REMARQUES

Ce conte,--on le reconnaîtra en l'examinant d'un peu près,--a

de grandes analogies avec la dernière partie de la fable de

_Psyché_, où l'héroïne est au pouvoir de Vénus. Du reste, le plus

grand nombre des contes qui, à notre connaissance, doivent être

rapprochés de _Firosette_, ont une introduction qui n'est autre,

au fond, que la première partie de _Psyché_, de sorte qu'ils

présentent tout l'ensemble du récit latin. Nous avons étudié, dans

les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_, cette première

partie de _Psyché_; nous aurons ici à nous occuper de la seconde.

Voyons d'abord les principaux contes actuels qui ressemblent à

_Firosette_.

* * * * *

Nous commencerons pas rapprocher du conte lorrain un conte

sicilien, recueilli par M. Pitrè (_Nuovo Saggio_, nº 5). La

première partie de ce conte, dont nous avons résumé l'introduction

dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (II, p.

223), se rattache au thème de _Psyché_. Nous n'en dirons qu'un

mot: A l'instigation de ses sœurs, jalouses de son bonheur,

Rusidda, épouse d'un jeune homme mystérieux, commet la faute de

demander avec instance à son mari comment il se nomme. Le nom de

«Spiccatamunnu» est à peine prononcé, que Rusidda se trouve seule,

au milieu d'une campagne déserte.--Ici commence la seconde partie,

qui se rapporte à _Firosette_: Rusidda arrive chez une ogresse,

la mère de Spiccatamunnu. Pour se débarrasser de la jeune femme,

l'ogresse l'envoie chez une autre ogresse, sa sœur, en la chargeant

de lui rapporter un coffret. Le coffret est remis à Rusidda par la

sœur de l'ogresse, avec défense de l'ouvrir. Mais, en chemin, la

jeune femme entend sortir du coffret des sons si mélodieux qu'elle

ne peut résister à sa curiosité. Elle ouvre le coffret, et il s'en

échappe une foule de petites poupées qui se mettent à danser; elle

essaie de les faire rentrer: impossible. Alors elle appelle à son

aide Spiccatamunnu, qui, sans se faire voir, lui jette une baguette

dont elle doit frapper la terre pour faire rentrer les poupées dans

le coffret. Quand elle est de retour chez l'ogresse, celle-ci lui

dit que son fils Spiccatamunnu va se marier, et elle lui commande

de laver un grand tas de linge. Rusidda appelle Spiccatamunnu,

et en un instant le linge est lavé. «Ah!» dit l'ogresse, «ce

n'est pas toi qui as fait cela; c'est mon fils Spiccatamunnu.» Et

elle commande à Rusidda de remplir plusieurs matelas de plumes

d'oiseaux. Par l'ordre de Spiccatamunnu, quantité d'oiseaux

viennent secouer leurs plumes, de manière à remplir les matelas. Le

soir des noces, l'ogresse ordonne à Rusidda de se mettre à genoux

au pied du lit des nouveaux mariés, une torche allumée à la main.

Au bout de quelque temps, la mariée, qui a pitié d'elle, lui fait

prendre sa place et se met elle-même à genoux avec la torche. A

minuit, l'ogresse ordonne au sol de s'entr'ouvrir et d'engloutir

celle qui tient la torche. Et c'est la mariée qui est engloutie au

lieu de Rusidda.

Nous retrouvons dans ce conte sicilien les principaux éléments

de _Firosette_: les tâches imposées à la jeune fille par la fée

et exécutées par le fils de cette fée, qui aime la jeune fille;

l'envoi de cette dernière chez la sœur de la fée, et aussi le

dénouement, mais moins bizarre et certainement plus voisin de la

forme primitive.

On aura pu remarquer que, dans le conte sicilien, il n'est pas

question de recommandations faites par Spiccatamunnu à Rusidda,

quand celle-ci est envoyée chez la sœur de l'ogresse. Dans

notre conte, Firosette en fait deux, mais la première,--celle

qui est relative au balai, qu'il faut remettre «comme il doit

être»,--paraît, au premier abord, n'avoir aucune importance. Il

y a là, en effet, une altération, et la plupart des contes qu'il

nous reste à résumer vont le faire voir. Dans la forme primitive,

si Firosette engageait la jeune fille à rendre service au balai,

c'était afin que, plus tard, le balai ne lui fît point de mal:

ainsi, dans plusieurs contes, l'héroïne graisse une porte, afin

que, par reconnaissance, la porte ne l'écrase point quand elle

s'enfuira.

