Ce conte est une variante de notre nº 1, _Jean de l'Ours_. Voici
une autre variante, qui se rapproche davantage de ce nº 1:
Il était une fois un soldat, nommé La Ramée, qui revenait de
la guerre. Sur son chemin, il rencontra Jean de la Meule, qui
jouait au palet avec une meule de moulin. «Camarade,» lui dit
La Ramée, «veux-tu venir avec moi?--Je le veux bien.» Les deux
compagnons rencontrèrent plus loin Tord-Chêne, qui tordait un
chêne pour lier ses fagots. La Ramée lui proposa de le suivre,
ce que Tord-Chêne accepta. Ils firent route tous les trois
ensemble. Etant arrivés près d'un château, ils y entrèrent et s'y
établirent. Ils convinrent que, chaque jour, deux d'entre eux
pourraient aller se promener; le troisième resterait pour faire
la cuisine. Ce fut d'abord le tour de Tord-Chêne de garder la
maison. Pendant qu'il était occupé à préparer le dîner, il vit
entrer un petit galopin qui lui dit: «Bonjour, monsieur.--Bonjour,
mon ami.--Voudriez-vous,» dit le petit galopin, «me permettre
d'allumer ma pipe?--Volontiers, mon ami, prends du feu.--Oh! non,
je n'ose pas: si vous vouliez m'en donner?--Bien volontiers,» dit
Tord-Chêne. Comme il se baissait, le petit galopin le poussa dans
le feu et s'enfuit. La Ramée et Jean de la Meule, à leur retour,
trouvant Tord-Chêne tout dolent, lui demandèrent ce qu'il avait.
Il leur raconta son aventure. Le lendemain, Jean de la Meule resta
au château, et même chose lui arriva. Ce fut alors le tour de La
Ramée. Mais, quand le petit galopin vint lui demander du feu, il
lui dit d'en prendre, si bon lui semblait, mais que pour lui il
ne lui en donnerait pas. Le petit galopin voyant qu'il ne pouvait
rien obtenir, s'enfuit par une ouverture qui communiquait avec
une sorte de remise. La Ramée le poursuivit, un fusil à la main,
mais il ne put l'atteindre. Ayant enlevé une planche du plancher,
il vit un grand trou, et, quand ses compagnons furent rentrés,
il s'y fit descendre au moyen d'une corde. Arrivé en bas, il se
trouva en face d'une bête à sept têtes qui lui dit: «Que viens-tu
faire ici?--Je ne viens pas pour toi,» répondit La Ramée, «mais
pour les princesses que tu gardes.--Tu ne les auras pas,» dit la
bête. La Ramée prit un grand sabre et combattit contre la bête. Il
lui abattit deux têtes: la bête ne fit que devenir plus terrible;
il lui en abattit deux autres, puis, à force de combattre, deux
autres encore, et enfin la dernière. Il entra ensuite dans une
chambre où il trouva trois belles princesses qui travaillaient à
de beaux ouvrages. Ces trois princesses étaient sœurs. La première
lui donna un mouchoir de soie et un beau bracelet orné de perles,
de rubis, de diamants et d'émeraudes. Il la fit remonter par ses
compagnons avec ses richesses, et retourna auprès de la seconde
princesse qui lui donna aussi un mouchoir de soie et un bracelet
orné de pierres précieuses; il la fit remonter, comme sa sœur,
et, après avoir reçu de la troisième le même présent, il la fit
remonter à son tour. Quand lui-même les suivit et qu'il fut presque
en haut, ses compagnons le laissèrent retomber. Par bonheur il
rencontra une fée qui lui donna un pot de graisse pour l'aider à
monter la côte (_sic_), et lui dit: «Voici le roi des oiseaux: il
vous portera hors d'ici. Si, avant d'être arrivé là-haut, il vient
à chanter, coupez-vous un morceau du mollet et donnez-le-lui;
