REMARQUES

Ce conte présente une ressemblance presque complète avec un

conte déjà imprimé en 1680 dans l'_Elite des contes du sieur

d'Ouville_, et que M. Reinhold Kœhler a signalé dans la revue

_Orient und Occident_ (t. III, 1864, p. 184). Dans ce conte, un

pauvre villageois, nommé Grillet, veut à toute force se procurer

trois repas où il n'ait rien à désirer, après quoi peu lui importe

de mourir. Il s'en va par le monde, en se donnant pour «devin».

Il arrive dans un pays où une dame de haute condition a perdu un

diamant que trois laquais lui ont volé. Elle fait appeler Grillet,

qui demande, avant toutes choses, d'avoir, trois jours de suite,

un repas qui durerait du matin jusqu'au soir. Le soir du premier

jour, avant de se coucher, il dit: «Ah! Dieu merci, en voilà déjà

un!» le second soir: «En voilà déjà deux!» etc. Même conseil que

dans notre conte, donné aux laquais par le prétendu devin (faire

avaler l'anneau à un coq d'Inde).--Sur ces entrefaites, le mari de

la dame revient, et, soupçonnant une supercherie, il met entre deux

assiettes un _grillet_, «petit animal noir, dit le sieur d'Ouville,

fait environ comme une petite cigale, qui crie la nuit dans les

cheminées», et il ordonne au paysan de deviner ce qu'il y a là;

sinon il le bâtonnera et lui coupera les oreilles. Le prétendu

devin s'écrie: «Hélas! pauvre Grillet, te voilà pris!» Le seigneur,

qui ne sait pas que Grillet est le nom du paysan, croit qu'il a

deviné et lui donne une bonne récompense.

Nous nous sommes demandé si le conte recueilli à Montiers-sur-Saulx

ne dérivait pas, plus ou moins directement, du livre du sieur

d'Ouville. C'est assurément possible; mais, quand on verra dans ces

remarques avec quelle ténacité un détail comme celui du grillon

s'est maintenu sans changement de l'Inde à la France, on se dira

que les ressemblances entre les deux contes français peuvent

parfaitement provenir de ce qu'ils auraient été puisés l'un et

l'autre à une même source orale[65].

M. Théodore Benfey a étudié ce type de contes dans la revue _Orient

und Occident_ (t. I, 1861, p. 374 seq.). La découverte récente

de plusieurs formes orientales de ce même thème nous permettra

d'introduire dans notre travail plusieurs éléments importants.

* * * * *

Un conte qui se rapproche beaucoup du conte français du XVIIe

siècle, et qui en est certainement indépendant, c'est un conte

sicilien (Pitrè, nº 167), publié après l'article de M. Benfey, en

1875: Un pauvre paysan, nommé Griddu Pintu[66], a un beau jour

l'idée de se faire devin. Le voilà parti de chez lui, portant,

selon la coutume des charlatans en Sicile, une petite boîte pendue

au cou et renfermant un serpent. Un capitaine, qui se promène avec

des officiers, le voyant de loin venir, prend un grillon et le

cache dans sa main; puis, quand le devin passe près de lui, il lui

dit de deviner ce qu'il tient; sinon, gare à lui! Le paysan, fort

embarrassé, s'écrie: «Ah! pauvre Griddu Pintu, en quelles mains

es-tu tombé?» Le capitaine, entendant parler de grillon (_griddu_),

est émerveillé, et il fait au paysan un beau cadeau.--Une chance

heureuse fait ensuite que Griddu paraît avoir prédit que la

femme du capitaine aurait à la fois un fils et une fille, ce qui

est arrivé. Aussi le renom du devin se répand-il dans tout le

pays.--Quelque temps après, un anneau de brillants est volé à la

reine. Le capitaine parle du devin au roi, et on le fait venir.