L'épisode en question se trouve d'abord dans un deuxième conte

sicilien qui fait partie de la grande collection de M. Pitrè (nº

18). L'introduction est à peu près celle de _Spiccatamunnu_; mais

le fils de l'ogresse se nomme _lu Re d'Amuri_ (le Roi d'Amour).

Arrivée chez l'ogresse, Rusidda est envoyée par celle-ci porter

une lettre à une autre ogresse, sa commère. Le Roi d'Amour lui

apparaît et lui indique ce qu'elle aura à faire pour se préserver

de tout danger. Quand elle arrivera auprès d'un fleuve dont l'eau

est du sang, elle devra en boire quelques gorgées et dire: «Quelle

belle eau! jamais je n'en ai bu de pareille!» Elle devra de même

se récrier sur la bonté des poires d'un poirier et du pain d'un

four, près desquels elle passera. Puis il lui faudra donner du

pain à deux chiens affamés, balayer et nettoyer l'entrée de la

maison ainsi que l'escalier, bien frotter un rasoir, des ciseaux

et un couteau qu'elle trouvera dans la maison. Enfin, Rusidda

remettra la lettre à l'ogresse, et, pendant que celle-ci sera

occupée à la lire, elle prendra sur une table une cassette et

s'enfuira en l'emportant. La jeune femme suit ponctuellement ces

recommandations. Quand l'ogresse s'aperçoit que Rusidda s'est

enfuie, elle crie au rasoir, aux ciseaux et au couteau de la

mettre en pièces; mais tous répondent que Rusidda les a nettoyés,

tandis que l'ogresse ne l'a jamais fait. L'ogresse ordonne alors

à l'escalier et à l'entrée de la maison d'engloutir Rusidda; elle

reçoit la même réponse. De même, les chiens refusent de la manger,

le four de l'enfourner, l'arbre de l'embrocher, le fleuve de sang

de la noyer. Suit l'épisode de la cassette ouverte, et ensuite

celui des matelas à remplir de plumes pour les noces du Roi d'Amour

avec la fille du roi de Portugal. L'ogresse dit à Rusidda que c'est

la coutume, aux mariages, qu'une personne se tienne à genoux près

du lit avec deux torches à la main. Une heure avant minuit, le Roi

d'Amour dit que Rusidda ne peut rester à genoux dans l'état où

elle est (en effet, elle était enceinte, comme Psyché, quand elle

s'est trouvée jetée hors du palais de son mari), et il prie la

mariée de prendre les torches et de se mettre un peu à la place de

Rusidda. A peine la mariée a-t-elle pris les torches, que la terre

s'entr'ouvre et l'engloutit.

Ce conte est, croyons-nous, le plus complet et le mieux conservé

des contes de ce type qui ont été recueillis.

Mentionnons un troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 15), dont

l'introduction se rattache aussi au thème de _Psyché_ et où se

retrouvent les différentes parties du conte précédent, mais avec

quelques altérations. Dans ce conte, nous relevons un détail

curieux: la sorcière dit à la jeune femme, en lui imposant des

tâches, qu'elle s'en va à la messe, absolument comme la fée de

notre conte.

Un conte de l'Italie méridionale, recueilli dans la Basilicate

(Comparetti, nº 33), qui présente le même enchaînement, est un peu

altéré, particulièrement au dénouement;--un conte des Abruzzes

(Finamore, nº 81) l'est beaucoup. Dans ce dernier conte, un passage

est à rapprocher du conte lorrain: l'héroïne doit, pendant la nuit

des noces du fils de celle qui la persécute, «tenir allumées dix

chandelles, une sur chaque doigt de ses mains.» C'est presque,

comme on voit, le détail singulier des «chandelles entre les dix

doigts des pieds.»

Jusqu'à présent nous ne sommes pas sortis des pays de langue

italienne. Nous allons rencontrer un conte de même famille dans le

nord de l'Europe, en Danemark (Grundtvig, I, p. 252). Voici les

principaux traits de ce conte: Un roi a promis sa fille en mariage

à qui devinerait un certain secret. Un loup le devine, et l'on

est obligé de lui donner la princesse. Il emmène celle-ci dans un

château et lui fait promettre de ne jamais allumer de lumière.

Pendant la nuit, il a une forme humaine. Cédant aux conseils de sa

mère, à qui elle est allée faire visite, la princesse finit par

manquer à sa promesse; elle voit son mari endormi, mais celui-ci

se réveille, reprend sa forme de loup et s'enfuit pour toujours.

