REMARQUES

Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, et qui met

en scène plusieurs personnes du pays, mortes aujourd'hui, le

loup et le renard s'en vont sur le chemin de Ligny. Passent

trois charretiers, le père Charoy, le père Maquignon et le père

Merveille, avec leur vanne à charbon (banne, voiture à charbon).

Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort.

«Ah! le beau renard!» disent les charretiers, quand ils arrivent

auprès de lui; «il faut le mettre sur notre vanne.» Sur leur vanne

ils avaient mis, avant de partir, diverses provisions, du pain,

du vin, du lard, du beurre. Le renard jette tout sur la route,

puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions dans

le creux d'un arbre.--Vient ensuite l'histoire du parrainage. Le

renard mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant

s'appelle «la Moitié»; puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle

«Bé r'liché» (Bien reléché). La troisième fois, il mange le

lard et n'en laisse que la couenne; «La Couenne» est le nom de

l'enfant.--Cette variante a aussi l'épisode de la pêche; le renard

mange tous les poissons, et le loup en est pour sa queue arrachée.

* * * * *

Dans notre conte et sa variante, nous trouvons quatre suites

d'aventures, dont certaines forment parfois des contes séparés.

* * * * *

L'épisode des charretiers, particulier à la variante, se retrouve

dans un conte allemand de la Marche de Brandebourg (Kuhn,

_Mærkische Sagen_, p. 297). Dans ce conte, le renard s'y prend

absolument de la même manière que dans notre variante, pour voler

un charretier qui conduit une voiture chargée de barils de poissons

salés. Le loup ayant vu ensuite le renard en train de manger ces

poissons, lui demande où il se les est procurés. Le renard lui dit

qu'il les a pêchés dans tel étang. Suit l'histoire de la pêche.

Quand la queue du loup est bien gelée, le renard attire du côté de

l'étang les gens du village voisin, qui tombent sur le loup à coups

de bâton et de fourche. Le loup y perd sa queue.--Mêmes aventures

et même enchaînement des deux épisodes, dans un conte esthonien,

où l'ours tient la place du loup (Grimm, _Reinhart Fuchs_, p.

cclxxxvj), dans un conte russe (L. Léger, nº 28), dans un conte

wende de la Lusace, un peu altéré (Haupt et Schmaler, II, p. 166),

dans un conte français de la Bresse (_Contes des provinces de

France_, nº 65), altéré aussi, et dans un conte allemand du grand

duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 94), où le renard joue le

rôle du loup et est attrapé par le lièvre.--Comparer encore un

conte allemand assez altéré, _le Lièvre et le Renard_ (Bechstein,

p. 120).

Dans un second conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 98), où

les deux épisodes s'enchaînent aussi, le renard est la dupe, comme

dans le conte oldenbourgeois, et celui qui l'attrape est une sorte

de Petit Poucet, le petit fripon d'Eulenspiegel[55].

L'épisode des charretiers se retrouve encore dans un conte serbe

(Vouk, p. 267) et dans un conte écossais (Campbell, I, p. 278).

Dans un conte hottentot, publié par W.-H. Bleek (voir l'article

de M. F. Liebrecht dans la _Zeitschrift für Vœlkerpsychologie und

Sprachwissenschaft_, t. V, 1868), le chacal fait le mort et se met

sur le chemin d'une voiture chargée de poissons; le charretier

le ramasse, comptant en tirer une belle fourrure pour sa femme.

Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis

il saute en bas de la voiture et les emporte. L'hyène, qui veut

l'imiter, n'est pas ramassée parce qu'elle est trop laide; en

revanche elle reçoit force coups de bâton.

On peut, croyons-nous, rapprocher de ces divers contes un conte du

Cambodge (Aymonier, p. 34): Le lièvre rencontre un jour une vieille

femme qui porte des bananes au marché. Il s'étend roide et immobile

sur la route. «Bonne aubaine!» dit la femme, «cela me fera un bon

civet.» Elle ramasse le lièvre, le met sur sa hotte et continue sa

route. Pendant ce temps, le lièvre mange les bananes. A la première

occasion il saute à terre et disparaît[56].

