Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours
combinés ensemble, le thème des objets merveilleux, qui s'est déjà
présenté à nous dans cette collection (nºˢ 4, _Tapalapautau_, et
39, _Jean de la Noix_), et celui de la plante qui monte jusqu'au
ciel.
Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos
nºˢ 4 et 39; nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans
le _Pois de Rome_ que la serviette qui se couvre de mets au
commandement est remplacée prosaïquement par une serviette où se
trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la même altération
de l'idée première dans notre nº 19, _le Petit Bossu_.
Quant au second thème, nous l'étudierons ici, dans les diverses
combinaisons où il se rencontre.
* * * * *
Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le
premier, nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp.
294-295): Un vieux bonhomme plante un haricot sous sa table. Le
haricot pousse si bien qu'il faut lui ouvrir un passage à travers
plafond et toit; il finit par toucher au ciel. Le bonhomme grimpe
à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont les
murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane
est la demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre
deux, et ainsi de suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines
paroles, le vieux parvient à endormir la chèvre à un œil, qui est
chargée de faire bonne garde, puis, les jours suivants, les autres
chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le douzième œil de la
dernière, et il est pris.--L'histoire ne s'arrête pas là, dans une
variante également russe (_ibid._, p. 295); elle se lance dans une
série de hâbleries à la Münchhausen. Chassé de la maison gardée par
la chèvre aux six yeux, le moujik retourne à sa tige de pois: plus
de tige de pois. Il se fait une corde avec des fils de la vierge,
etc., etc.
Dans un conte westphalien (Grimm, nº 112), un paysan a laissé
tomber dans un champ une graine de navet; il en sort un arbre, qui
s'élève jusqu'au ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à
regarder dans le Paradis, il s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il
tresse une corde avec de la menue paille, etc.--Comparer un autre
conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une histoire du même
genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait fort
de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient
au groupe de contes où celui qui «mentira le mieux» gagnera
telle ou telle chose, parfois (ici, par exemple) la main d'une
princesse.--Nous mentionnerons, parmi les contes de ce groupe,
comme présentant ce même thème, un conte lithuanien (Schleicher, p.
38), un conte serbe (Vouk, nº 44), un conte grec moderne (Hahn, nº
59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t, II, p. 97).
Dans un conte français, que M. Alphonse Karr dit avoir entendu
raconter dans son enfance (_Moniteur universel_, 18 mars 1879), un
saint ermite, désolé de la mauvaise conduite des habitants de son
village et ne voyant aucun résultat de ses prières, demande à être
admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses vœux. Saint Jean, son
patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui, plantée
par l'ermite, croît merveilleusement et finit par arriver au ciel,
où le saint homme, après y avoir grimpé, demande et obtient ce
qu'il désirait.
Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme
plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que
les haricots, pois, etc., des contes précédents. Ici, le vieux fait
un trou dans le ciel avec sa hache et s'y introduit. Il y voit un
moulin à bras qui, à chaque tour, donne un pâté et un gâteau avec
un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien mangé et bien bu,
le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec lui là-haut.
Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à
grimper; mais, à moitié chemin, le sac lui échappe, et la vieille
femme est tuée, etc.
Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes
lorrains et des contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p.
296) va se rapprocher davantage de ces contes. Le héros du conte
russe, toujours un vieux bonhomme, après avoir grimpé à un chêne
né d'un gland planté par lui dans sa maison, trouve dans le ciel,
outre le moulin à bras, un coq à crête d'or. Il rapporte l'un et
l'autre chez lui, mais bientôt un seigneur _vole le moulin_, lequel
est finalement repris par le coq.
* * * * *
Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le _Pois de
Rome_ est complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A.
Lootens, nº 1): Un homme plante une fève de marais; le lendemain
il voit qu'elle a grandi et qu'elle a monté jusqu'à la porte du
Paradis. Il y grimpe et obtient de saint Pierre une brebis à
laquelle il suffit de dire: «Petite brebis, secoue-toi!» pour voir
pleuvoir les écus. Comme dans notre nº 4, _Tapalapautau_, l'homme
est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la
brebis aux écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se
couvre de mets au commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand
on prononce certaines paroles, des gourdins qui battent les gens.