La princesse le suit de loin, et, après diverses aventures, elle

arrive au château d'une sorcière, celle qui avait transformé le

prince en loup parce qu'il ne voulait pas épouser sa fille; elle

se met au service de la sorcière. Celle-ci lui impose plusieurs

tâches, qui sont exécutées par un mystérieux vieillard. Enfin la

princesse est envoyée chez la sœur de la sorcière avec ordre de

rapporter pour la fille de cette dernière une parure de fiancée.

Sur le conseil d'un jeune homme inconnu, elle assujettit une porte

qui ne cessait de battre; elle donne du grain à un troupeau d'oies,

des fourgons (instrument pour attiser le charbon dans le four) à

deux hommes qui n'avaient que leurs mains pour attiser ce charbon,

de grandes cuillers à deux jeunes filles qui brassaient de la

bière bouillante avec leurs bras nus, du pain à deux chiens; enfin

elle graisse les gonds rouillés d'une seconde porte. La sœur de

la sorcière lui remet une boîte avec ordre de n'y point regarder.

Quand la jeune femme s'en retourne, la sœur de la sorcière dit à

la porte de l'écraser, aux chiens de la déchirer, etc., mais tous

refusent de lui faire du mal à cause des services qu'elle leur a

rendus. En chemin, elle a la faiblesse d'ouvrir la boîte: il s'en

échappe un oiseau, qui y est remis, grâce au jeune homme qu'elle a

déjà rencontré. Le soir des noces du prince et de la fille de la

sorcière, la princesse est placée à la porte de la salle du festin

avec un flambeau allumé dans chaque main. Après le repas, quand

la sorcière passe auprès de la princesse, celle-ci, qu'un charme

empêche de bouger, et qui sent déjà la chaleur atteindre ses mains,

lui dit que ses mains vont être brûlées. «Brûle, lumière, ainsi que

ton chandelier!» dit la sorcière. La princesse implore le secours

du prince, qu'elle a reconnu. Celui-ci lui arrache les flambeaux

des mains et donne l'un à la sorcière et l'autre à sa fille, qui

restent là comme des statues, et brûlent, ainsi que leur château.

Les trois contes qu'il nous reste à citer pour l'ensemble n'ont pas

l'introduction se rapportant au thème de _Psyché_.

Le premier est un conte breton de l'île d'Ouessant (_Contes des

provinces de France_, nº 12): Un jeune «Morgan»[95] veut épouser

Mona, une «fille de la terre», que le roi des Morgans, dont il est

le fils, a entraînée au fond des eaux; mais le vieillard refuse son

consentement, et le jeune Morgan est obligé d'épouser une fille de

sa race. Pendant qu'on est à l'église, Mona, par ordre du vieux

Morgan, doit préparer un bon repas, sans qu'il lui ait été donné

autre chose que des pots et des marmites vides. Le jeune Morgan

trouve moyen de rentrer un instant à la maison, et, par son pouvoir

magique, il fait que le repas est prêt en un instant. Le soir,

Mona reçoit l'ordre d'accompagner les nouveaux mariés dans leur

chambre et d'y rester, tenant un cierge allumé: quand le cierge

sera consumé jusqu'à la main, elle sera mise à mort. Le cierge

étant presque complètement brûlé, le jeune Morgan dit à la mariée

de le tenir à son tour. Alors le vieux Morgan, qui a déjà fait plus

d'une fois cette question, demande si le cierge est consumé jusqu'à

la main. «Répondez oui,» dit le jeune Morgan à la mariée. A peine

a-t-elle prononcé ce mot, que le vieux Morgan entre dans la chambre

et lui abat la tête. Il est bien obligé ensuite de laisser son fils

se marier avec Mona.

Dans un quatrième conte sicilien (Pitrè, nº 17), nous retrouvons

les tâches imposées à une jeune fille par une ogresse et exécutées

par son fils, ici transformé en oiseau vert, et aussi le

dénouement, mais avec une altération bizarre: pendant que Marvizia

est à genoux au pied du lit, une torche à la main, le fils de

l'ogresse dit à la mariée de se lever et de tenir un peu la torche,

et la torche, qui, par ordre du jeune homme, a été remplie de

poudre et de balles, éclate entre les mains de la mariée.

