résumer: Ajis, le voleur, a déjoué
toutes les mesures du gouverneur de Damas. Le gouverneur d'Alep
écrit à ce dernier pour se moquer de lui. Alors le gouverneur de
Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent bourses et
la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente.
Le gouverneur remplit sa promesse, puis il dit à Ajis d'enlever
le gouverneur d'Alep et de le lui apporter. Ajis se fait donner
une massue, une peau de chèvre et cent clochettes, qu'il attache
aux poils de la chèvre. En cet équipage, il entre à minuit dans la
chambre du gouverneur d'Alep, et lui dit qu'il est l'ange de la
mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep
demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un
cercueil, et Ajis le porte chez le gouverneur de Damas[108].
Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection
kalmouke du _Siddhi-Kûr_,--dérivée, nous l'avons dit bien des
fois, de récits indiens,--présente la plus grande analogie avec la
première des épreuves du conte lorrain: Dans un certain pays vivait
un homme qu'on appelait l'Avisé. Le khan de ce pays le fait venir
un jour et lui dit: «On t'appelle l'Avisé. Pour justifier ton nom,
vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu y réussis,
je te ferai de beaux présents; si tu n'y réussis pas, je détruirai
ta maison et je te crèverai les yeux.» L'homme a beau protester
que la chose est impossible, il est obligé de promettre de tenter
l'aventure telle nuit. Cette nuit-là, le khan fixe le talisman à
un pilier et s'assied tout auprès; en même temps, il ordonne à ses
gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'approche de ceux qui
sont postés à la porte et les enivre avec de l'eau-de-vie de riz.
Quant aux autres gardes et au roi lui-même, il a la bonne chance
de les trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il
peut ainsi voler le talisman.--Un trait de ce conte kalmouk est à
noter: L'homme avisé enlève de dessus leurs selles, tout endormis,
les gens du roi qui montaient la garde à cheval, et les met à
califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparer le conte de la
collection Grimm et divers autres contes de ce type, où le voleur
fait en sorte que les gardes, s'ils se réveillent, puissent se
croire toujours à cheval.
* * * * *
Il existe un autre thème qui, à le considérer de près, offre
beaucoup d'analogie avec celui du _Franc Voleur_; mais, avant de
l'examiner rapidement, il est bon d'indiquer un conte grec moderne
d'Epire qui fait lien entre les deux thèmes, et nous donne, si l'on
peut parler ainsi, la forme héroïque, épique, de celui que nous
venons d'étudier, le merveilleux y entrant pour une certaine part.
Dans ce conte grec (Hahn, nº 3), le roi ordonne au voleur de lui
amener le cheval ailé du drakos (sorte d'ogre), s'il ne veut être
haché en morceaux; puis de dérober au même drakos la couverture
de son lit; enfin de lui apporter le drakos lui-même. (Ces trois
entreprises correspondent, comme on voit, à celles du conte
thuringien.)
Dans les contes se rattachant à ce second thème dont nous avons à
parler, il n'y a plus de voleur. C'est, en général, à l'instigation
de ses frères, jaloux de la faveur dont il jouit auprès d'un roi,
que le héros reçoit de ce roi l'ordre de lui apporter les objets
rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins fantastique,
et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte silicien nº 83
de la collection Gonzenbach. Dans ce conte, Caruseddu doit apporter
au roi le cheval qui parle, appartenant au _dragu_ (ogre), la
couverture à clochettes d'or du _dragu_ et finalement le _dragu_
lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des
Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), et nous en avons dit un mot
à l'occasion de notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_.
Voir les remarques de ce nº 3 (I, p. 46 seq.).
Dans les contes de ce second type, les moyens que le héros emploie
pour s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent de ceux
que met en œuvre le «franc voleur» et les héros des contes du
premier type. Nous ne connaissons comme exception qu'un conte grec
d'Epire (Hahn, var. 2 du nº 3); là, Zénios, qui a reçu l'ordre
d'apporter au roi une _lamie_ (ogresse), met des habits tout
garnis de clochettes (absolument comme le héros du conte tartare
et celui du conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie: «Je
suis le Hadji Broulis[109], et je viens pour te faire mourir, si tu
n'entres dans ce coffre.»