sinon il vous jetterait en bas.» La Ramée monta donc sur le roi
des oiseaux. A moitié chemin, celui-ci se mit à chanter. La Ramée
se coupa un morceau du mollet et le lui donna. Quand il fut arrivé
en haut, ses camarades étaient partis, emmenant les princesses. En
voyageant, La Ramée arriva justement dans le pays des princesses,
et il entra comme ouvrier chez un marchand vitrier. Ce dernier
avait entendu dire que le roi promettait une grande récompense à
celui qui lui ferait des bracelets semblables à ceux qu'il avait
donnés à ses filles avant qu'elles fussent prisonnières de la
bête à sept têtes. La Ramée dit au vitrier qu'il se chargeait de
l'affaire. Le vitrier l'alla dire au roi, qui ordonna qu'un des
bracelets fût prêt dans huit jours. La Ramée dit alors au vitrier
qu'il lui fallait, pour faire le bracelet, un boisseau de noisettes
à casser; il mangea les noisettes, puis il alla trouver le vitrier,
qui lui demanda où était le bracelet. La Ramée lui présenta l'un
de ceux que lui avaient donnés les princesses. Le vitrier courut
porter le bracelet au roi, qui fut bien surpris. Il fallait le
second bracelet dans huit jours, sous peine de mort. Cette fois, La
Ramée demanda un boisseau de noix à casser, et, quand il eut fini
de manger les noix, il porta le bracelet à son maître. Quand il
s'agit de faire le troisième bracelet, il se fit donner un boisseau
d'amandes. Les amandes mangées, La Ramée dit au vitrier: «Cette
fois, c'est moi qui irai porter le bracelet au roi.» Les princesses
le reconnurent et dirent au roi que c'était ce jeune homme qui les
avait délivrées, et le roi lui donna la plus jeune en mariage.
Citons encore un trait d'une quatrième version, toujours de
Montiers-sur-Saulx, dont nous avons déjà cité un passage dans les
remarques de notre nº 36, _Jean et Pierre_ (II, p. 52). Ici les
trois compagnons sont Jean-sans-Peur, Jean de l'Ours et Tord-Chêne.
Au moment où ce dernier, qui est resté au château pour faire la
cuisine, va tremper la soupe, survient un petit garçon qui jette
des cendres dans la marmite, si bien que Tord-Chêne est obligé de
refaire la soupe. Le lendemain, le petit garçon étant revenu et
ayant encore jeté des cendres dans la marmite, Jean-de-l'Ours, qui
ce jour-là est de service, court après lui et lui coupe la tête;
mais le petit garçon continue de fuir en tenant sa tête dans ses
mains. C'est alors le tour de Jean-sans-Peur de rester. Le petit
garçon revient une troisième fois, portant sa tête dans ses mains,
pour jeter des cendres dant la marmite. Jean-sans-Peur court après
lui, mais il ne peut l'atteindre, et il le voit disparaître par une
ouverture qui se trouve au plancher, etc.
* * * * *
Voir les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_.
Le commencement de la _Canne de cinq cents livres_,--ce petit
garçon qu'on a trouvé dans le bois et qui est si «méchant»,--est
évidemment un souvenir affaibli d'une introduction analogue à celle
de notre nº 1. Jean de l'Ours, on s'en souvient, est fils d'une
femme enlevée par un ours pendant qu'elle allait au bois; Jean de
l'Ours, lui aussi, est très «méchant», et il se fait renvoyer de
l'école.
La suite du récit présente une lacune: l'épisode de la maison
isolée manque complètement. Il y a aussi une altération à l'endroit
où le jeune garçon descend dans le «grand trou», et demande de
but en blanc à la vieille où il y a «des demoiselles à marier».