Dans un conte toscan (Imbriani, _la Novellaja fiorentina_, nº 16),

figure l'épisode des tâches. Ici, les tâches, ou plutôt la tâche

(il n'y en a qu'une) est imposée à Prezzemolina par des fées à qui

sa mère a été obligée de la livrer et qui la mangeront si elle n'en

vient point à bout. C'est le cousin des fées, appelé Memè, qui lui

vient en aide. Suit l'envoi de la jeune fille chez la fée Morgane,

à qui elle demandera une certaine boîte. Ici c'est de plusieurs

femmes qu'elle reçoit successivement le conseil de graisser une

porte, de donner du pain à deux chiens, etc. Le dénouement est

différent. Les fées ordonnent à Prezzemolina de faire bouillir

de l'eau dans un grand chaudron, se proposant d'y jeter la jeune

fille et de la manger. Mais ce sont elles-mêmes qui sont jetées

dans le chaudron par Memè et Prezzemolina. Les deux jeunes gens

vont ensuite dans une cave où se trouvent une quantité de lumières

dont chacune est l'âme d'une fée: la plus grande est celle de la

fée Morgane. Ils éteignent ces lumières et demeurent maîtres de

tout.--Il est probable que ces lumières qu'il faut éteindre pour

faire périr les fées sont un souvenir confus des lumières que tient

l'héroïne des contes que nous venons de citer, mais on a donné ici

à ce passage un caractère qui le rattache à un groupe de contes

d'un type tout différent, celui de _la Mort et son Filleul_ (Grimm,

nº 44).

Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile donnait place dans son

_Pentamerone_ (nº 44) à un conte qui doit être rapproché des

contes précédents. Après une introduction se rattachant au thème

de _Psyché_, vient l'épisode des tâches. La sorcière, qui est la

mère d'«Eclair et Tonnerre», l'époux mystérieux de Parmetella,

ordonne à celle-ci de trier en un jour douze sacs de graines

différentes, confondues en un même tas. Eclair et Tonnerre fait

venir des fourmis, qui démêlent les graines. La sorcière dit

ensuite à Parmetella de remplir de plumes douze matelas, et la

jeune femme parvient à le faire, grâce aux conseils d'Eclair et

Tonnerre. Envoyée chez la sœur de la sorcière pour lui demander

les instruments de musique dont on doit se servir aux noces

d'Eclair et Tonnerre avec une horrible créature, Parmetella, sur

les recommandations du jeune homme, donne du pain à un chien, du

foin à un cheval, et assujettit une porte qui ne cessait de battre.

Aussi, quand elle s'enfuit après s'être emparée de la boîte aux

instruments, peut-elle passer sans encombre auprès de la porte,

du cheval et du chien. Parmetella, comme les héroïnes des autres

contes, cède à la curiosité et ouvre la boîte, d'où les instruments

s'échappent; elle est tirée d'embarras par Eclair et Tonnerre. Au

repas des noces, la sorcière fait dresser la table tout près d'un

puits; elle donne à chacune de ses sept filles une torche allumée,

et deux à Parmetella, et elle place celle-ci sur le bord du puits,

afin que si la jeune femme vient à s'endormir, elle tombe dedans.

Eclair et Tonnerre, une fois dans la chambre nuptiale, tue la

mariée d'un coup de couteau.--Toute cette fin est, comme on voit,

complètement altérée.

* * * * *

Dans les contes qu'il nous reste à examiner, nous allons retrouver

non plus l'ensemble de notre conte, mais certains de ses épisodes.

Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 516), une jeune fille,

Helga, est envoyée par une _troll_ (sorte d'ogresse) chez la

sœur de celle-ci, pour lui demander son jeu d'échecs. Un certain

personnage, qui est déjà venu en aide à Helga, lui donne divers

conseils. Elle devra notamment, quand la _troll_ l'invitera à

s'asseoir à sa table, ne pas oublier de faire le signe de la croix

sur tous les objets qui seront sur la table. Helga suit cette

recommandation, et, quand plus tard la sœur de la _troll_ dit au

couteau de couper la jeune fille, à la fourchette de la piquer, à

la nappe de l'engloutir, couteau, fourchette et nappe répondent:

«Nous ne le pouvons, Helga a si bien fait sur nous le signe de la

croix!»

Dans un conte suédois (Cavallius, nº 14 B) du type de notre nº 32,

_Chatte blanche_, ce n'est pas une jeune fille, c'est un jeune

homme, un prince, qui est envoyé par une ondine chez la sœur de

cette dernière pour lui demander les habits de noce de sa fiancée

Messéria. Sur le conseil de Messéria, il graisse les gonds d'une

vieille porte; puis il donne des haches de fer à deux bûcherons

qui n'en ont que de bois, et des fléaux de bois à deux batteurs

en grange qui n'en ont que de fer; enfin, il jette des morceaux

de viande à deux aigles. Les aigles, les batteurs, les bûcherons

et la porte refusent ensuite de lui faire du mal. Ici, comme dans

plusieurs des contes précédents, le prince entr'ouvre la boîte que

lui a donnée la sœur de l'ondine, et il s'en échappe des étincelles

qui font comme un torrent de feu. Grâce à une formule magique qu'il

a entendu prononcer par Messéria, il parvient à faire rentrer les

étincelles dans la boîte.