Pendant qu'il est seul dans une chambre à faire sécher devant le

feu ses habits mouillés par la pluie, il dit et redit certaines

paroles que les serviteurs du palais, qui ont volé l'anneau,

entendent en passant près de la porte et croient dites à leur

sujet. Ils viennent trouver le devin, tombent à ses pieds et lui

remettent l'anneau en le suppliant de ne pas les dénoncer. Le devin

leur dit de faire avaler l'anneau à l'oie noire qui se trouve dans

la basse-cour, et il annonce au roi que c'est l'oie qui a commis le

larcin.

Dans un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the

Fjeld_, p. 139), le héros est un charbonnier qui achète la défroque

d'un vieux prêtre (d'un pasteur luthérien), l'endosse et se donne

ensuite pour «le Sage Prêtre et le Prophète véritable». Le roi

ayant perdu son anneau le plus précieux, le charbonnier se présente

devant lui et se fait fort de le retrouver. Comme il cherche à

gagner du temps, le roi lui dit que, si dans trois jours l'anneau

n'est pas retrouvé, il le fera mettre à mort. Le soir du premier

jour, un valet, l'un des voleurs, vient apporter au charbonnier son

dîner. Tandis qu'il se retire, le charbonnier dit: «En voilà déjà

un qui s'en va!» voulant parler du premier jour qui va être passé.

Le valet court dire à ses deux complices qu'ils sont découverts.

Le lendemain, le charbonnier dit: «Voilà le second qui s'en va!»

Puis: «Voilà le troisième!» Ici le charbonnier fait avaler l'anneau

au plus gros des cochons du roi.--Après des incidents qui ne se

rapportent pas à notre thème, vient un épisode qui correspond à

celui du grillon. Le roi prend un pot d'argent à couvercle, s'en va

sur le bord de la mer, et, un peu après, appelle le charbonnier. Il

dit à celui-ci de deviner ce qu'il y a dans le pot. «Ah! malheureux

crabe!» s'écrie le charbonnier, s'adressant à lui-même, «voilà où

tu es arrivé après tous tes tours et détours.» Justement c'était

un crabe que le roi avait mis dans le pot.--Le conte norvégien

se termine par un épisode où, comme dans le conte sicilien, le

prétendu prophète paraît, après coup, avoir prédit que la reine

accoucherait de deux jumeaux, un garçon et une fille.

Le conte hessois bien connu de la collection Grimm, _Le Docteur

qui sait tout_ (nº 98), se rapproche particulièrement de notre

conte sur un point, les paroles qui font croire aux voleurs qu'ils

sont reconnus. Le prétendu docteur, dînant chez le seigneur dont

il doit retrouver l'argent volé, dit, en voyant arriver chaque

plat, à sa femme qui l'a accompagné: «Marguerite, voilà le premier,

... voilà le second, ... voilà le troisième.» Et les valets se

croient perdus. Le quatrième plat qu'on apporte est un plat

couvert dans lequel le seigneur a fait mettre des écrevisses. Il

demande au docteur ce qu'il y a dedans. «Ah! pauvre Ecrevisse!»