Dans le conte hanovrien nº 5 de la collection Colshorn, le passage
correspondant est beaucoup mieux motivé: Pierre l'Ours et ses
compagnons, parmi lesquels est un Tord-Arbres, s'établissent,
comme Jean de l'Ours et aussi comme le La Ramée de notre variante,
dans une maison isolée. Les compagnons de Pierre l'Ours sont
successivement battus par un nain à grande barbe. Quant à Pierre
l'Ours, il empoigne le nain et l'attache par la barbe à un bois de
lit. Pendant que les quatre camarades sont à manger, le nain se
dégage. Pierre l'Ours le poursuit et le voit disparaître dans un
puits. Il s'y fait descendre par ses compagnons avec sa canne de
fer de trois quintaux et entre à la suite du nain dans une vieille
masure. Il y trouve _une vieille sorcière_, qu'il force à lui dire
où est le nain. Jetant les yeux par la fenêtre, il aperçoit un
beau château. «Vieille sorcière, dis-moi ce que c'est que cette
maison.--Ah! il y a là une princesse enchantée, gardée par quatre
géants,» etc.
* * * * *
Nous avons maintenant à nous occuper d'un trait qui manquait dans
_Jean de l'Ours_, l'épisode de l'aigle qui transporte le héros hors
du monde inférieur. Ce trait se rencontre dans un grand nombre de
contes, dont plusieurs ne se rapportent pas à notre thème: nous
n'essaierons pas d'en dresser ici la liste; nous nous bornerons à
en citer quelques-uns, en insistant sur les formes orientales à
nous connues.
Dans notre conte _la Canne de cinq cents livres_, c'est la sorcière
qui donne l'aigle au jeune homme. Il en est ainsi dans le conte
hanovrien de la collection Colshorn et dans le conte flamand de
la collection Deulin (l'aigle est remplacé, dans le premier, par
un dragon; dans le second, par un gros oiseau de la forme d'un
corbeau). Dans le conte du Tyrol italien nº 39 de la collection
Schneller et dans le conte écossais nº 16 de la collection
Campbell, l'aigle est procuré ou donné au héros par le nain ou par
l'un des trois géants. Mais, très certainement, aucun de ces contes
ne nous présente ici la forme primitive; un élément important
fait défaut: un service rendu à l'aigle par le héros. Ce trait se
trouve dans la majeure partie des contes européens de ce type.
Ordinairement, le héros a sauvé d'un serpent les petits de l'aigle;
voir, par exemple, deux contes russes (Gubernatis, _Zoological
Mythology_, I, pp. 193 et 194), un conte bosniaque (Mijatowics, p.
123), un conte tsigane de la Bukovine (Miklosisch, nº 2), un conte
du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17), etc. Dans un
conte de l'Agenais, _l'Homme de toutes couleurs_, publié par M.
Bladé dans la _Revue de l'Agenais_ (1875, p. 448), le service a été
rendu personnellement à l'aigle, que le héros a fait sortir d'une
cage où il était enfermé.
En Orient, prenons d'abord le conte avare d'_Oreille-d'Ours_,
résumé pour l'ensemble dans les remarques de notre nº 1 (I,
p. 18). Abandonné par ses compagnons dans le monde inférieur,
Oreille-d'Ours délivre une princesse d'un dragon à neuf têtes,
auquel on était forcé de livrer chaque année une jeune fille
(voir cet épisode dans les remarques de notre nº 5, _les Fils
du Pêcheur_, I, pp. 72-78). Le roi lui ayant offert sa fille en
mariage, Oreille-d'Ours demande pour toute récompense qu'on lui
donne le moyen de revenir dans le monde supérieur; mais pour le
roi c'est chose impossible: il n'y a qu'un certain aigle, habitant
la forêt des platanes, qui soit en état de le faire. Le roi envoie
un messager à l'aigle, qui refuse. Alors Oreille-d'Ours se rend
lui-même à la forêt des platanes. Au moment où il arrive auprès
du nid, l'aigle est absent, et un serpent noir à trois têtes
s'approche pour dévorer les aiglons. Oreille-d'Ours le taille en
pièces. A son retour, l'aigle demande au sauveur de ses petits quel
service il peut lui rendre pour lui témoigner sa reconnaissance,
et, à la prière d'Oreille-d'Ours, il le porte dans le monde
supérieur. Auparavant, Oreille-d'Ours a dû charger l'aigle de la
chair de cinquante buffles et de cinquante outres faites avec les
peaux et remplies d'eau. Chaque fois que l'aigle crie: «De la
viande!» il lui donne de la viande; quand il crie: «De l'eau!» il
lui donne de l'eau. Un instant avant le terme du voyage, la viande
manque, et Oreille-d'Ours est obligé de se couper un morceau de
la cuisse, qu'il donne à l'aigle. (Dans notre conte, il est dit
d'avance au héros qu'il lui faudra se couper un morceau du mollet,
et l'on ne voit pas qu'il ait emporté la moindre provision. Il y
a là une altération.) L'aigle, ayant déposé Oreille-d'Ours sur la
terre, s'aperçoit qu'il boite, et, apprenant pourquoi, il rejette
le morceau de chair et le remet à sa place.