Dans un conte russe (Ralston, p. 139; L. Léger, nº 10), une marâtre

envoie sa belle-fille chez une Baba Yaga (ogresse), sa sœur, avec

ordre de demander à celle-ci une aiguille et du fil. L'enfant va

trouver d'abord sa vraie tante et apprend d'elle ce qu'il faut

faire: elle orne d'un ruban le bouleau de la Baba Yaga, graisse les

gonds de ses portes, donne du pain à ses chiens et du lard à son

chat, et tous laissent passer la petite fille quand elle s'enfuit.

* * * * *

Pour le passage où des objets et des personnages reconnaissants

refusent de faire du mal à ceux qui leur ont fait du bien, on peut

voir ce que M. Reinhold Kœhler dit de ce thème dans ses remarques

sur le conte sicilien nº 13 de la collection Gonzenbach. Tous les

contes mentionnés par M. Kœhler se rapportent, ainsi que le conte

sicilien lui-même, au thème bien connu des _Trois oranges_. Nous

y ajouterons un conte flamand du même type recueilli par M. Ch.

Deulin, à Condé-sur-Escaut (II, p. 191). Dans tous ces contes,

c'est un jeune homme qui est le héros. Voir, en outre, pour ce

passage, l'ouvrage de M. Stan. Prato déjà cité (p. 72 seq., 121

seq.).

Dans une autre série de contes, qui appartiennent au thème du nº

24 de la collection Grimm (_Frau Holle_)[96] et où c'est une jeune

fille qui est l'héroïne, le même passage se présente avec quelques

modifications; ce sont, en effet, les objets ou animaux auprès

desquels la jeune fille passe, qui lui demandent de leur rendre tel

ou tel service. Ainsi, dans un conte irlandais (Kennedy, II, p.

33), un pommier demande à une jeune fille de le secouer, des miches

de pain qui sont dans un four la prient de les défourner, une vache

de la traire, etc., et ensuite, quand la jeune fille est poursuivie

par une sorcière, ils déroutent celle-ci en lui donnant de fausses

indications sur le chemin qu'a pris la jeune fille. (Comparer par

exemple Grimm nº 24 et III, p. 41; Deulin, _op. cit._, p. 283.)

Tout cet épisode se rencontre en Orient dans le livre kalmouk du

_Siddhi-Kûr_, dont l'origine, nous l'avons déjà dit, est indienne

(9e récit): Un khan est mort, et chaque mois, pendant une certaine

nuit, il revient visiter sa femme. Celle-ci se lamentant de ce

qu'ils ne peuvent être toujours réunis, le khan lui dit qu'il

y aurait un moyen d'obtenir ce bonheur, mais que l'entreprise

est bien hasardeuse. La jeune femme déclare qu'elle n'hésitera

pas à s'exposer à tous les dangers. Alors le khan lui dit de se

rendre telle nuit à tel endroit. «Là habite un vieillard de fer

qui boit du métal en fusion et qui ensuite crie: «Ah! que j'ai

soif!» Donne-lui de l'eau-de-vie de riz. Un peu plus loin sont

deux béliers qui se battent à coups de tête; donne-leur du gâteau.

Plus loin encore, tu rencontreras une troupe d'hommes armés;

donne-leur de la viande et du gâteau. Enfin tu arriveras devant un

grand bâtiment noir, dont le sol est abreuvé de sang et sur lequel

est arboré un étendard de peau humaine; à la porte veillent deux

serviteurs du juge des enfers; offre à chacun d'eux un sacrifice de

sang. Dans l'intérieur de cet édifice, se trouve, au milieu de huit

effroyables enchanteurs qui l'entourent, un cercle magique bordé de

neuf cœurs. «Prends-moi, prends-moi», diront les huit vieux cœurs

(_sic_). «Ne me prends pas», dira un nouveau cœur. Sans hésiter,

prends ce dernier cœur et enfuis-toi sans regarder en arrière.

Si tu peux revenir ici, nous pourrons être réunis pour toujours

dans cette vie.» La jeune femme fait tout ce qui lui a été dit.