* * * * *

L'épisode de la queue gelée se rencontre, en dehors des contes que

nous avons mentionnés, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124);

dans un conte norwégien, _le Renard et l'Ours_ (Asbjœrnsen, t. I,

nº 17); dans un conte lapon (nº 1 des Contes lapons traduits par M.

F. Liebrecht, _Germania_, 1870); dans un conte russe (Gubernatis,

_Zoological Mythology_, II, p. 129) et dans un conte écossais,

altéré (Campbell, p. 272).

Un conte français, recueilli à Vals (Ardèche) par M. Eugène Rolland

(_Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages._ Paris,

1877, p. 150), présente une petite différence: Le loup et le renard

vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un

panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en

besogne; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque

immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier

une grosse pierre. Finalement, il s'enfuit en se moquant du loup.

Celui-ci, furieux, s'élance à sa poursuite; mais toute la peau de

sa queue reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à

peu près de même dans un conte du Forez, analysé par M. Kœhler

(_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. IX, p. 399).

Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, cité également

par M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, III, p.

618), le renard, comme dans notre conte, fait au loup une queue de

chanvre et de poix, et ensuite il y met le feu.--Le conte de la

Bresse présente cet épisode à peu près de la même manière que le

conte de Montiers: nous y retrouvons, par exemple, les bergers qui

teillent du chanvre.

En Orient, nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase,

traduit par M. Schiefner (_Mélanges asiatiques_, publiés par

l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. V, 1865, p. 104): Le renard

a trouvé des poissons. Les autres renards se rassemblent autour

de lui et lui demandent d'où ces poissons lui viennent. Il leur

répond: «J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans l'eau;

voilà comment j'ai eu les poissons.» Les renards plongent leur

queue dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin, quand

ils tirent, leur queue reste dans la glace. (Il y a ici une

altération: le conte commence par des tours joués par le renard

non à ses frères les renards, mais au loup; c'est le loup qui, ici

comme ailleurs, aurait dû être, d'un bout à l'autre, le personnage

bafoué.)

* * * * *

Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot

de beurre, dans le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms

des prétendus enfants sont _Quart-Mindzot_ («Quart-Mangé»)

_Méto-Mindzot_ («Moitié-Mangé») et _Tut-Mindzot_ («Tout-Mangé»). Là

aussi, les deux personnages sont le loup et le renard. Il en est de

même dans le conte de la Bresse, dans trois autres contes français:

l'un, de l'Ariège (_Revue des langues romanes_, t. IV, p. 315);

l'autre, de l'Isère (_ibid._, t. XIV, p. 184); le troisième, du

Périgord, recueilli par M. Jules Claretie (_Revue des provinces_,

1864, p. 492), et aussi dans un conte écossais (Campbell, nº 65),

dans un conte du Holstein (Müllenhoff, p. 468), dans un conte grec

moderne (Hahn, nº 89), dans un conte espagnol (Caballero, II, p.

6), dans un conte portugais (Braga, nº 246).--Un conte norwégien

(Asbjœrnsen, t. I, nº 17) met en scène le renard et l'ours; un

conte hessois (Grimm, nº 2), le chat et la souris; un conte

poméranien (Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte

allemand (_ibid._), le renard et le coq; un conte des nègres de la

Guyane française (Brueyre, p. 365), le chat et le chien; enfin un

conte islandais (Arnason, p. 606), une vieille femme et son vieux

mari.

Dans le plus grand nombre de ces contes, il s'agit d'un pot de

beurre, comme dans notre conte et sa variante; d'un pot de miel,

dans le conte grec, le conte espagnol, le conte portugais, les

contes français de l'Ariège et de l'Isère, ainsi que dans un des

contes allemands précédemment cités (Grimm, III, p. 7). Les noms

donnés aux enfants ont partout beaucoup de ressemblance avec ceux

qui figurent dans les deux contes de Montiers. Ainsi, dans le conte

de l'Ariège, _Commensadet_ («Commencé»), _Miechet_ («A moitié»),

et _Acabadet_ («Achevé»); dans le conte espagnol, _Empezili_

(de _empezar_, «commencer»), _Mitadili_ (de _mitad_, «moitié»)

et _Acabili_ (de _acabar_, «achever»); dans le conte créole,

_Koumansman_ («Commencement»), _Mitan_ («Milieu») et _Finichon_

(«Fin»); dans le conte de l'Isère, _Jesquacoûa_ («Jusqu'au cou»),

_Jesquamiâ_ («Jusqu'au milieu») et _Jesquaki_ («Jusqu'au fond»);

dans le conte norwégien, «Commencé», «Mi-mangé», «Fond-léché»