Avant de passer à une autre forme orientale, il sera peut-être
intéressant de faire remarquer que tout ce passage du conte avare
se retrouve presque exactement dans un conte grec moderne de l'île
de Syra (Hahn, nº 70), déjà cité dans les remarques de notre nº
1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 12): Abandonné par ses frères dans le
monde inférieur, le prince tue un serpent à douze têtes auquel il
fallait livrer la fille d'un roi. Ce dernier lui offre la main de
la princesse; mais le jeune homme lui demande seulement de le faire
ramener dans le monde supérieur. Alors le roi lui conseille d'aller
sur une certaine montagne, au pied d'un certain arbre sur lequel
des aigles ont leur nid, et de tuer un serpent à dix-huit têtes,
ennemi de ces aigles, qui, par reconnaissance, le porteront dans
le monde supérieur. Le prince combat pendant vingt-quatre heures
contre le serpent, et, après l'avoir tué, s'endort de fatigue sous
l'arbre. Pendant son sommeil, les aiglons viennent l'éventer avec
leurs ailes. Le père et la mère, étant revenus et l'apercevant,
veulent d'abord l'écraser sous des quartiers de roc; mais leurs
petits leur crient que ce jeune homme a tué le serpent et les a
délivrés, et, quand il se réveille, les aigles lui demandent de
leur dire ce qu'ils peuvent faire pour lui. Le prince les prie de
le transporter dans le monde supérieur. Ils y consentent. Il faut
alors que le jeune homme se procure la chair de quarante buffles et
quarante outres d'eau, et, de plus, un joug d'argent. Il attellera
les aigles à ce joug et s'y attachera lui-même. Quand les aigles
crieront _kra!_ il leur donnera de la viande; quand ils crieront
_glou!_ de l'eau. Le jeune homme se conforme à ces instructions;
mais, avant qu'on atteigne le monde supérieur, toute la viande est
mangée; l'un des aigles ayant crié _kra!_ le prince se coupe la
jambe et la lui donne. Arrivés en haut, les aigles remarquent qu'il
boite; le roi des aigles ordonne à celui des siens qui avait avalé
la jambe de la rendre au prince, et on la lui rattache au moyen de
l'eau de la vie. (Comparer, pour tout cet épisode des aigles, le
conte bosniaque mentionné plus haut. Dans ce conte, le roi donne au
héros une lettre pour l'oiseau-géant; ce trait rappelle le messager
du conte avare.)
