REMARQUES

Nous ne connaissons qu'un petit nombre de contes où se trouvent

réunies les différentes parties qui composent le nôtre.

Nous citerons d'abord un conte de la Flandre française, recueilli

par M. Ch. Deulin et intitulé _Culotte-Verte, l'Homme-sans-Peur_:

Gilles, surnommé Culotte-Verte, se donne lui-même le nom de

l'Homme-sans-Peur. Il fait enrager tout le monde; il dédaigne

surtout les femmes et dit souvent qu'il ne se mariera que lorsqu'il

aura eu peur. Son frère, un soir, veut le mettre à l'épreuve. Il

dit à leur mère d'envoyer Culotte-Verte chercher une cruche d'eau

à une fontaine, près du cimetière. Culotte-Verte part et rencontre

en chemin un fantôme blanc, qui ne veut pas se ranger sur son

passage; il lui casse sa cruche sur la tête. Il reconnaît alors

son frère, et, croyant l'avoir tué, il passe en Belgique, où il

fait le métier de colporteur; mais il est possédé de la passion du

jeu et ne fait pas de bonnes affaires. Un jour, dans un village,

il n'a pas d'argent pour se loger à l'auberge. On lui dit qu'il ne

trouvera de place que dans un certain château, abandonné à cause

des revenants. Avant qu'il entre dans ce château, on lui donne un

bâton de bois d'aubépine, qu'il casse comme une allumette. Il en

fait autant d'un bâton de bois de chêne. Le forgeron forge une

barre de fer grosse comme le petit doigt, puis une autre grosse

comme le pouce; elle sont brisées aussi. Culotte-Verte se décide,

faute de mieux, à en accepter une troisième, grosse comme le

poignet d'un enfant de trois ans. Puis il se fait donner du bois,

de la chandelle, de la bière et tout ce qu'il faut pour faire des

crêpes, ainsi qu'un jeu de cartes et du tabac. Arrivé au château,

il allume du feu et se met à faire ses crêpes. A minuit, une voix

qui paraît venir du haut de la cheminée dit: «Tomberai-je? ne

tomberai-je pas?» Il tombe une jambe. Culotte-Verte la jette dans

un coin. Puis il tombe une autre jambe; puis un bras; puis encore

un autre; puis le tronc d'un homme; enfin la tête. Culotte-Verte

dit que cela lui fera un jeu de quilles. Mais les membres se

rejoignent. Le revenant joue aux cartes avec Culotte-Verte et le

conduit ensuite dans les souterrains du château, où il lui montre,

sous une grande pierre, trois pots remplis de florins d'or. Il

lui apprend qu'il a volé jadis une partie de cet or au comte de

Hainaut, et que son âme est condamnée à hanter le château jusqu'à

restitution. Il dit à Culotte-Verte de porter au comte deux des

pots et de garder le troisième. Culotte-Verte s'en va à Mons,

résidence du comte; il trouve la ville dans la consternation. Il

y a près de là un dragon auquel il faut livrer tous les ans une

jeune fille. Le sort est tombé sur la fille du comte, et celui-ci

l'a promise en mariage au vainqueur du dragon. Culotte-Verte tente

l'aventure, bien qu'il ne veuille pas se marier avant d'avoir eu

peur. Il abat d'abord une aile au dragon avec sa barre de fer,

puis l'autre aile, puis la queue et enfin la tête. Il laisse la

jeune fille s'en retourner seule. Elle s'égare et rencontre un

_carbonnier_ (un mineur). Cet homme lui fait jurer de dire au

comte que c'est lui qui a tué le dragon, la menaçant, si elle

refuse, de la jeter dans un four à coke. Tout le monde au château

se réjouit, excepté la fille du comte. Arrive Culotte-Verte, qui

apporte au comte les deux pots d'or et déclare que c'est lui et

non le carbonnier qui a délivré la jeune fille. Le comte dit que

le sort des armes en décidera. Au bout d'un instant de combat,

Culotte-Verte tue le carbonnier; mais il refuse d'épouser la jeune

fille, puisqu'il n'a pas encore eu peur. Le comte fait en vain

tirer l'artillerie pour l'effrayer. Alors la jeune fille fait

apporter un pâté et prie Culotte-Verte de l'ouvrir. A peine a-t-il

soulevé le couvercle, que le canari de la jeune fille lui saute à

la figure. Il fait un léger mouvement d'effroi. Alors il épouse la

fille du comte[100].