Quand elle s'enfuit, emportant le «nouveau cœur», les enchanteurs

se mettent à sa poursuite. Ils crient aux deux serviteurs du juge

des enfers: «Arrêtez-la!» Mais ceux-ci répondent: «Elle nous a

offert un sacrifice de sang.» Et ils la laissent passer. Les hommes

armés répondent à leur tour: «Elle nous a donné de la viande et

du gâteau;» les deux béliers: «Elle nous a donné du gâteau;» le

vieillard de fer: «Elle m'a donné de l'eau-de-vie de riz.» La jeune

femme arrive sans encombre à la maison et trouve son mari plein de

vie.

* * * * *

Voyons maintenant ce qui, dans la fable de _Psyché_, se rapporte

à _Firosette_ et aux contes du même genre. Comme l'héroïne de

plusieurs de ces contes, Psyché se voit imposer diverses tâches

par la mère de son mari (dans _Firosette_, par la mère de son

amant), furieuse contre elle. Elle est envoyée par celle-ci chez

Proserpine, comme «Julie» et autres sont envoyées chez une sorcière

qui doit les perdre. Enfin, toujours comme l'héroïne de plusieurs

de ces contes, elle cède à sa curiosité en ouvrant une boîte

qu'elle rapportait de ce périlleux voyage. Nous allons examiner

successivement ces trois passages.

La première des tâches imposées par Vénus à Psyché,--nous l'avons

vu dans l'analyse du récit latin donnée dans les remarques de

notre nº 63 (II, p. 225),--est de trier en un jour un tas énorme

de graines de toute sorte mêlées ensemble. Une fourmi prend pitié

de la jeune femme et appelle à son secours toutes les fourmis du

voisinage.--Ne traitant qu'incidemment de la fable de _Psyché_,

nous n'avons pas à énumérer ici les nombreux contes européens

de différents types où une tâche semblable est imposée au héros

ou à l'héroïne. Nous nous bornerons à montrer, par quelques

rapprochements avec des contes orientaux, que l'origine de cet

épisode est indienne, comme celle de la première partie de

_Psyché_, et que, dans le récit latin, la forme primitive est

altérée.

Pour quiconque est un peu familier avec les contes populaires,

le service rendu à Psyché par la fourmi a dû être précédé d'un

service rendu à la fourmi par Psyché elle-même. Dans le conte

populaire indien de _Tulisa et le Roi des serpents_, résumé dans

les remarques de notre nº 63 (II, p. 226), la Psyché indienne est

aidée par un écureuil reconnaissant et ses compagnons, notamment

quand la reine des serpents (la Vénus du conte indien) remet

à Tulisa une jarre remplie de graines de toute sorte et lui

ordonne d'en tirer la plus belle parure que jamais princesse ait

portée. Les écureuils apportent à leur bienfaitrice de magnifiques

pierreries.--On remarquera que, dans la tâche imposée à Tulisa,

tâche assez singulière, et où certainement il y a une altération,

il est question de _graines de toute sorte_, comme dans le récit

latin.

D'autres contes orientaux, provenant directement ou indirectement

de l'Inde, achèveront, croyons-nous, de justifier notre conviction

que cet épisode de _Psyché_ se rattache au thème bien connu des

_Animaux reconnaissants_.

Voici d'abord un conte des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 216,

de la traduction allemande dite de Breslau): Le prince de Sind se

met en route pour aller conquérir la main d'une princesse qu'il

aime sans l'avoir jamais vue. Il rencontre des animaux affamés,

d'abord des sauterelles, puis des éléphants et autres grands

animaux; il leur donne à manger; il régale ensuite magnifiquement

des génies. Ces derniers lui indiquent le chemin qui conduit au

pays de la princesse, et quand, arrivé au terme de son voyage, il

doit accomplir des travaux d'où dépendent sa vie et son bonheur,

il y est aidé par ceux qu'il a secourus. _Les sauterelles font le

tri de diverses sortes de graines confondues en un monceau_; les

éléphants et autres grands animaux boivent l'eau d'un réservoir que

le prince doit mettre à sec en une nuit; les génies bâtissent pour

lui, toujours en une nuit, un palais.