Chez les Tartares de la Sibérie méridionale, nous retrouvons un
épisode du même genre dans une sorte de légende héroïque recueillie
chez les tribus kirghizes. Comme ce passage rappelle, dans son
ensemble, le thème principal auquel se rapportent _Jean de l'Ours_
et _la Canne de cinq cents livres_, nous le résumerons en entier
(Radloff, III, p. 315 seq.): Le «héros» Kan Schentæi, après avoir
épousé la fille d'Aïna Kan, s'en retourne vers son peuple avec sa
femme, emmenant avec lui soixante chameaux, quarante jeunes gens
et quarante jeunes filles. Un jour qu'il a pris les devants, le
«héros» Kara Tun, un «djalmaous» à sept têtes, qui habite sous
la terre, apparaît à la surface du sol, avale la femme de Kan
Schentæi, les soixante chameaux, les quarante jeunes gens, les
quarante jeunes filles et toutes les richesses, puis il rentre sous
terre. Trois «héros», qui s'étaient joints à Kan Schentæi, dont ils
avaient appris les exploits, veulent descendre à la suite de Kara
Tun dans le trou par lequel celui-ci a disparu; mais, quand ils
y mettent le pied, puis la main, le pied et la main se trouvent
coupés. Ils restent donc assis, mutilés, auprès du trou. Kan
Schentæi, ayant fait un mauvais rêve, revient sur ses pas, et il
apprend des trois héros qu'un djalmaous a avalé tous ses gens. Il
s'attache à une corde et se fait descendre dans l'abîme. Parvenu au
fond, il trouve un autre monde et se met à marcher vers l'orient.
Un jour il arrive auprès d'immenses troupeaux, et, au milieu de
ces troupeaux, s'élève une maison haute comme une montagne. Kan
Schentæi entre dans cette maison: c'était celle du djalmaous à
sept têtes, qui dormait en ce moment; car de temps en temps, il
dormait sept jours et sept nuits de suite. Auprès de lui la femme
de Kan Schentæi était assise et pleurait. En voyant son mari, elle
lui dit qu'il périra, car il n'est pas assez fort pour combattre
le djalmaous. Kan Schentæi tire son épée et en porte un coup à la
tête du djalmaous; celui-ci bondit, et ils combattent pendant sept
jours et sept nuits. Alors ils conviennent de se reposer. Comme Kan
Schentæi est à se dire que sa force ne suffira pas pour vaincre le
djalmaous, paraît un homme à barbe blanche qui frappe le djalmaous
avec une massue de fer, et le djalmaous meurt[46]. Kan Schentæi se
lève, fend le ventre du monstre, et tous les hommes qu'il avait
avalés se retrouvent vivants. Il les amène tous avec les troupeaux
à l'ouverture par laquelle il était descendu; mais ses trois
compagnons, mutilés comme ils sont, ne peuvent les faire remonter.
Il s'éloigne désespéré. Un jour qu'il s'est endormi sous un grand
tremble, il est réveillé par un bruit très fort. Il lève les yeux
et voit en haut de l'arbre un nid, et dans ce nid trois jeunes
oiseaux qui poussent des cris d'effroi; un dragon, en effet, est
en train de grimper à l'arbre et va les dévorer. Kan Schentæi tire
son épée et coupe en deux le dragon. Les oiseaux le remercient et
lui font raconter son histoire. Ensuite ils lui disent: «Notre mère
est un oiseau nommé le héros (_sic_) Kara Kous; il n'y a personne
de plus grand qu'elle. Elle te portera où tu voudras.» Ici, comme
dans les contes précédents, le gros oiseau dit au sauveur de ses
petits de lui apporter beaucoup de viande, soixante élans. Il en
mange trente avant de prendre son vol, et on charge sur son dos
les trente autres, ainsi que tout le bétail et le peuple de Kan
Schentæi. Ici encore, la viande faisant défaut, Kan Schentæi se
voit obligé de se couper la chair des cuisses et de la jeter dans
le bec de l'oiseau, qui, arrivé en haut, la lui rend et le rétablit
dans son premier état.
Un conte kabyle (Rivière, p. 235), dans lequel se trouvent la
descente du héros dans le monde inférieur,--où il tue un ogre et
s'empare de ses sept femmes,--et aussi la trahison des frères,
présente à peu près de la même façon l'épisode de l'oiseau, qui ici
est un aigle; mais le héros n'a pas besoin de donner à l'aigle un
morceau de sa chair.