dit le docteur, qui se nomme Ecrevisse (_Krebs_), et le seigneur

est convaincu que l'argent sera retrouvé. Il l'est, en effet, les

valets ayant montré au docteur où ils l'ont caché[67].--On peut

rapprocher plus particulièrement de ce conte hessois un conte

italien du Mantouan (Visentini, nº 41), altéré dans ses deux

parties: Un roi a perdu un anneau de grand prix. Il fait publier

partout que, si un astrologue lui dit où est l'anneau, il aura

bonne récompense. Un pauvre paysan, nommé Gambara, se présente au

palais comme astrologue. A de certains indices, il se doute que les

valets du roi sont les voleurs. Il dit alors à sa femme, qui est

venue le trouver, de se cacher sous le lit et, quand quelqu'un des

valets entrera dans la chambre, de dire: «En voilà un!» puis: «En

voilà deux!» et ainsi de suite. En entendant cette voix, les valets

sont effrayés et viennent tout avouer à Gambara, qui leur dit de

faire avaler l'anneau à un dindon, et il annonce au roi que c'est

le dindon qui est le voleur.--Le roi invite Gambara à un festin

auquel assistent tous les grands du royaume. Un plat d'écrevisses

(_gamberi_) ayant été servi, le roi dit à l'astrologue de deviner

le nom de ces petites bêtes. (Il paraît que, dans ce temps-là, le

roi seul et fort peu d'autres connaissaient, ce nom.) L'astrologue

bien embarrassé s'écrie: «Ah! Gambara, Gambara, où es-tu venu?» Et

tout le monde le félicite d'avoir deviné.

Un conte portugais (Braga, nº 72) a le même commencement, à peu

près, que le conte hessois et que notre conte. La seconde partie

est très différente; mais, comme, dans une variante, le nom du

«devin» est _Grillo_, on peut en conclure que l'histoire du grillon

a dû exister et existe sans doute encore en Portugal, comme en

France et en Sicile.

Dans un conte irlandais (_Royal Hibernian Tales_, p. 57 seq.),

le prétendu devin, appelé chez un gentleman à qui des objets

précieux ont été volés, demande d'abord à dîner et trois _quarts_

d'ale forte. Quand un des valets lui apporte le premier _quart_,

le devin dit: «En voilà un!» etc. Plus tard, un ami du gentleman

parie que le devin ne pourra jamais savoir, sans y goûter, ce

qu'est un certain mets. On présente le plat au devin. Celui-ci,

bien embarrassé, se met à dire, parlant par proverbes: «Messieurs,

c'est une folie de jaser: le renard a beau courir; il finit par

être pris.» Justement c'était un renard qui était accommodé dans

le plat.--Un autre conte irlandais (Kennedy, II, p. 116) a la même

dernière partie; la première est assez confuse.

Nous avons encore à citer un conte espagnol (Caballero, II, p. 68):

Jean Cigare, le devin, doit avoir deviné, au bout de trois jours,

qui a volé des pièces d'argenterie du roi; sinon, il sera pendu. Le

soir du premier jour, au moment où un page entre, pour desservir,

dans la chambre où l'on a mis le devin, celui-ci dit, parlant du

jour qui se termine, comme dans le conte norvégien: «Ah! seigneur

saint Bruno, de trois en voilà un!» Et ainsi de suite. Les trois

pages, qui ont fait le coup, croient qu'il parle des voleurs. Nommé

devin en chef de S. M., Jean Cigare est un jour à se promener avec

le roi, quand à brûle-pourpoint celui-ci lui présente sa main

fermée et lui dit de deviner ce qu'il y a dedans. «Pour le coup,»

s'écrie le devin, «Jean Cigare est pris au piège.» Or justement le

roi tenait un cigare dans sa main.

Un conte lithuanien (Schleicher, p. 115) n'a qu'une des deux

parties de notre conte. Le paysan s'intitule, comme dans le conte

allemand, «le Docteur qui sait et connaît tout». Le hasard lui

fait d'abord retrouver un cheval volé, puis guérir une princesse.

Appelé par un roi à qui on a volé de l'argent, il déclare qu'on

aura l'argent dans trois jours. Pendant la nuit, comme il est à

veiller et à réfléchir, trois serviteurs du palais, qui sont les

coupables, et qui depuis son arrivée sont très inquiets, viennent

successivement sous ses fenêtres, écouter ce qu'il peut dire. Une

heure sonne. «Déjà un!» [sous-entendu _heure_, qui est masculin en

lithuanien], dit le docteur. A deux heures: «Déjà deux!» A trois

heures: «Déjà trois!» Les voleurs, épouvantés, viennent implorer le

docteur et rapporter l'argent, que celui-ci rend au roi.

