REMARQUES

Ce conte se rattache au même thème que nos nºˢ 46, _Bénédicité_,

et 14, _le Fils du Diable_; mais la plupart des aventures sont

différentes. Le seul trait commun est la charge de blé demandée

comme salaire. Voir, sur ce point, les remarques de notre nº 46, et

notamment le résumé d'un conte saxon de Transylvanie (II, p. 111)

et d'un conte wende de la Lusace (II, p. 113). Dans ce dernier, le

héros se fait un sac avec les draps de tous les lits du château.

* * * * *

Le passage où Joseph ramène à la ferme, au lieu des vaches, tous

les loups de la forêt, peut être rapproché d'un épisode d'un conte

basque publié dans _Mélusine_ (1877, col. 160) et dont le début

est à peu près celui de notre nº 1, _Jean de l'Ours_: Le vacher au

service duquel est entré le jeune homme est effrayé de sa force

et cherche à se débarrasser de lui. Un jour qu'une bande de loups

rôdent autour de la borde (bâtiment qui abrite pendant la nuit les

bergers et les troupeaux), le vacher lui dit: «Va me réunir ces

veaux.» Le garçon y va en courant, arrache un hêtre de douze ans et

s'en sert pour faire entrer les loups dans la borde.--Dans un conte

russe (_Académie de Berlin_, 1866, p. 253, mémoire de M. Schott),

Ivachko Oreille-d'Ours est envoyé dans la forêt par le pope, son

père nourricier, qui espère le voir déchirer par les bêtes. Il

ramène à la maison, au lieu de la vache du pope, un ours qui tue

tout le bétail.--Dans un récit finnois (Grimm, III, p. 159), Soïni,

fâché contre le maître dont il garde le troupeau, appelle les

ours et les loups, et leur fait manger les bœufs. Puis il amène

les ours et les loups à la maison. Comparer une autre légende

finnoise (Schott, _loc. cit._), où Kullervo, envoyé par le forgeron

Ilmarinen comme pâtre dans la forêt, ramène, au lieu du troupeau,

une bande de loups et d'ours, qui déchirent la méchante femme

d'Ilmarinen.--Le Grettir des légendes du nord joue à son maître des

tours de ce genre lorsqu'on veut lui faire garder les oies et les

chevaux (Grimm, III, p. 160).

Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 72) qui présente une grande

ressemblance avec notre nº 46, _Bénédicité_, le héros se fait un

fléau avec deux poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un

prunier. Comparer le conte poméranien (Knoop, p. 208) et le conte

westphalien (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232), déjà cités

dans les remarques de notre nº 46.

Le même conte danois contient encore un épisode à rapprocher d'un

passage de notre conte: Jean est envoyé par son maître réclamer

au diable trois années d'intérêts sur une somme qu'il lui a

prêtée. Il se met en route avec sa canne de fer. Arrivé chez le

«vieil Eric» (le diable), qu'il a déjà eu précédemment occasion de

maltraiter, il réclame les intérêts dus à son maître, et le diable

lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent.--Dans un

conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 55), cité

dans les remarques de notre nº 46, le roi envoie le héros chez le

diable pour lui réclamer l'impôt.--Dans un conte flamand (Wolf,

_Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), cité aussi dans les mêmes

remarques, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus le nourrir

si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va.

Le diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain

moulin à notre homme qui l'a jeté en bas d'un escalier, où il s'est

cassé la jambe. En le voyant, ce diable s'enfuit. Le valet se fait

donner plein sa charrette de sacs d'argent[105].

En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conte

des Avares du Caucase, que nous avons déjà eu à citer dans les

remarques de nos nºˢ 1 et 46: Le roi, voulant se débarrasser

d'Oreille-d'Ours, dont la force l'effraie, lui dit un jour d'aller

réclamer à une _kart_ (sorte d'ogresse) une mesure de pois qu'elle

lui doit depuis longtemps. Oreille-d'Ours s'en va chez la _kart_,

et, celle-ci ayant voulu lui jouer un mauvais tour, il l'amène au

roi, qui lui dit de la remener bien vite chez elle. Oreille-d'Ours

fait de même avec un dragon, auquel le roi l'a envoyé réclamer un

bœuf.