L'épisode de l'oiseau se rencontre encore dans d'autres récits
orientaux, mais ceux-ci tout différents, pour l'ensemble, de _la
Canne de cinq cents livres_. Ainsi, dans un conte du _Bahar-Danush_
persan (trad. de Jonathan Scott, t. III, p. 101, seq.), le prince
Ferokh-Faul, qui voyage avec un fidèle ami à la recherche d'une
princesse dont il a vu le portrait, se repose un jour au pied d'un
arbre. Sur la cime de cet arbre un _simurgh_ (oiseau fabuleux)
avait construit son nid, et justement un monstrueux serpent noir
venait de s'enrouler autour du tronc pour aller dévorer les petits;
le prince tire son sabre et le tue; puis il s'endort, ainsi que son
compagnon. Vers le soir, le simurgh revient, et apercevant les deux
jeunes gens, il les prend pour des ennemis de sa couvée, et il va
les mettre à mort quand ses petits lui font connaître le service
que leur a rendu le prince. Le simurgh réveille Ferokh-Faul et lui
demande de quelle façon il peut lui témoigner sa reconnaissance.
Le prince lui expose l'objet de son voyage, et, le lendemain, le
simurgh prend les deux jeunes gens sur son dos et les dépose le
soir dans la ville où ils voulaient se rendre et qui était pour
ainsi dire inaccessible.
Dans un conte indien recueilli dans le Deccan (miss Frere, p. 13)
et que nous avons eu déjà l'occasion de citer dans les remarques
de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, p. 175), un jeune
prince, dont la mère est retenue captive par un magicien, s'est mis
en campagne pour chercher à découvrir l'endroit où il sait que le
magicien a caché son âme, sa vie. Comme le héros du conte persan,
il s'endort au pied d'un arbre; il est réveillé par un grand bruit
et tue un serpent qui est au moment de dévorer des aiglons. Les
aigles, reconnaissants, disent à leurs petits de se mettre au
service du prince, et ceux-ci le portent dans le lieu où il veut
pénétrer, puis ils l'en ramènent, après qu'il s'est saisi du petit
perroquet dans lequel est cachée la vie du magicien.
Citons encore un passage d'un roman hindoustani, dont M. Garcin de
Tassy a donné la traduction dans la _Revue orientale et américaine_
(4e année, 1861, p. 1, seq.): Le prince Almâs s'est mis en route
vers la ville de Wâkâf, où il doit trouver le mot d'une énigme dont
la solution lui obtiendrait la main d'une princesse. Un jour, il
s'endort au pied d'un arbre sur lequel l'oiseau simorg avait son
nid; il est réveillé par le hennissement de son cheval qui lui
signale l'approche d'un dragon. Après un long combat, il parvient
à tuer le monstre qui déjà grimpait à l'arbre. Puis, entendant
les petits du simorg crier de faim, il les rassasie de la chair
du dragon et se rendort de fatigue. Le simorg, à son retour,
n'entendant plus crier ses petits et voyant un homme endormi au
pied de l'arbre, s'imagine qu'Almâs a détruit sa couvée, et il est
au moment de laisser tomber sur lui une pierre énorme, quand sa
femelle l'arrête. Par reconnaissance, le simorg porte le prince,
par delà sept mers, dans la ville de Wâkâf, après lui avoir fait
prendre une provision de chair d'âne sauvage, qu'Almâs doit lui
donner peu à peu pendant le trajet.
Enfin nous renverrons à un conte des Tartares de la Sibérie
méridionale (Radloff, IV, pp. 116-117), qui, après toutes les
citations que nous venons de faire, n'a rien de bien particulier.
* * * * *
Nous nous arrêterons un instant, à l'occasion des deux variantes
de Montiers données plus haut, sur l'épisode de la maison isolée,
que nous avons déjà étudié à propos de notre nº 1 (I, pp. 9-11,
18-21, 25-26). On a pu remarquer que, dans ces deux variantes,
c'est un petit garçon qui joue des mauvais tours aux compagnons
du héros. Ce petit garçon rappelle le nain qui figure à cet
endroit dans presque tous les contes de ce genre. Ainsi, dans
le conte des Avares du Caucase, pendant que celui des compagnons
d'Oreille-d'Ours qui correspond à Tord-Chêne est occupé à préparer
le repas, arrive, chevauchant sur un lièvre boiteux, un petit
homme, haut d'une palme, avec une barbe longue de trois palmes.
