Il y avait autrefois à Montiers un sotré[103], qui venait toutes les
nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux, leur
peignait la crinière et la queue; il emplissait leur mangeoire d'avoine
et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et luisants, mais
l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans qu'on pût savoir qui
la gaspillait ainsi.
Le père Chaloine se dit un jour: «Il faut que je sache qui vient panser
mes chevaux et gaspiller mon avoine.»
La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans l'écurie
le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt le père Chaloine
saisit une fourche en criant: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!» Et il
enleva au sotré sa calotte rouge. «Rends-moi ma calicalotte,» lui dit
le sotré, «sinon je te change en bourrique.» Mais l'autre ne voulut pas
lâcher la calotte et continua à crier: «Hors d'ici, coquin, ou je te
tue!»
Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure aux gens
de sa maison, et leur dit que le sotré l'avait menacé de le changer en
bourrique, parce qu'il lui avait pris sa calotte rouge.
Le lendemain matin, les gens de la maison, ne voyant pas le père
Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien étonnés de
voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors de la menace du
sotré; on lui rendit sa calotte rouge, et la bourrique redevint le père
Chaloine.