M. Benfey (_loc. cit._) a trouvé dans les _Facetiarum Libri tres_

de Henri Bebel, livre datant de 1506, un récit qui ressemble tout

à fait aux contes que nous avons étudiés: Le trésor d'un prince a

été volé. Un pauvre charbonnier, l'ayant appris et se disant qu'un

bon repas ne saurait trop se payer, même de la potence, se rend

au château et s'engage à faire connaître dans les trois jours où

est le trésor. Pendant trois jours il est tenu enfermé dans une

chambre et bien régalé. A la fin du premier jour, ayant bien bu et

bien mangé, il dit: «En voilà déjà un!» Or, un des voleurs était à

la porte à écouter, et il court dire à ses complices que tout est

connu, etc.--Le récit latin se borne à cet épisode.

* * * * *

On peut encore rapprocher de tous ces contes, pour l'idée, un

conte de Morlini (1520), que M. Benfey résume, et que Straparola

(1550) a reproduit dans ses _Tredici piacevoli Notti_ (nº 16 de

la traduction allemande des contes proprement dits par Valentin

Schmidt): Une mère a un fils fainéant. Elle lui dit: «Quand on

veut avoir un «bon jour», il faut se lever matin.» Le jeune garçon

se lève et s'en va hors de la ville, près de la porte. Viennent à

passer trois bourgeois, qui ont déterré un trésor pendant la nuit

et qui le rapportent chez eux. Le premier souhaite le bonjour au

jeune garçon. «En voilà déjà un!» (un «bon jour»), dit celui-ci.

Le bourgeois se croit découvert. Même scène avec le second et le

troisième. Craignant d'être livrés, les trois bourgeois donnent au

jeune garçon le quart du trésor.

Un conte allemand (Prœhle, I, nº 38) est bâti sur une donnée

analogue: Une femme a l'habitude de ne se coucher qu'après avoir

bâillé trois fois. Une certaine nuit, trois voleurs veulent

s'introduire dans la maison. Au moment où l'un d'eux monte à une

échelle et regarde par la fenêtre, la femme bâille. «Voilà le

premier», dit-elle tout haut. Le voleur croit qu'il s'agit de

lui et court dire à ses camarades qu'ils sont trahis. Le second

voleur va voir à son tour. «Voilà le second!» dit la femme après

avoir bâillé, et, quelque temps après, quand le troisième voleur

arrive: «Voilà le troisième!» Les trois voleurs décampent au plus

vite.--Comparer un autre conte allemand (Müllenhoff, nº 25).

* * * * *

En Orient, nous rencontrons d'abord un conte annamite

(_Chrestomathie cochinchinoise_, recueil de textes annamites, avec

traduction par Abel des Michels, 1er fascicule. Paris, 1872, p.

30). Le voici: Il était une fois un homme qui, n'étant propre à

rien et ne sachant comment gagner sa vie, prit un beau jour le

parti de se faire devin. Comme le hasard l'avait maintes fois assez

bien servi, le public crut à ses oracles. C'était à qui viendrait

le consulter et lui apporter des «ligatures». Il amassa ainsi une

somme ronde, et le succès le rendit de jour en jour plus audacieux

et plus vantard. Un jour, dans le palais du roi, une tortue d'or

disparut. Toutes les recherches ayant été inutiles, quelqu'un parla

du devin au prince, et lui demanda la permission de le faire venir.

Le roi donna l'ordre de préparer litière, escorte et parasols

d'honneur, et d'aller chercher le devin. Quand celui-ci apprit ce

dont il s'agissait, il fut bien embarrassé, mais il n'y avait pas

moyen de résister aux ordres du roi. Il s'habille donc, monte dans

la litière, et le voilà parti. Tout le long du chemin, le pauvre

devin ne cessait de se lamenter. Enfin, il s'écria: «A quoi cela

me servira-t-il de gémir? Ventre [_bung_] l'a fait; panse [_da_]

en pâtira.» (Proverbe annamite.) Justement les deux porteurs de

la litière s'appelaient Bung et Da, et c'étaient eux qui avaient

volé la tortue d'or du roi. Quand ils entendirent l'exclamation du

devin, ils se crurent démasqués. Ils supplièrent le devin d'avoir

pitié d'eux; ils lui avouèrent qu'ils avaient volé la tortue et

l'avaient cachée dans la gouttière. «C'est bien,» dit le devin,

«je vous fais grâce, je ne dirai rien, rassurez-vous.» Arrivé au

palais, il fait ses opérations magiques, retrouve la tortue, et il

est comblé par le roi de récompenses et d'honneurs.

