Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait
eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant
qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents
s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des
environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils.
Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez
lui la quinzaine de Noël.
Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain
de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier
coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de
la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh!
vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de
bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors
Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa
dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher;
il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts.
«Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il
ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce
pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi.
L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son
neveu s'en tirer si bien.
Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la
montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands
sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la
garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler
l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son
neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui
tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous
mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les
autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après
avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son
oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de
relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu
peur?--Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.--Jean,»
lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette
étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et
invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette
sera bien frappé.»
Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la
pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt.
Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une
lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui
était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il
frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient
dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il
avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château
où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent
que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais
qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi
un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.--Ah!»
s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais
Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et
partit.
Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la
cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée
des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit
un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune
garçon: «Que fais-tu ici?--Cela ne te regarde pas,» répondit Jean.
«J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de
la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans
mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer
aux cartes avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit Jean.--«Si
l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il
la ramasse.--C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer.
Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et
dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui
qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable
n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser
sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les
épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient
toujours.
Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce
par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il
signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le
billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable,
«voilà le cas que tu fais de ma signature!--Ton billet ne valait rien,»
dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait
comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en
bonne forme.
Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un
trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.»
L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au
jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le
diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit.
Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit
garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et
s'endormit profondément.
Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante, étaient
venues aux écoutes dans la cour du château; elles avaient entendu
de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était mort.
Le matin, la petite négresse entra dans le château pour voir ce
qu'il était devenu. «Monsieur Jean,» dit-elle, «où êtes-vous?»
Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse, il crut que
c'était encore le diable; il lui tira un coup de fusil et la tua. La
princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra à son tour
et appela Jean. «Ah! c'est vous, ma princesse,» dit-il. «Qu'avez-vous
donc à pleurer?--Hélas!» dit la princesse, «vous venez de tuer ma
servante.--Excusez-moi,» répondit Jean, «j'ai cru voir encore le
diable.»
La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui offrit
sa main en récompense. Jean refusa. «Tant que je n'aurai pas eu
peur,» dit-il, «je ne me marierai pas. Ne pensez plus à moi. Si je
reviens ici, ce ne sera pas de sitôt: ce sera peut-être dans un an ou
dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux pas vous empêcher d'épouser
quelqu'un de votre rang.» Il ne voulut accepter de la princesse qu'un
mouchoir de soie en souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta
un cheval de trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet
équipage à Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient
là ne voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier; mais
l'hôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres, refusa de
le mettre à la porte.
On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du roi, qui
devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean recommanda
qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit un bon déjeuner
et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de gens qui se rendaient
à l'église, où l'on devait chanter le _Libera_ pour la princesse, comme
si elle eût été déjà morte. Dans la rue Montmartre un grand échafaud
était dressé, et la princesse était sur cet échafaud. Jean y monta et
dit à la princesse, en lui remettant un papier: «Ma princesse, prenez
cette lettre. Quand le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la
lui comme venant du roi votre père. Je me charge du reste.»
Cela dit, il mit son étole, et, devenu invisible, il attendit le
diable, qui ne tarda pas à arriver en criant: «Ah! la bonne petite
fille que je vais manger! Comme elle est jeune et tendre!» La
princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant qu'il
s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même diable
qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de baguette.
Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui qui le
maltraitait ainsi, mais il ne voyait personne; il poussait des
hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au pied de
l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse, étaient remplis
d'horreur.
Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc
d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud, il lui fit faire un
écrit par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le
billet était bon,--car il avait ses raisons de se méfier,--il donna sa
baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours frapper jusqu'à
ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique d'un forgeron et jeta
le billet dans le feu de la forge; le billet brûla aussitôt. Quand il
revint près du diable, celui-ci n'était plus retenu à l'arbre que par
une de ses griffes. Jean le rattacha plus solidement, lui fit écrire
un autre billet et dit à la princesse de bien tenir le diable pendant
que lui-même irait faire l'épreuve du billet, et de ne pas épargner les
coups de baguette. Cette fois le billet, jeté dans le feu, ne brûla
pas. A son retour, Jean dit au diable: «Maintenant tu vas entrer dans
ce sac à avoine.» Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot.
La princesse remercia Jean de l'avoir délivrée. Elle lui fit présent
d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et ceux de son
père et de sa mère, des princes ses frères et des princesses ses sœurs,
et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le voulait. «Non,» dit Jean.
«Tant que je n'aurai pas eu peur, je ne me marierai pas. Adieu, ma
princesse. Peut-être, dans un an ou dix-huit mois, repasserai-je par
ici.» Il chargea sur ses épaules le sac où il avait enfermé le diable
et alla le jeter dans la Seine; après quoi, il quitta Paris.
Un an se passa. Jean se dit un beau matin: «Il est temps de retourner
à Paris.» Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il descendit encore
à l'hôtel des princes, où il vit les apprêts d'un grand festin. Toute
la ville était en liesse. «Que veulent dire ces réjouissances?»
demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva dans la salle à manger.
Celui-ci lui répondit: «Il y a un an, à pareil jour, on préparait les
funérailles de la princesse, et aujourd'hui on va célébrer ses noces
avec celui qui l'a délivrée.--Et qui donc l'a délivrée?» demanda
Jean.--«C'est moi,» répondit le jeune homme. «Je l'ai délivrée de
l'esprit malin. Et, pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné.»
(Il s'était fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la
princesse avait donné à Jean.)--«S'il en est ainsi,» dit Jean, «tant
mieux pour vous.»
Cependant le roi conduisait sa fille à l'église, où, au lieu du
_Libera_, on devait chanter le _Te Deum_. Jean, vêtu de sa blouse, alla
se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut et dit au
roi: «Mon père, voilà celui qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi donna
ordre au cortège de reprendre le chemin du château, au grand étonnement
de la foule, qui se demandait si le roi ne perdait pas la tête. Jean,
appelé devant le roi, lui raconta comment les choses s'étaient passées,
et lui montra le mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le
roi voulait faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais
Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa même pour le
marier avec une dame d'honneur de la princesse. Quant à lui, il dit
que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne voulait pas se marier.
Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean;
mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre[99] dit
qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les enfermer
dans un pâté: on présenterait le pâté à Jean en le priant de l'ouvrir.
Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on présenta le pâté, d'abord
au roi, puis à tous les invités; mais chacun s'excusa, disant que
c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa d'abord. On insista. Il céda
enfin et enleva le couvercle du pâté; aussitôt un moineau lui sauta à
la figure. Jean tressaillit. «Ah!» dit le roi, «vous avez eu peur!»
Jean ne voulait pas en convenir; mais tous les convives lui dirent que
certainement il avait eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour
refuser de se marier. Finalement Jean consentit à épouser la princesse,
et les noces se firent en grande cérémonie.