Par le moyen de ces gourdins, l'homme se fait rendre sa table et sa
brebis.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I,
nº 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui reste plus qu'une fève.
Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de pousser
bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout
de quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à
la porte de Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés
successivement par saint Pierre sont un âne qui fait des écus, une
serviette qui se couvre de mets quand on lui dit: «Pain et vin», et
enfin, l'un et l'autre ayant été volés par un aubergiste, un bâton
qui rosse les gens.--Même enchaînement dans un des contes picards
(nº 4) publiés dans le tome VIII (1879) de la _Romania_. Ici, c'est
en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que
Jean arrive au Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont
l'âne merveilleux, une table qui apprête à dîner, et une poêle
(_sic_) qui frappe tout ceux qu'on désigne.--Voir encore un conte
toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 29), où saint Pierre
donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et une
massue.
Dans un conte grec moderne (nº 1 de l'appendice des _Deutsche
Mærchen_, de Simrock), même combinaison, avec quelques traits
particuliers: Un vieux bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un
caroubier. Or, cet arbre grandit si fort, qu'il finit par atteindre
presque le ciel, et tous les jours le bonhomme grimpe au caroubier
pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend dans
l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir
mieux que l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le
prennent pour arbitre. Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et
l'autre si bons, qu'il est très difficile de choisir entre eux. Les
contestants, très satisfaits de sa réponse, lui font cadeau d'un
petit pot de terre: «Il te procurera tout ce dont tu auras besoin;
mais garde-toi de le dire à personne.» L'homme commande au pot de
lui procurer un bon repas; de même le lendemain. Sa femme le presse
tant qu'il finit par lui révéler le secret. Quelque temps après,
leur fils, ayant vu une jeune princesse, en devient éperdument
amoureux. Il dit à sa mère d'aller la demander pour lui en mariage
au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira, si le lendemain le
jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un
palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit
pot de leur procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi
et ses serviteurs enivrent le vieux bonhomme et lui extorquent son
secret; ils lui volent son petit pot et lui en substituent un autre
en apparence semblable. Le bonhomme est donc obligé de remonter sur
son arbre; il revoit l'Hiver et l'Eté, qui prennent pitié de lui et
lui donnent un gourdin et une corde: «Tu n'auras qu'à commander, et
ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras.» Par ce moyen
le bonhomme rentre en possession de son petit pot.
Dans un conte corse (Ortoli, p. 171), un pauvre diable, qui court
après la fortune, arrive un jour dans un pays où il trouve un
châtaignier si grand qu'il va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive
au Paradis. Les objets qu'il reçoit successivement de saint Pierre
sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait de l'or et un
bâton qui bat les gens, et notamment le fripon d'hôtelier.
Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du
Méril (_Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
littéraire_, 1862, p. 474), il y a association d'un autre thème: Le
bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur et saint Pierre; il leur
demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève et lui dit de
s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a
pas de jardin, il plante la fève dans l'âtre de sa cheminée. La
fève ne tarde pas à pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de
la cheminée, et, le lendemain matin, on n'en voit plus le sommet.
Misère grimpe à la tige de la fève; ne trouvant pas de gousses, il
monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre lui promet, à sa
prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et manger.
Malheureusement pour Misère, sa femme l'oblige à grimper plusieurs
fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes
de plus en plus déraisonnables, et il finit par redevenir aussi
pauvre qu'auparavant.--Ce dernier élément qui vient se combiner
avec notre thème est celui que développe le nº 19 de la collection
Grimm, _le Pêcheur et sa Femme_.
Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen
und Sagen_, nº 16), qui offre la combinaison de l'histoire du
haricot avec le thème du nº 35 de la collection Grimm, _le Tailleur
dans le Ciel_, et ensuite avec les hâbleries dont nous avons parlé
tout à l'heure.
Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321.--Brueyre, p. 35), Jack
grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une
contrée inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des
aventures avec un géant.