Dans ce conte annamite, nous n'avons que la découverte des voleurs;

il manque la seconde épreuve à laquelle le devin est soumis. Nous

allons retrouver cette épreuve dans un conte arabe du Caire (H.

Dulac, nº 3): Un marchand ruiné quitte son pays, accompagné de

sa femme. Il dit à celle-ci: «Quel métier ferons-nous?--Mon ami,

faisons le métier d'imposteurs et de filous. Nous changerons

nos noms: moi, je m'appellerai _Garâda_ («sauterelle»), et toi,

_Asfoûr_ («moineau»). Ils arrivent dans une grande ville. L'homme

s'assied devant la maison du gouverneur et se met à tracer des

lignes sur du sable, comme font les diseurs de bonne aventure. Le

roi, passant par là, remarque ses vêtements étrangers et se dit:

«Ce doit être un habile homme!» Il le fait appeler, et la femme

suit son mari. Or, le roi s'était fait apporter une sauterelle et

un moineau et les avait cachés quelque part. Il dit au devin de

deviner ce qu'il a caché. Voilà notre homme bien embarrassé. Il se

tourne vers sa femme et dit: «Sans toi, Garâda (sauterelle), Asfoûr

(moineau) ne serait pas tombé dans cet embarras.» Le roi crie

bravo, et il assigne des appointements au devin.--Quelque temps

après, un vol important ayant été commis chez le roi, celui-ci fait

venir le devin et lui dit: «Il faut que tu me fasses retrouver

ce qui m'a été volé, ou je te coupe le cou.» Le devin demande un

délai de trente jours, avec l'arrière-pensée de décamper avant

que ce délai ne soit expiré. Il convient avec sa femme qu'elle

ira chercher trente cailloux; à la fin de chaque journée, ils en

jetteront un; lorsqu'ils en seront aux derniers cailloux, ils se

sauveront. Le premier soir, la femme prend un des cailloux et

le jette par la fenêtre en disant: «En voilà un des trente!» Le

caillou tombe justement sur la tête d'un homme qui faisait le guet

au pied de la maison du devin. Cet homme appartenait à une bande

de trente voleurs qui avait fait le coup, et il avait mission

de chercher à entendre ce que dirait le devin. En entendant les

paroles de Garâda, l'homme court trouver ses camarades: «C'en est

fait: il nous connaît!» La nuit suivante, deux voleurs font le

guet. «En voilà deux des trente!» dit encore Garâda en jetant sa

pierre. La troisième nuit, trois voleurs sont là, et, à leur grand

effroi, ils entendent: «En voilà trois des trente!» Ne doutant plus

qu'ils ne soient découverts, les voleurs vont trouver le devin, lui

remettent ce qui a été volé et lui donnent mille pièces d'or pour

qu'il ne les dénonce pas.--Ce conte arabe a un troisième épisode

que nous n'avons jamais vu ailleurs: Un jour que le roi vante son

devin devant d'autres rois, ceux-ci lui disent: «Nous aussi, nous

avons des devins. Comparons leur savoir-faire avec celui du vôtre.»

