Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du
jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant
plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour
il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est
moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.»
Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus
gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du
carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de
Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome
grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour
ramer mon pois de Rome.--Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le
plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.»
Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par monter
jusqu'au Paradis. L'homme dit alors: «J'ai envie de ne plus travailler;
je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller trouver le bon
Dieu.--Y penses-tu?» lui dit sa femme. Mais il n'en voulut pas
démordre; il grimpa pendant trois jours et arriva au Paradis: une
feuille du pois de Rome servait de porte. Après avoir traversé une
grande cour, puis une longue suite de chambres, dont les feuilles du
pois de Rome formaient les cloisons, il se trouva devant le bon Dieu
et lui dit: «Je voudrais bien ne plus être obligé de travailler. Ayez
pitié de moi et donnez-moi quelque chose.--Tiens,» dit le bon Dieu,
«voici une serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et
manger. Prends-la et redescends par où tu es monté.»
L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au logis. «Ma
femme,» dit-il, «le bon Dieu m'a donné de quoi boire et manger.»
D'abord elle ne voulut pas le croire; mais quand elle vit la serviette
et tout ce qui était dedans, c'est alors qu'elle ouvrit de grands yeux.
Au bout de quelque temps, quand il n'y eut plus rien dans la serviette,
l'homme se dit: «Il faut que je remonte à mon pois de Rome.» Il fut
encore trois jours pour arriver au Paradis. La feuille qui fermait
l'entrée s'écarta pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui
demanda le bon Dieu.--«Nous n'avons plus rien à manger,» répondit
l'homme. Le bon Dieu lui donna une autre serviette encore mieux fournie
que la première, et l'homme redescendit par le même chemin.
Les provisions durèrent plus longtemps cette fois; mais pourtant on en
vit la fin. L'homme dit alors: «C'est bien fatigant de toujours monter
à mon pois de Rome!--Oui,» répondit la femme, «plus fatigant que de
travailler.--Je vais,» dit l'homme, «demander au bon Dieu de me donner
de quoi vivre le reste de mes jours.» Il se mit donc encore à grimper,
et arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges
feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer. «Que
veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.--«Je voudrais bien,» dit
l'homme, «ne plus être obligé de travailler. Donnez-moi, je vous prie,
de quoi vivre le reste de mes jours. J'ai trop de mal à grimper à mon
pois de Rome; je suis bien malheureux.--Tu vas être content,» lui dit
le bon Dieu. «Tiens, voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi, ni ta
femme, n'en dites rien à personne, et vivez comme on doit vivre, sans
trop dépenser; car vous feriez parler de vous.»
L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa femme en
rentrant chez lui: «Voici un âne qui fait de l'or.--Es-tu fou?» lui
dit-elle.--«Non, je ne le suis pas; tu vas voir. Mais surtout n'en
parle à personne.» Il prit le drap du lit, l'étendit sous l'âne, et en
quelques instants, le drap se trouva couvert de pièces d'or. La femme
acheta du linge, des habits propres et de beaux meubles.
A quelque temps de là, elle reçut la visite de sa belle-sœur. «Oh!»
dit celle-ci en entrant, «que tout est beau chez vous depuis que je ne
suis venue! Vous faites donc bien vos affaires?--Tu ne vois pas encore
tout,» dit l'autre, et elle lui montra son armoire remplie de linge,
sa bourse bien garnie de pièces d'or. «D'où peut vous venir cette
fortune?» demanda la belle-sœur.--«Je vais te le dire, mais garde-toi
d'en parler à personne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va
jusqu'au Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or.»
Elle la conduisit à l'écurie et lui fit voit l'âne; c'était un âne
gris tacheté de noir. De retour chez elle, la belle-sœur s'empressa de
rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari, s'étant
procuré un âne du même poil que celui de son beau-frère, vint pendant
la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa l'autre à sa place. On
ne s'aperçut de rien.
Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant plus d'argent,
eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile. Il dut encore grimper
au Paradis. «Que demandes-tu?» lui dit le bon Dieu. «Ne t'ai-je pas
donné tout ce qu'il te fallait?--Ah!» répondit l'homme, «l'âne ne veut
plus faire d'or maintenant.--Mon ami,» dit le bon Dieu, «ta femme n'a
pas gardé le secret, et l'âne est chez ton beau-frère, qui te l'a volé.
Mais je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton.
Va chez ton beau-frère; s'il fait difficulté de te rendre l'âne, tu
n'auras qu'à dire: Roule, bâton!»
L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le beau-frère,
qui était avec sa femme. «Je viens voir,» leur dit-il, «si vous voulez
me rendre mon âne.--Ton âne? A quoi nous servirait un âne? Nous avons
nos chevaux. (C'étaient des laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le
droit d'aller dans nos écuries.--Eh bien! roule, bâton!» Aussitôt le
bâton se mit à les rosser de la bonne manière. «Ah!» criaient-ils,
«rappelle ton bâton.» L'homme rappela son bâton et leur dit: «Vous
allez me rendre mon âne.--Nous ne savons ce que tu veux dire.--Eh bien!
roule, bâton!» Et le bâton frappa de plus belle. «Rappelle ton bâton,»
dit la femme, «et nous te rendrons ton âne.»
Le bâton rappelé, l'homme reprit son âne et le ramena à la maison.
Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux avec sa femme.