LE LABOUREUR & SON VALET

Il était une fois un jeune homme, appelé Joseph, qui cherchait un

maître. Il rencontra sur son chemin un homme qui lui demanda où il

allait. «Je cherche un maître.--C'est bien tombé,» dit l'homme; «je

cherche un domestique. Veux-tu venir chez moi?--Je le veux bien. Je ne

vous demande pas d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de

l'année.--C'est convenu.»

Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village voisin. La

première chose qu'on lui commanda fut d'aller chercher les vaches, qui

paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il déracina un chêne pour s'en

servir comme d'une gaule, et, au lieu de ramener les vaches, il revint

chez son maître avec tous les loups de la forêt. Le maître fut bien

effrayé. «Malheureux,» cria-t-il, «remène vite au bois ces vilaines

bêtes.» Le domestique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et

cette fois il ramena les vaches à la maison.

Le lendemain le laboureur lui dit: «Tu vas aller à la forêt prendre

notre portion de bois[104].» Joseph ne se donna pas la peine de

chercher où se trouvait la portion de son maître. Il prit toutes les

portions à la fois et les rapporta dans la cour du laboureur.

Le maître se disait: «Voilà un gaillard qui va vite en besogne. Nous

ne saurons bientôt plus à quoi l'employer.» Il lui commanda de battre

le blé qu'il avait en grange. Joseph, trouvant le fléau trop léger,

coupa un cerisier et un prunier qu'il attacha ensemble pour se faire

un fléau, et battit tout le blé, sans désemparer. Il voulut ensuite le

vanner; mais comme le van n'était pas assez grand pour lui, il prit la

porte de la grange. Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus

le marché, en deux heures et demie.

Le laboureur lui dit alors: «J'ai prêté cent écus au diable. Va les lui

redemander de ma part.»

Joseph se mit en route, et, s'étant avancé assez loin dans une grande

forêt, il rencontra un diable. «Bonjour, monsieur le diable.--Bonjour.

Qu'est-ce que tu viens faire ici?--Je viens de la part de mon maître le

laboureur chercher cent écus qu'il vous a prêtés.--Attends un instant.

Le patron va rentrer.» En effet, le grand diable arriva bientôt et dit

à Joseph: «Qu'est-ce que tu demandes?--Je demande les cent écus que mon

maître vous a prêtés.» Le diable lui compta l'argent, et Joseph s'en

retourna.

Quand il fut parti, le diable appela un des siens. «Tiens,» dit-il,

«voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer aux

quilles ses cent écus contre les tiens.»

Le diable eut bientôt rattrapé Joseph. «Où allez-vous?» lui

demanda-t-il.--«Je retourne à mon village.--Voulez-vous,» dit le

diable, «faire une petite partie de quilles avec moi? Nous mettrons

chacun cent écus au jeu.--Volontiers,» dit Joseph. Le diable joua le

premier, et renversa huit quilles; il n'en restait plus qu'une debout.

Joseph prit alors la boule, et fit mine de la jeter dans la rivière.

Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui était fort belle. «Holà!»

cria-t-il, «arrête. C'est toi qui as gagné.» Il lui donna les cent écus

et retourna au logis.

«Eh! bien,» lui dit le grand diable, «as-tu gagné?--Non. Il est plus

adroit que moi.--Voici qu'il a deux cents écus,» reprit le grand

diable. «Je t'en donne autant. Cours le rejoindre.»

Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à qui

lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença; mais quand ce fut

le tour de Joseph, il lança l'eau si haut et si loin que toute la terre

en fut mouillée. Le diable fut encore obligé de lui donner son argent.

De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda le

reste pour lui. «Maintenant,» dit-il, «mon année doit être finie.

Donnez-moi ma charge de blé.» Le laboureur croyait qu'avec une douzaine

de boisseaux il en serait quitte; mais il fallut coudre ensemble douze

draps de lit pour contenir tout le grain que Joseph emporta. Depuis on

ne l'a plus revu.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 163 / 309 题