Les rois enfouissent sous terre trois marmites remplies l'une de

lait, l'autre de miel, l'autre de poix. Les devins des rois ne

peuvent dire ce qu'il y a dans ces marmites. On appelle Asfoûr. Ce

dernier se tourne vers sa femme: «Tout cela vient de toi!» dit-il;

«nous pouvions quitter ce pays. La première [sous-entendu: «fois»],

c'était du lait; la seconde, du miel, et la troisième, voilà que

c'est de la poix!» Les rois restent ébahis: «Il a nommé le lait, le

miel et la poix sans hésiter,» disent-ils. Et ils font des rentes

au devin.

Dans l'Inde, chez les Kamaoniens, M. Minaef a recueilli un conte

(nº 29) dont la seconde partie est tout à fait notre conte. Ce

conte indien commence par le récit des mésaventures qu'un jeune

homme, qui s'en va voir son beau-père, s'attire en chemin par sa

sottise[68]. Puis il continue ainsi: Arrivé non sans peine chez son

beau-père, le jeune homme se cacha dans un coin de la maison. Les

enfants se mirent à manger, et lui, il regardait sans être vu. La

nuit étant venue, il alla trouver sa belle-mère et lui dit: «J'ai

appris la science qui me fait savoir ce que les autres ont mangé.»

Et, pour preuve, il raconta ce que les enfants avaient mangé ce

jour-là. La nouvelle se répandit dans le village qu'il était

arrivé le gendre d'un tel qui savait tout deviner, et elle parvint

jusqu'aux oreilles du roi. Celui-ci le fit appeler, et, prenant

dans sa main un grillon des champs (_pîlaganta_), il demanda au

jeune homme: «Qu'ai-je dans ma main?» L'autre, effrayé, se dit

à lui-même: «Oh! Pîlaganti (c'était ainsi qu'il s'appelait),

l'heure de ma mort est arrivée.» Le roi crut qu'il avait deviné

et le laissa aller.--Quelque temps après, il se perdit chez le

roi un collier de diamants. Le roi fit appeler le jeune homme et

lui dit: «Si, dans quinze jours d'ici, tu ne m'apportes pas le

collier, je te fais pendre.» Les quinze jours s'écoulent. Le jeune

homme ne mange ni ne boit; il ne fait que pleurer et appeler sa

mère et sa grand'mère: «Oh! Cûniya, oh! Mûniya! où aller? que

faire?» Or, il y avait chez le roi deux servantes, appelés Cûniya

et Mûniya; c'étaient elles qui avaient volé le collier. Ayant

entendu ce que disait le jeune homme, elles eurent peur; elles

allèrent le trouver et lui dirent: «Mahârâdjâ, nous avons volé le

collier et nous l'avons caché à tel endroit.» Le lendemain, le

jeune homme se rendit auprès du roi. «Où est mon collier?» lui dit

celui-ci.--«Mahârâdjâ, ton collier est à tel endroit.» Le roi y

alla voir et fut très content. Il donna au jeune homme une bonne

récompense, et celui-ci s'en retourna à la maison.

Dès le XIIe siècle de notre ère, une autre version indienne

(Benfey, _loc. cit._) était insérée par Somadeva de Cachemire

dans sa grande collection la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ (l'«Océan des

Histoires»): Un pauvre brahmane, fort ignorant, nommé Hariçarman,

ne pouvant nourrir sa nombreuse famille, se met au service d'un

homme riche. Un jour, celui-ci célèbre les noces de sa fille.

Hariçarman, très mécontent de ne pas y avoir été invité, dit à

sa femme: «Parce que je suis pauvre et ignorant, on me méprise.