(comparer le _Bè r'liché_ de notre variante).

Une histoire du même genre se retrouve dans un conte russe (voir

Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 129).

Un conte du pays napolitain, publié dans la revue _Giambattista

Basile_, 1884, p. 52, a modifié, en l'altérant, cet épisode.

En Orient, tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la

Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 369). Le voici en substance:

Un loup, un tigre et un renard sont camarades. Ils trouvent un jour

un pot de beurre et le mettent en réserve en un certain endroit. Le

renard dit aux autres: «La femme de mon frère aîné vient d'avoir un

enfant; je vais aller voir cet enfant et lui donner son nom.--Va,»

lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de beurre,

en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons. «Eh

bien!» lui demandent ceux-ci, «quel nom as-tu donné à l'enfant?--Je

l'ai appelé «Large-d'un-doigt». Le lendemain, le renard retourne

donner un nom à l'enfant de son second frère, et il l'appelle «Le

Milieu». Le nom du troisième enfant, «Lèche-lèche», correspond au

_Bè r'liché_ de notre variante lorraine.

Il a été recueilli chez les Kabyles un récit du même genre, mais

moins complet (Rivière, p. 89): Le lion, le chacal et le sanglier

vivent ensemble et possèdent en commun une jarre de beurre. Un

jour qu'ils sont à piocher un champ, le chacal dit que son oncle

l'appelle[57]. «La maison de mon frère est en noce; je vais y

manger un peu de couscous.» Il part et mange la moitié du beurre.

Le lendemain, il mange le reste. Mais, plus tard, quand le lion et

le sanglier voient la jarre vide, ils disent au chacal: «C'est toi

qui as mangé le beurre.» Le chacal prend la fuite; les autres le

rattrapent et le tuent.

Dans ses _Notes de lexicographie berbère_ (Paris, 1885, p. 98), M.

René Basset dit qu'il a entendu raconter, toujours en Algérie, à

Cherchell, «une histoire qui, pour le fond, est analogue à celle du

Renard parrain.»

* * * * *

Le dernier épisode,--celui du ventre gonflé et de l'ouverture

étroite, qui rappelle la fable de _la Belette entrée dans un

grenier_,--fait partie du conte français de Vals que nous avons

cité et d'un conte de l'Agenais (Bladé, nº 6). Il existe également

dans le conte allemand nº 73 de la collection Grimm, dans deux

autres contes allemands (Curtze, p. 173; Kuhn, _op. cit._, p.

296), dans l'un des contes wendes de la Lusace cités plus haut

(Veckenstedt, p. 97), et aussi, d'après M. Kœhler (remarques sur le

conte agenais), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, dans

un conte danois et dans un conte hongrois.

La revue la _Germania_ (t. II, 1857, p. 306) a publié un curieux

passage d'un manuscrit de la Bibliothèque de Munich, datant du

XIIIe ou du XIVe siècle et contenant des sermons en latin. Ce

passage sera intéressant à citer ici en entier: «Diabolus quidam

Rainhardus duxit feneratorem Isengrimum ad locum multarum carnium,

qui, cum tenuis per foramen artum intraverat, inflatus exire non

potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad

evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic dæmones

usurarium, cum per congregationem rerum fuerit inflatus, a pelle

carnali exutum, animam in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle

et carne usque ad futurum judicium terræ commendent.»

C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien

que le sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable

et un usurier, il a conservé les noms pour ainsi dire classiques

de Rainhart et d'Isengrim, donnés au renard et au loup dans la

littérature du moyen âge.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 103 / 309 题