LE FRANC VOLEUR

Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une pauvre

veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à la maison, ils

voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc ensemble,

et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent en se disant:

«Dans un an, nous nous retrouverons ici.»

En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une boutique

de boulanger. «Mon ami,» lui dit le boulanger, «on dirait que tu as

envie d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Claudot, «mais je n'ai pas

d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le boulanger. «Entre chez moi, et,

d'ici à un an, tu sauras le métier.»

Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta à la

porte. «Mon ami,» lui dit le serrurier, «on dirait que tu as envie

d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Jeannot, «mais je n'ai pas

d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le serrurier. «Entre chez moi, et,

d'ici à un an, tu sauras le métier.»

Pierrot, lui, tomba au milieu d'une bande de voleurs qui lui crièrent:

«La bourse ou la vie!--Oh! oh!» dit Pierrot, «mais c'est moi qui

demande la bourse ou la vie.--Alors,» dirent les voleurs, «veux-tu être

des nôtres?--Volontiers,» répondit Pierrot.

Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve: «Dans un instant,» lui

dirent-ils, «il va passer un beau monsieur en carrosse; tu lui crieras:

La bourse ou la vie!»

Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse

passa, il s'élança en criant: «La bourse ou la vie!» Le beau monsieur

lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa

la bourse. «Mais,» pensa-t-il, ce n'est pas l'argent, c'est la bourse

qu'on m'a dit de prendre.» Cette réflexion faite, il rapporta à ses

compagnons la bourse vide. «Tu n'iras plus voler,» lui dirent les

voleurs; «tu feras la cuisine.»

Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent

leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée d'or. Il se rendit

à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez-vous: Jeannot

et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois

chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, elle leur dit: «Eh

bien! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ?--Moi, je

suis boulanger,» répondit Claudot.--«Et moi,» dit Jeannot, «je suis

serrurier.--Moi, je suis charbonnier,» dit Pierrot.--«Fais-tu au moins

de bon charbon?» demanda la mère.--«Ecoutez, ma mère,» dit Pierrot, «je

vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter: je ne suis

pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien.--Oh! non, mon

Pierrot, sois tranquille.»

Vint la voisine. «Eh bien, Marion,» dit-elle à la mère, qui était une

bavarde, comme moi, «voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils

à présent?--Claudot est boulanger,» répondit la mère; «Jeannot est

serrurier; quant à Pierrot ..., il est ...--Vous avez bien de la peine

à trouver le mot, Marion. Il est: quoi?--Il est voleur. Surtout n'en

parlez à personne au monde.»

Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles du

seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit: «Quel métier fait donc

votre Pierrot?--Monseigneur, il est charbonnier.--J'ai entendu dire

qu'il faisait de bon charbon.--Oh! monseigneur, comme les autres.»

Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.--Bonjour,

Pierrot. Quel est ton métier, maintenant?--Je suis charbonnier,

monseigneur.--On m'a dit que tu faisais de bon charbon.--Oh!

monseigneur, comme les autres.--Entre nous, Pierrot, tu es un voleur,»

dit le seigneur. «Pour voir si tu sais ton métier, je t'ordonne de

voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes.

Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du matin, tu seras

pendu.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu le feras, ou tu seras

pendu.»

Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du seigneur.

«Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée

avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval.

Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir.» Il leur donna de

l'eau des piones[106], qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors

il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas

de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain matin, le

seigneur entra dans l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit

un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur

avait suspendu au plafond: ce fut lui qui reçut tous les coups.

«Pierrot,» dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il

faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la

foire.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu as pris le cheval dans

mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu.»

Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient

à la foire, Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les

pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains. «Oh! que

c'est beau!» dit un des hommes; «allons voir.--Non,» dit un autre.

«Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs.» Pierrot alla

un peu plus loin et recommença ses tours. «Oh!» dit l'un des hommes,

«que c'est beau! courons voir: six iront, et six resteront près des

bœufs.--Bah!» dirent les autres, «allons-y tous, ce n'est pas si loin.»

Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir dans la

campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre.

«Pierrot», dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il

s'agit d'une autre affaire: j'ai un oncle curé qui dit tous les jours

la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons

la succession.--Monseigneur, je ne puis faire cela.--Tu as bien volé

mon cheval et mes six bœufs; fais ce que je te commande, ou tu seras

pendu.»

Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur l'autel,

puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour

dire la messe, Pierrot lui cria: «Payez votre servante Marguerite,

puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous

irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les

bras?» Le curé se mit la tête dans le sac; aussitôt Pierrot le saisit

et le fit monter et descendre l'escalier du clocher. «Hélas!» disait le

pauvre curé, «que de peines pour arriver au paradis!»

Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler. Le

matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. «Petits! petits!

petits!--Quoi! Marguerite,» dit le pauvre homme, «es-tu donc aussi

dans le paradis?--Beau paradis vraiment!» dit Marguerite, «c'est le

poulailler de vos poules!» On mit le curé au lit; trois jours après il

mourut, et le seigneur partagea sa succession avec Pierrot.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 168 / 309 题