Un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 11), tout

en ressemblant moins pour l'ensemble à notre conte que le conte

flamand, présente certains traits qui s'en rapprochent davantage.

Entre autres aventures, Jean-sans-Peur passe la nuit dans une

chapelle abandonnée où se trouvent trois pendus. Jean les malmène

fort, parce qu'en s'entrechoquant ils l'empêchent de dormir. L'un

des pendus le prie de ne pas le frapper et lui indique la place

où sont cachés les trésors de l'église que lui et ses compagnons

ont volés, lui demandant de les restituer au prêtre. Jean fait la

commission. Le prêtre lui offre de l'argent, mais Jean le prie de

lui donner seulement son étole, pour qu'il puisse repousser les

embûches du démon et détruire les enchantements (on se rappelle

l'étole du conte lorrain).--Vient ensuite la nuit passée dans le

château hanté par des lutins. Jean fait une partie de cartes avec

trois diables. Le plus jeune laisse tomber une carte et dit à Jean

de la ramasser (encore un trait de notre conte). Jean refuse.

Pendant que le diable se baisse pour ramasser sa carte, Jean lui

passe autour du cou l'étole du prêtre. Le diable, que l'étole

brûle comme un fer rouge, consent, pour en être débarrassé, à

signer un écrit par lequel il s'engage, en son nom et au nom des

siens, à ne plus revenir au château. De plus, dans sa joie d'être

délivré de l'étole, il montre à Jean une cachette où se trouve une

barrique remplie de pièces d'or.--Nous arrivons à l'épisode de la

princesse exposée à la Bête à sept têtes. Après avoir tué la bête,

Jean coupe les sept langues et laisse la princesse s'en retourner

seule à la ville. La nuit étant venue, il se couche en pleins

champs. Tandis qu'il est encore à dormir bien après le lever du

soleil, une hirondelle lui effleure la figure du bout de son aile.

Jean se réveille brusquement en frissonnant un peu, et, voyant

l'oiseau qui fuit, il dit: «Ah! je ne savais pas jusqu'à présent

si la peur était à plumes ou à poil; je vois maintenant qu'elle

est à plumes.»--Au moyen des sept langues de la bête, Jean confond

l'imposture d'un individu qui s'est donné pour le libérateur de la

princesse.

L'épisode de la princesse délivrée par le héros se trouve encore

dans deux autres contes de ce type: un conte du Tyrol allemand

(Zingerle, I, nº 21), où le héros empoisonne le dragon au moyen de

boulettes qu'il lui jette, et dans un conte hessois (Grimm, III,

p. 10). Le conte tyrolien et, très probablement, le conte hessois,

sommairement résumé par G. Grimm, n'ont pas le dénouement du conte

lorrain et des deux contes que nous venons de voir.

* * * * *

Nous rappellerons que nous avons étudié, dans les remarques de

nos nºˢ 5, _les Fils du Pêcheur_, 37, _la Reine des Poissons_, et

54, _Léopold_, ce thème de la princesse exposée au dragon. Notre

_Jean sans Peur_ a rattaché plus étroitement que les autres contes

similaires ce thème au thème principal de l'_Homme sans peur_,

en faisant du monstre auquel est livrée la princesse le diable

lui-même à qui le héros a déjà eu affaire.

Notons que, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les

remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, pp. 76, 77),

ce n'est pas à un dragon, mais à une _rakshasi_ (sorte de démon,

ogresse), que le roi s'est obligé, pour empêcher un plus grand

mal, à livrer chaque soir une victime humaine[101].

* * * * *

Nous indiquerons maintenant les contes de ce type qui sont les plus

complets après ceux que nous avons cités, en ce sens qu'ils ont le

dénouement de notre _Jean sans Peur_.

Dans un conte portugais (Coelho, nº 37), un jeune homme s'en va à

la recherche de la peur. Un jour, il se loge dans une maison que

les propriétaires ont abandonnée parce qu'il y revient des esprits.