Eh bien! à l'occasion, dis que je suis un habile devin.» Il fait

sortir à petit bruit de l'écurie le cheval du marié et le cache

dans la forêt. On cherche partout; point de cheval. Alors la

femme de Hariçarman dit que son mari est un devin: pourquoi ne

l'interroge-t-on pas? On appelle Hariçarman, qui trace des lignes

et des cercles, et indique où se trouve le cheval. Désormais il

est tenu par tout le monde en haute estime[69].--Quelque temps

après, un vol est commis dans le palais du roi: une quantité d'or,

de pierreries et d'objets précieux ont disparu. Le roi demande à

Hariçarman de découvrir le voleur. Hariçarman remet sa réponse au

lendemain. Le roi le fait conduire dans une chambre où il doit

passer la nuit. Or, le trésor a été volé par une servante du

palais, nommée Djihva («la Langue»), avec l'aide de son frère. Très

inquiète en voyant arriver le prétendu devin, elle va écouter à la

porte de Hariçarman. Celui-ci, non moins inquiet, est en train de

maudire sa langue qui l'a jeté dans ce terrible embarras. «O langue

(_djihva_),» s'écrie-t-il, «qu'as-tu fait par amour pour les bons

morceaux?» La servante Djihva, ayant entendu ces paroles, va se

jeter aux pieds du devin, lui indique où le trésor est caché et

lui promet, s'il la sauve, de lui remettre tout l'argent qui reste

encore entre ses mains. Le lendemain, Hariçarman conduit le roi à

l'endroit où sont les objets précieux; quant à l'argent, il dit que

les voleurs l'ont emporté en s'enfuyant.--Le roi veut récompenser

Hariçarman; mais un des conseillers lui dit: «Comment peut-on

savoir un tel art sans avoir étudié les écrits sacrés? Certainement

cette histoire a été concertée avec les voleurs. Il faut encore

mettre Hariçarman à l'épreuve.» On apporte donc un pot couvert dans

lequel est renfermé un crapaud, et le roi dit à Hariçarman: «Si tu

devines ce qu'il y a dans ce pot, je t'accorderai les plus grands

honneurs.» Hariçarman se croit décidément perdu; il se rappelle

son heureuse jeunesse, le temps où son père l'appelait «crapaud»

d'enfant, et il s'écrie: «Ah! crapaud, voilà un pot qui va être

ta perte, tandis qu'auparavant, au moins, tu étais libre!» Le roi

comble Hariçarman d'honneurs et de présents, et ce dernier vit

désormais comme un petit prince.

Est-ce à ce conte de Somadeva, vieux de sept à huit cents ans, que

se rattachent les contes européens que nous avons résumés? Ce que

l'on peut dire hardiment, c'est que, tout au moins, notre conte et

le conte sicilien n'en dérivent pas. L'identité complète que ces

derniers présentent sur un point,--l'épisode du grillon,--non pas

avec le conte de Somadeva, mais avec le conte indien du Kamaon,

montre bien qu'à une époque éloignée il existait déjà dans l'Inde

une forme de ce thème, différente de celle de Somadeva.

* * * * *

Un savant orientaliste, M. Albert Weber, assimile au conte allemand

de la collection Grimm un conte birman, certainement originaire

de l'Inde (Compte rendu de _Buddhaghosha's Parables, translated

from Burmese by Captain T. Rogers_, London, 1870, dans _Indische

Streifen_, t. III, p. 18). Vérification faite, la ressemblance

porte principalement sur l'idée générale. Voici ce conte (pp.

68-71 du livre): Un jeune homme de Bénarès va pour étudier dans

le pays de Jakka-silâ; mais comme il est très borné, il ne peut

rien apprendre. Quand il prend congé de son maître, celui-ci

lui enseigne un charme ainsi conçu: «Que faites-vous là? que

faites-vous là? Je connais vos desseins.» Et il lui dit de le

répéter sans cesse. Le jeune homme revient chez ses parents à

Bénarès.--Un soir, le roi de Bénarès, qui parcourt la ville sous

un déguisement pour surveiller les actions de ses sujets, passe

devant la maison du jeune homme et s'arrête tout auprès. Justement,

plusieurs voleurs sont au moment de piller cette maison, quand tout

à coup le jeune homme se réveille et se met à réciter son charme:

«Que faites-vous là? que faites-vous là? Je connais vos desseins.»