La collection publiée par miss Stokes contient un conte indien de

Calcutta (nº 22), dont l'idée générale est la même que celle du

conte des _Mille et une Nuits_, mais qui est bien plus riche en

épisodes et d'une couleur bien plus fraîche, bien plus primitive,

si l'on peut employer cette expression. Là aussi un prince se

montre bienfaisant à l'égard d'animaux; ainsi il donne à des

fourmis des gâteaux qu'il avait emportés pour les manger en voyage,

et le roi des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si

jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous viendrons

auprès de vous.» Quand le prince demande la main de la princesse

Labam, le roi, père de celle-ci, fait apporter quatre-vingts livres

de graine de sénevé et dit au prince que, s'il n'a pas pour le

lendemain exprimé l'huile de toute cette graine, il mourra. Le

prince se souvient du roi des fourmis; aussitôt celui-ci arrive

avec ses sujets, et les fourmis font la besogne.

Cette idée de services rendus à des animaux, d'animaux

reconnaissants, est une idée tout indienne. Il y a là l'empreinte

du bouddhisme. D'après l'enseignement bouddhique,--reflet de

croyances indiennes antérieures au Bouddha,--l'animal et l'homme

sont essentiellement identiques: dans la série indéfinie de

transmigrations par laquelle, selon cette doctrine, passe tout

être vivant, l'animal d'aujourd'hui sera l'homme de demain, et

réciproquement. Aussi la charité des bouddhistes doit s'étendre à

tout être vivant, et, dans la pratique, comme l'a fait remarquer M.

Benfey, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Quant à

la reconnaissance des animaux, le bouddhisme aime à la mettre en

opposition avec l'ingratitude des hommes (voir l'Introduction de M.

Benfey au _Pantchatantra_, § 71).

En examinant l'épisode de _Psyché_ qui nous occupe, on remarquera

les paroles adressées par Vénus à Psyché quand elle trouve le

travail achevé; «Ce n'est pas là ton œuvre,» dit-elle; «c'est

l'œuvre de celui à qui, pour son malheur et plus encore pour le

tien, tu as osé plaire.» Faut-il voir dans ces paroles le souvenir

à demi effacé d'une intervention de Cupidon en faveur de Psyché,

intervention qui aurait disparu du récit d'Apulée? Dans ce cas,

Cupidon aurait joué ici exactement le rôle de Firosette ou de

Spiccatamunnu. Mais alors comment concilier l'intervention de

Cupidon avec celle de la fourmi? On le pourrait, à la rigueur,

et des contes indiens nous fournissent encore cette forme

intermédiaire.

Dans un conte populaire indien, résumé dans les remarques de notre

nº 32, _Chatte blanche_ (II, p. 21), un roi, qui veut du mal à

un jeune homme nommé Toria, fait ensemencer de graine de sénevé

une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande à Toria de

récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne l'a fait

en un jour, il sera mis à mort. La fille du Soleil, que Toria a

épousée, _appelle ses colombes_, et en une heure la besogne est

terminée.--De même, dans un conte de la grande collection de

Somadeva, remontant au XIIe siècle de notre ère (voir les mêmes

remarques, II, pp. 23, 24), le jeune prince Çringabhuya, qui veut

épouser la fille du râkshasa (mauvais génie) Agniçikha, reçoit de

celui-ci l'ordre de ramasser en un tas cent boisseaux de sésame

qui viennent d'être semés. En un instant, Rûpaçikha, la fille du

râkshasa, _fait venir d'innombrables fourmis_, et les graines sont

vite ramassées. (Comparer dans le conte du _Pentamerone_ de Basile,

le passage où «Eclair et Tonnerre» appelle, lui aussi, des fourmis.)

Comme troisième tâche, Vénus ordonne à Psyché de lui procurer une

fiole de l'eau du Styx, qui est gardée par des dragons. L'aigle de

Jupiter va chercher de cette eau pour l'épouse de son ami Cupidon.

Il y a encore ici, au fond, le thème des _Animaux reconnaissants_:

dans bon nombre de contes (voir les remarques de nos nºˢ 3, _le Roi

d'Angleterre et son Filleul_, et 73, _la Belle aux cheveux d'or_),

un jeune homme reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole d'_eau de

la mort_ et une fiole d'eau de la vie; des corbeaux, _ses obligés_,

lui apportent l'une et l'autre.