Pendant la nuit, il entend une voix qui dit: «Je tombe.--Eh bien!

tombe.--Tomberai-je d'un seul coup ou par morceaux?--Tombe par

morceaux.» Une jambe tombe d'abord, puis d'autres membres, qui

se rejoignent et forment un corps. Le revenant prie le jeune

homme de dire à sa veuve de faire une certaine restitution; alors

il recouvrera la paix. Il lui indique également la place d'un

trésor. Le jeune homme va trouver la veuve, qui lui fait mille

remerciements et lui offre la main de sa fille; mais il ne veut

pas se marier. Au moment de son départ, la jeune fille lui donne,

comme marque de sa reconnaissance, un panier couvert. Le jeune

homme l'ouvre en route, et deux colombes lui sautent à la figure.

Alors il sait ce que c'est que la peur; il retourne sur ses pas et

épouse la jeune fille. (Il y a ici une altération, le don du panier

couvert ayant été fait sans intention de faire peur au héros.)

Dans le conte allemand nº 4 de la collection Grimm, la princesse,

que le héros a épousée après avoir délivré un château hanté par

des esprits, finit par s'impatienter de l'entendre se plaindre

continuellement de n'avoir jamais eu peur; une nuit, pendant qu'il

dort, elle verse brusquement sur lui un seau d'eau dans lequel

frétillent des goujons. «Ah!» s'écrie-t-il, «maintenant je sais

ce que c'est que la peur!» (Dans un conte de la Basse-Autriche,

publié dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, t. VIII, p.

84, la princesse verse sur Jean, pendant son sommeil, un seau d'eau

glacée.)--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 79), un jeune

homme, qui s'est mis en route pour apprendre ce que c'est que la

peur, revient chez lui, après diverses aventures effrayantes, sans

être plus avancé. Une vieille mendiante conseille à ses parents

de verser brusquement sur lui pendant son sommeil un seau d'eau

froide. On le fait, et il a peur.--M. de Gubernatis (_Zoological

Mythology_, I, p. 202) parle d'un conte russe, «dans lequel rien ne

peut effrayer le héros, ni les ombres de la nuit, ni les brigands,

ni la mort; mais un petit poisson ayant sauté sur sa poitrine,

pendant qu'il est endormi dans son bateau de pêche, il est terrifié

et tombe dans l'eau, où il périt.»--M. de Gubernatis a recueilli

dans ses _Novelline di Santo Stefano_ un conte toscan (nº 22), où

Jean sans Peur (_Giovannin senza Paura_) meurt de peur en voyant

son ombre.

Les contes qu'il nous reste à rapprocher du conte lorrain n'ont ni

l'épisode de la princesse exposée au monstre ni le dénouement de

_Jean sans Peur_. Nous y trouverons çà et là quelques traits de

notre conte qui ne s'étaient pas encore présentés à nous: ainsi

l'épisode du clocher, qui, parmi les contes cités jusqu'ici, ne

figure que dans le nº 4 de la collection Grimm. Dans ce conte,

le sacristain dit au père du jeune garçon qu'il saura bien faire

peur à celui-ci. Il le prend chez lui, et, une certaine nuit,

l'envoie sonner la cloche. Il va se mettre lui-même, enveloppé

d'un linceul, dans l'escalier du clocher. Le jeune garçon crie par

trois fois au prétendu fantôme: «Qui est là?» et ne recevant pas de

réponse, il le jette en bas de l'escalier.--Dans un conte catalan

(_Rondallayre_, III, p. 120), c'est un mannequin aux yeux de feu,

placé dans le clocher par le recteur, que le jeune homme jette en

bas de l'escalier; dans un conte suisse (Sutermeister, nº 3), un

homme de paille. Dans ce dernier conte, le jeune homme est envoyé

par son père le sacristain, non pour sonner les cloches, mais pour

remonter l'horloge.--Enfin, dans un conte sicilien (Gonzenbach,

nº 57), un squelette paraît tenir la corde des cloches. Ce conte

sicilien, très incomplet, du reste, a un détail absolument

identique à un trait du conte lorrain: la mère du jeune homme, qui

n'en peut venir à bout, l'envoie chez un prêtre, son oncle, après

avoir prié celui-ci de faire en sorte qu'il ait peur une bonne

fois.--Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 36), le jeune homme

est envoyé, dans la même intention, par son père, chez le curé du

pays. (Comparer encore la seconde partie d'un conte italien, nº 12

de la collection Comparetti).