En entendant ces paroles, les voleurs se disent qu'ils sont

découverts et s'enfuient. Le roi, qui a assisté à cette scène, note

l'emplacement de la maison et retourne au palais. Le lendemain, il

fait venir le jeune homme, à qui il demande de lui enseigner le

charme; puis il lui donne mille pièces d'or.--Peu de temps après,

le premier ministre, ayant conçu le dessein d'attenter à la vie du

roi, gagne à prix d'argent le barbier du palais, afin qu'il coupe

la gorge du roi la première fois qu'il le rasera. Le barbier est

au moment de le faire, quand le roi, pensant au charme, se met à

le réciter: «Que faites-vous là? Que faites-vous là? Je connais

vos desseins.» Le barbier laisse échapper de sa main le rasoir et

tombe aux pieds du roi, à qui il révèle le complot. Le roi donne

une grande récompense au jeune homme et fait de lui son premier

ministre.

La collection Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 19),

tout à fait du même genre. Nous le donnerons, dans sa forme

passablement niaise, pour compléter l'indication des récits offrant

quelque analogie avec notre conte: Un pauvre brahmane vivait

d'aumônes. Un jour, sa femme apprit qu'un certain roi donnait à

tous ceux qui se présentaient devant lui une pièce d'or et une

vache. Elle engagea son mari à l'aller trouver. «Mais que dirai-je

au roi?» dit le brahmane. «Je ne sais rien.--Tu lui diras ce que

tu auras vu le long du chemin.» Le brahmane se mit en route et

il vit d'abord un lézard dans un petit trou, montrant sa tête et

faisant _koutkout_. Le brahmane le remarqua et il répéta sans

cesse _koutkout_. Plus loin, il aperçut un serpent qui happait de

petits insectes. Le brahmane s'arrêta pour le regarder et se mit à

répéter tout le long de la route: «Cou tendu, beau à voir.» Plus

loin encore, il rencontra un cochon qui sortait d'un trou bourbeux,

se frottait contre les parois du trou et rentrait dans la boue. Le

brahmane retint le bruit _ghisghis_, que faisait le frottement.

Et, tout le long du chemin, il allait répétant: «_Koutkout_; cou

tendu, beau à voir; _ghisghis_. Ce que tu fais, je le sais.» Il

pria quelqu'un de lui écrire cette phrase sur une feuille, qu'il

présenta au roi, et le roi le récompensa. Le roi fit attacher

cette feuille au mur, dans sa chambre à coucher, au chevet de son

lit.--Une nuit qu'il dormait, des voleurs pénétrèrent dans le

palais. _Koutkout_, les voleurs frappent et enfoncent le mur. Etant

montés sur la terrasse d'en haut, ils _tendent le cou_ et regardent

si le roi dort. _Ghis_, ils descendent; _ghis_, ils remontent. Ils

tendent encore le cou pour regarder. Pendant ce temps, le roi,

ayant les yeux sur la feuille attachée au mur, lisait à haute

voix ce qui y était écrit. Les voleurs, déconcertés, prirent la

fuite. Les gardes du palais se mirent à leur poursuite et les

arrêtèrent tous. «Qui êtes-vous? d'où êtes-vous?» leur demanda

le roi.--«Fais-nous tuer,» répondirent-ils, «tu en es le maître.

Nous sommes venus pour te voler. Tu l'as su, et nous avons pris la

fuite, et alors on nous a arrêtés.--Comment l'ai-je su?» dit le

roi.--«Quand nous avons commencé à percer le mur, tu l'as découvert

en disant: _Koutkout_. Quand nous avons tendu le cou pour voir si

tu dormais, tu nous a découverts en disant: Cou tendu, beau à voir.

Ayant vu que tu ne dormais pas, nous nous sommes mis à aller de

côté et d'autre, et tu as dit: _Ghisghis_, il vient, il s'en va.

Ainsi tu as tout su.» Voilà comment la feuille du brahmane rendit

grand service au roi.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 125 / 309 题