Il était une fois un homme qui avait trois filles. Un jour, il
leur dit qu'il allait faire un voyage. «Que me rapporteras-tu?»
demanda l'aînée.--«Ce que tu voudras.--Eh bien! rapporte-moi une
belle robe.--Et toi, que veux-tu?» dit le père à la cadette.--«Je
voudrais aussi une robe.--Et toi, mon enfant?» dit-il à la plus
jeune, celle des trois qu'il aimait le mieux.--«Je ne désire rien,»
répondit-elle.--«Comment, rien?--Non, mon père.--Je dois rapporter
quelque chose à tes sœurs, je ne veux pas que tu sois la seule qui
n'ait rien.--Eh bien! je voudrais avoir la rose qui parle.--La rose qui
parle?» s'écria le père, «où pourrai-je la trouver?--Oui, mon père,
c'est cette rose que je veux; ne reviens pas sans l'avoir.»
Le père se mit en route. Il n'eut pas de peine à se procurer de belles
robes pour ses filles aînées; mais, partout où il s'informa de la
rose qui parle, on lui dit qu'il voulait rire, et qu'il n'y avait au
monde rien de semblable. «Pourtant,» disait le père, «si cette rose
n'existait pas, comment ma fille me l'aurait-elle demandée?» Enfin il
arriva un jour devant un beau château, d'où sortait un murmure de voix;
il prêta l'oreille et entendit qu'on parlait et qu'on chantait. Après
avoir fait plusieurs fois le tour du château sans en trouver l'entrée,
il finit par découvrir une porte et entra dans une cour au milieu de
laquelle était un rosier couvert de roses: c'étaient ces roses qu'il
avait entendues parler et chanter. «Enfin,» dit-il, «j'ai donc trouvé
la rose qui parle!» Et il s'empressa de cueillir une des roses.
Aussitôt un loup blanc s'élança sur lui en criant: «Qui t'a permis
d'entrer dans mon château et de cueillir mes roses? Tu seras puni de
mort: tous ceux qui pénètrent ici doivent mourir.--Laissez-moi partir,»
dit le pauvre homme; «je vais vous rendre la rose qui parle.--Non,
non,» répondit le loup blanc, «tu mourras.--Hélas!» dit l'homme, «que
je suis malheureux! Ma fille me demande de lui rapporter la rose qui
parle, et, quand enfin je l'ai trouvée, il faut mourir!--Ecoute,»
reprit le loup blanc, «je te fais grâce, et, de plus, je te permets
de garder la rose, mais à une condition: c'est que tu m'amèneras la
première personne que tu rencontreras en rentrant chez toi.» Le pauvre
homme le promit et reprit le chemin de son pays. La première personne
qu'il vit en rentrant chez lui, ce fut sa plus jeune fille.
«Ah! ma fille,» dit-il, «quel triste voyage!--Est-ce que vous n'avez
pas trouvé la rose qui parle?» lui demanda-t-elle.--«Je l'ai trouvée,
mais pour mon malheur. C'est dans le château d'un loup blanc que je
l'ai cueillie. Il faut que je meure.--Non,» dit-elle, «je ne veux pas
que vous mouriez. Je mourrai plutôt pour vous.» Elle le lui répéta tant
de fois qu'enfin il lui dit: «Eh bien! ma fille, apprends ce que je
voulais te cacher. J'ai promis au loup blanc de lui amener la première
personne que je rencontrerais en rentrant dans ma maison. C'est à cette
condition qu'il m'a laissé la vie.--Mon père,» dit-elle, «je suis prête
à partir.»
Le père prit donc avec elle le chemin du château. Après plusieurs
jours de marche, ils y arrivèrent sur le soir, et le loup blanc ne
tarda pas à paraître. L'homme lui dit: «Voici la personne que j'ai
rencontrée la première en rentrant chez moi. C'est ma fille, celle qui
avait demandé la rose qui parle.--Je ne vous ferai point de mal,» dit
le loup blanc; «mais il faut que vous ne disiez à personne rien de ce
que vous aurez vu ou entendu. Ce château appartient à des fées; nous
tous qui l'habitons, nous sommes féés[77]; moi je suis condamné à être
loup blanc pendant tout le jour. Si vous gardez le secret, vous vous en
trouverez bien.»
La jeune fille et son père entrèrent dans une chambre où un bon repas
était servi; ils se mirent à table, et bientôt, la nuit étant venue,
ils virent entrer un beau seigneur: c'était le même qui s'était montré
d'abord sous la forme du loup blanc. «Vous voyez,» leur dit-il, «ce
qui est écrit sur la table: _Ici on ne parle pas_.» Ils promirent
tous les deux encore une fois de ne rien dire. La jeune fille s'était
retirée depuis quelque temps dans sa chambre, lorsqu'elle vit entrer
le beau seigneur. Elle fut bien effrayée et poussa de grands cris.
Il la rassura et lui dit que, si elle suivait ses recommandations,
il l'épouserait, qu'elle serait reine et que le château lui
appartiendrait. Le lendemain, il reprit la forme de loup blanc, et la
pauvre enfant pleurait en entendant ses hurlements.
Après avoir encore passé la nuit suivante au château, le père s'en
retourna chez lui. La jeune fille resta au château et ne tarda pas
à s'y plaire: elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer; elle
entendait tous les jours des concerts de musique; rien n'était oublié
pour la divertir.
Cependant sa mère et ses sœurs étaient dans une grande inquiétude.
Elles se disaient: «Où est notre pauvre enfant? où est notre sœur?»
Le père, à son retour, ne voulut d'abord rien dire de ce qui s'était
passé; à la fin pourtant il céda à leurs instances et leur apprit où
il avait laissé sa fille. L'une des deux aînées se rendit auprès de sa
sœur et lui demanda ce qui lui était arrivé. La jeune fille résista
longtemps; mais sa sœur la pressa tant qu'elle lui révéla son secret.
Aussitôt on entendit des hurlements affreux. La jeune fille se leva
épouvantée. A peine était-elle sortie, que le loup blanc vint tomber
mort à ses pieds. Elle comprit alors sa faute; mais il était trop tard,
et elle fut malheureuse tout le reste de sa vie.