Il était une fois une bique qui avait huit biquets. Elle leur dit un
jour: «Nous n'avons plus ni pain, ni farine; il faut que j'aille au
moulin faire moudre mon grain. Faites bonne garde, car le loup viendra
peut-être pour vous manger.--Oui, oui,» répondirent les enfants, «nous
tiendrons la porte bien close.--A mon retour,» dit la bique, «je vous
montrerai ma patte blanche, afin que vous reconnaissiez que c'est moi.»
Le loup, qui écoutait à la porte, courut tremper sa patte dans de la
chaux, puis il revint auprès de la cabane et dit: «Ouvrez-moi la porte,
mes petits bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Ce n'est pas maman,»
dirent les enfants, «c'est le loup.» Et, comme le loup demandait
toujours à entrer, ils lui dirent: «Montrez-nous patte blanche.»
Le loup montra sa patte blanche, et la porte s'ouvrit. A la vue du
loup, les pauvres petits se cachèrent comme ils purent; mais il en
attrapa deux et les mangea. Le loup parti, les enfants qui restaient
refermèrent la porte.
Bientôt après, la bique revint. «Ouvrez-moi la porte, mes petits
bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous d'abord patte blanche.»
La mère montra sa patte, et les enfants lui ouvrirent. «Eh bien!» leur
dit-elle, «avez-vous ouvert la porte au loup?--Oui,» répondirent-ils,
«et il a mangé Pierrot et Claudot.»
La bique aurait bien voulu ne plus laisser les enfants seuls au logis,
mais il lui fallait retourner au moulin pour y prendre sa farine.
«Surtout,» leur dit-elle, «gardez-vous bien d'ouvrir au loup.»
Le loup, qui rôdait aux environs, s'enveloppa la patte d'une coiffe
blanche, et dit: «Ouvrez-moi la porte, mes petits bouquignons,
ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous patte blanche.» Le loup montra sa
patte: on ouvrit; alors il sauta sur les biquets et en mangea trois.
La bique, à son retour, fut bien désolée, et, comme elle était obligée
de sortir une troisième fois, elle fit mille recommandations à ses
enfants. Mais le loup leur montra encore patte blanche, les biquets
ouvrirent, et il les mangea jusqu'au dernier.
Quand la bique revint, plus de biquets! La voisine accourut à ses cris
et chercha à la consoler. «Restez un peu avec moi,» lui dit la bique.
«J'ai de la farine, je vais mettre du lait plein le chaudron, et nous
ferons des gaillées[97].»
Tandis qu'elles étaient ainsi occupées, elles entendirent le loup qui
criait du dehors: «Ouvrez, commère la bique.--Non, compère le loup.
Vous avez mangé mes enfants.--Ouvrez, commère la bique.--Non, non,
compère le loup.--Eh bien, je monte sur le toit et je descends par la
cheminée.»
Pendant que le loup grimpait, la bique se hâta de jeter une brassée de
menu bois sous le chaudron et d'attiser le feu. Le loup, s'étant engagé
dans la cheminée, tomba dans le chaudron et fut si bien échaudé qu'il
en mourut.