* * * * *

L'épisode du château ou de la maison hantée par des esprits,

avec les membres d'homme qui tombent par la cheminée, figure,

indépendamment du conte flamand et du conte portugais ci-dessus

résumés, dans le conte catalan, dans le conte suisse, dans le conte

allemand de la collection Grimm, dans le conte toscan, et dans le

conte italien de la collection Comparetti.

Nous avons trouvé en Orient, dans un livre sanscrit que nous avons

déjà eu occasion de citer précédemment, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_

(les «Trente-deux récits du Trône»), un passage tout à fait

analogue à cet épisode de la cheminée. Voici ce passage (_Indische

Studien_, t. XV, 1878, p. 435): Un marchand a fait bâtir une

belle maison et s'y est installé. La nuit, comme il est couché,

un génie, qui a pris domicile dans cette maison, se met à dire:

«Hé! je tombe![102]» En entendant ces paroles, le marchand se

lève tout effrayé; mais, ne voyant rien, il se recouche. La même

scène se renouvelle deux fois encore. Le marchand ne peut fermer

l'œil de la nuit. Ayant passé trois nuits de la même manière, il

va trouver le roi Vikrama, et lui raconte cette histoire. Le roi

se dit: «Assurément c'est un génie protecteur de cette magnifique

maison qui parle ainsi pour éprouver les gens ou qui désire qu'il

lui soit fait une offrande.» Et il dit au marchand: «Si tu as

si peur dans ta maison, veux-tu que je la prenne pour moi et te

rembourse l'argent qu'elle t'a coûté?» Le marchand s'empresse

d'accepter la proposition. Le soir même, Vikrama va s'établir dans

la maison. Pendant qu'il est couché, le génie se met à crier:

«Hé! je tombe!--Tombe vite!» dit le roi. Aussitôt il tombe un

homme tout en or. Et le génie qui logeait dans cet homme se rend

visible au roi au milieu d'une pluie de fleurs, vante son courage

et disparaît. Vikrama, le lendemain matin, prend l'homme d'or et

retourne dans son palais.--Ce passage du livre indien a d'autant

plus de ressemblance avec l'épisode en question, que, dans le conte

toscan ci-dessus mentionné, c'est d'abord une moitié d'homme,

_toute d'or_, qui tombe par la cheminée, puis un buste entier,

également d'or.

Presque tous les contes que nous venons d'étudier ont un trait qui

manque dans _Jean sans Peur_: le héros déterre un trésor dont les

revenants ou les diables lui ont indiqué la place. Ce trait se

trouve dans un autre conte de Montiers, _la Baguette merveilleuse_

(nº 75).

Dans la plupart des contes de ce type où se trouve le jeu de

quilles fait avec des ossements, ce n'est pas, comme dans notre

conte, le héros qui a l'idée de jouer; ce sont des revenants.

Dans une variante hessoise (Grimm, III, p. 10),--où le héros a un

bâton «avec lequel on peut battre tous les revenants», comme notre

Jean sans Peur a sa baguette,--après avoir chassé les diables

du château, il va se rafraîchir à la cave. Le roi envoie son

confesseur pour voir ce qu'il est devenu, personne autre n'osant

s'aventurer dans le château. A la vue de ce vieillard tout courbé

et vêtu de noir, le jeune homme s'imagine que c'est encore un

diable et le met sous clef.--C'est, au fond, la même idée que

l'épisode de la petite négresse, dans notre conte. Cet épisode se

trouve, du reste, à peu près identique dans un conte valaque, qui

n'est pas du même type que le nôtre (Schott, nº 21). Dans ce conte,

Mangiferu, qui a combattu toute sorte de mauvais esprits dans un

château, tue trois nègres envoyés par l'empereur et qu'il prend

pour des revenants.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 156 / 309 题