Venons à l'envoi de Psyché aux enfers, chez Proserpine. Ici nous

rentrons de plain-pied dans le conte lorrain. Vénus donne une boîte

à Psyché et lui ordonne d'aller aux enfers demander à Proserpine

un peu de sa beauté. On a vu dans l'analyse donnée par nous (II,

p. 225), que c'est une tour,--idée fort étrange,--qui donne à

Psyché les conseils que Firosette ou le personnage correspondant

des autres contes de ce type donne à sa bien-aimée, envoyée chez

la sœur de la sorcière ou de l'ogresse. Parmi ces conseils il en

est un qu'il faut noter. «Aussitôt entrée,» dit la tour, «tu iras

droit à Proserpine qui te recevra avec bienveillance et t'engagera

même à t'asseoir sur un siège moelleux et à partager un excellent

repas. Mais toi, assieds-toi à terre, et mange un pain grossier que

tu demanderas.» Psyché suit ces conseils.--Dans un conte suédois

(Cavallius, nº 14 B), cité plus haut, où le héros est envoyé par

une ondine chez une sorcière, sœur de celle-ci, sous prétexte

d'en rapporter des cadeaux de noce, il s'abstient, d'après les

recommandations de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises

qui lui sont offertes; car, si l'on s'assied sur telle ou telle

chaise, on est exposé à tel ou tel danger. Il a soin également de

ne rien manger chez la sorcière.

Il convient d'ajouter que, dans le conte indien de Somadeva dont

nous avons cité un passage, le prince est envoyé par le râkshasa

Agniçikha, qui veut le perdre, chez un autre râkshasa, son frère,

pour lui annoncer qu'il va épouser la fille d'Agniçikha. Sa fiancée

lui donne un cheval très rapide et divers objets magiques, et elle

lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation faite.

Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques que l'on

jette derrière soi. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince

et son Cheval_, I, p. 154.)

Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidement un dernier trait

de la fable de _Psyché_. Sortie des enfers, Psyché, cédant à une

téméraire curiosité, ouvre la boîte que lui a remise Proserpine.

Aussitôt un sommeil magique se répand dans tous ses membres.

Cupidon accourt, fait rentrer ce lourd sommeil au fond de la boîte

et éveille Psyché, qui se hâte de porter à Vénus le présent de

Proserpine. On se rappelle le passage tout à fait similaire de

plusieurs des contes résumés plus haut.

Dans le conte lorrain, ce passage est remplacé par l'envoi d'une

lettre de la fée à sa sœur et le don par celle-ci à la jeune fille

aimée de Firosette d'une ceinture qui doit la faire périr. Ce

trait se retrouve dans un conte de Mme d'Aulnoy, le _Pigeon et la

Colombe_, où une reine, qui veut faire épouser à son fils certaine

princesse, envoie chez une fée la jeune fille aimée du prince,

et lui dit de rapporter la «ceinture d'amitié», espérant qu'elle

mettra cette ceinture et qu'elle sera consumée.--M. R. Kœhler, dans

la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (VI, p. 173), indique

un certain nombre de contes recueillis dans la Haute-Bretagne

(Sébillot, I, nº 24), dans le pays basque, en Allemagne, en Suisse,

dans le Tyrol, en Styrie, en Danemark et en Suède, où une ceinture,

mise pour en faire l'essai autour d'un arbre, le fait éclater, ou

voler en l'air, ou dépérir.

M. Kœhler renvoie également à un passage d'une légende des Tartares

de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 187). Dans cette

légende, le héros Mangysch dit au héros Ak Kübæk, qui va le tuer,

de manger son cœur et de se faire une ceinture avec ses entrailles:

alors il deviendra un véritable héros et sera invincible. Ak Kübæk

est au moment de manger le cœur, quand un «prophète» lui dit de

jeter ce cœur à la mer. Il le fait, et aussitôt la mer commence

à bouillir comme une chaudière. Il se prépare à se mettre les

entrailles de Mangysch autour du corps, quand le prophète lui

dit _de les mettre autour d'un arbre. A peine l'a-t-il fait, que

l'arbre prend feu._

* * * * *

On a remarqué que, dans les contes du genre de _Firosette_, les

tâches imposées à la jeune fille sont différentes de la tâche

unique de notre conte: vider un puits avec un crible. Dans un

conte allemand de la Lusace (Grimm, nº 186), une marâtre ordonne à

sa belle-fille de vider en une journée un étang avec une cuiller

percée. C'est une mystérieuse vieille qui exécute cette tâche; elle

touche l'étang, et toute l'eau s'évapore.--Nous avons cité tout à

l'heure un conte arabe où un prince doit mettre à sec en une nuit

un réservoir; mais, dans le conte oriental, ce sont des animaux

reconnaissants qui boivent toute l'eau. C'est là, à notre avis, la

forme primitive.

* * * * *

Notre conte est du petit nombre de ceux où la scène est placée dans

le pays même où ils se racontent.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 146 / 309 题