* * * * *

L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité au thème de

l'_Homme fort_. Il y a ici infiltration, si l'on peut parler ainsi,

d'un autre thème, celui où un personnage sans aucune force, mais

très rusé, fait croire à un géant ou à un ogre qu'il est plus fort

que lui (voir les remarques de notre nº 25, _le Cordonnier et les

Voleurs_). Ainsi, dans un conte italien (_Jahrbuch für romanische

und englische Literatur_, tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui

demeure à quelque distance de la mer, propose au héros de jouer

à qui lancera le plus loin un _mulinello_ (morceau de bois qui

sert à moudre dans les moulins). Il commence, et lance très loin

le _mulinello_. Alors le jeune homme se met à donner du cor pour

prévenir, dit-il, les gens de l'autre côté de la mer de se garer

quand il lancera: il a l'intention d'envoyer le _mulinello_ dans

la mer, mais il pourrait se faire qu'il allât trop loin et fît un

malheur. L'ogre se déclare vaincu, parce que si son _mulinello_

tombe dans la mer, il ne pourra plus moudre. (On remarquera que

ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte

lorrain.)--Dans un conte écossais de la collection Campbell

(Brueyre, p. 25), le géant lance un lourd marteau à une grande

distance et invite le berger à l'imiter. Celui-ci lui déclare que,

s'il lance le marteau, le marteau ira s'engloutir en un clin d'œil

dans la mer. «Non,» dit le géant; «je tiens à mon marteau, qui me

vient de mon grand-père.» Et il renonce à la lutte.--Dans un conte

norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.

253), le jeune homme dit au _troll_ (mauvais génie, ogre), qui

vient de lancer sa massue de fer: «A mon tour! Vous allez voir

ce que c'est que de lancer.» Et il se met à regarder fixement

le ciel, tantôt au nord, tantôt au sud. «Que regardez-vous? lui

dit le troll.--«Je cherche une étoile contre laquelle je puisse

lancer la massue.--Assez,» dit le troll; «je ne veux pas perdre

ma massue.»--De même, dans un conte lapon (nº 7 des Contes lapons

traduits par F. Liebrecht dans la revue _Germania_, année 1870), le

géant lance en l'air un énorme marteau de fer. Son valet regarde

dans quel nuage il le lancera à son tour; mais le géant lui dit de

n'en rien faire, car il a hérité le marteau de son grand-père.

Ce n'est pas, du reste, dans le conte lorrain seul que s'est

produite l'_infiltration_ dont nous avons parlé. Dans un conte

wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 69), appartenant au thème de

l'_Homme fort_, et déjà cité dans les remarques de notre nº 46,

Jean, après s'être établi dans un moulin abandonné, voit un jour

venir un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec

lui. Jean déclare, là aussi, qu'il veut atteindre avec son marteau

une tache rouge qui est au ciel, et le petit homme l'empêche de

lancer le marteau.--Nous citerons encore un conte du Tyrol allemand

(Zingerle, I, nº 18), de ce même type, et qui se rapproche beaucoup

du conte lorrain. Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre,

c'est à un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement

le ciel, «afin,» dit-il, «de ne pas jeter bas d'étoile en lançant

le marteau,» et le diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La

rencontre de Jean avec le diable a lieu un jour que le jeune homme

s'en va, envoyé par son père qui veut se débarrasser de lui,

chercher en enfer un cheveu du diable. C'est là une ressemblance de

plus avec notre conte.--Comparer encore le conte poméranien.

Dans le conte westphalien, c'est un autre élément du thème de notre

nº 25 qui est venu s'infiltrer dans le thème de l'_Homme fort_: Le

diable ayant lancé très haut un quartier de roc, Jean tire de sa

poche un oiseau et le lance comme si c'était une pierre. (Voir les

remarques de notre nº 25, I, p. 260.)

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 165 / 309 题