Il demande un peu de viande, puis encore un peu, et, comme alors
le compagnon d'Oreille-d'Ours lui dit de décamper, il saute à bas
de sa monture, s'arrache un poil de la barbe, et en un instant
il a garrotté notre homme et mangé toute la viande.--Dans un
conte lithuanien (Schleicher, p. 128), un petit homme à longue
barbe prie le tailleur, un des compagnons du héros, de l'asseoir
sur le banc auprès du feu, puis il lui demande un petit morceau
de viande. Quand il a le morceau, il le laisse échapper de ses
mains, et, tandis que le tailleur se baisse pour le ramasser, il
tombe sur lui à coups de poing. (Comparer le passage de l'histoire
de _La Ramée_ où Tord-Chêne se baisse pour donner du feu au
«petit galopin».)--Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie
(Haltrich, nº 17), pendant qu'un des compagnons de Jean le Fort
prépare le dîner, survient un petit homme avec une barbe longue
de sept aunes, tout geignant et disant qu'il a bien froid. Quand
l'autre lui dit de venir se chauffer, il s'approche du foyer,
renverse la marmite et s'enfuit à toutes jambes. (Comparer le
fragment cité de notre dernière variante.)--Dans un conte du Tyrol
italien (Schneller, p. 189), où figure également un nain, un nain
à barbe grise, se retrouve encore un trait de cette dernière
variante: Giuan dall'Urs ayant coupé la tête du nain, celui-ci se
relève et disparaît dans un puits.
Enfin, pour nous borner à ces rapprochements, dans un conte
portugais du Brésil (Roméro, nº 19), un négrillon, qui tient la
place du nain, demande aux compagnons de _Manoel du Bengala_
(Manoel à la Canne) de lui donner du feu pour allumer sa pipe
(exactement comme dans l'histoire de _La Ramée_), et ensuite il les
terrasse;--dans des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº
26; _Littérature orale_, p. 82), un «petit, petit bonhomme» ou un
diablotin jette des cendres dans le pot-au-feu, tout à fait comme
le petit garçon de notre dernière variante. (Comparer le conte
portugais _la Canne de seize quintaux_, nº 47 de la collection
Braga.)
* * * * *
Il convient de signaler, avant de finir, un tout petit trait qui
est particulier à notre première variante.
Quand il s'agit de faire les trois bracelets, La Ramée demande à
son maître un boisseau de noisettes, puis un boisseau de noix, et
enfin un boisseau d'amandes. Nous pouvons d'abord rapprocher de
ce trait un passage du conte hanovrien de la collection Colshorn
cité plus haut: Pierre l'Ours, qui s'est engagé chez un orfèvre
après avoir délivré les trois princesses, se charge de fabriquer
l'anneau commandé par le roi. Il prie son maître de lui donner pour
la nuit une tonne de bière, un _muid de noix_ et deux pains.--On se
demandera peut-être si ce n'est pas du hasard que provient cette
ressemblance dans un si petit détail; mais le doute à ce sujet
diminuera certainement quand on verra que, dans le conte flamand de
la collection Deulin, cité dans les remarques de notre nº 1 (I, pp.
7 et 17), Jean l'Ourson, en pareille circonstance, se fait donner
un _sac de noix_ par son patron. De même, dans le conte allemand de
la collection Prœhle, mentionné au même endroit (I, pp. 7 et 16),
Jean l'Ours, qui a promis de faire trois boules pareilles à celles
qu'avaient les princesses, se remplit la poche de _noisettes_ avant
de se mettre ou plutôt de faire semblant de se mettre au travail.
Un conte grec moderne (Hahn, nº 70), que nous avons aussi résumé en
partie (I, pp. 12 et 17), nous paraît donner la forme primitive de
ce trait. Ici le héros est entré comme compagnon chez un tailleur.
Or son maître a reçu du roi l'ordre de faire en trois jours pour
la princesse un vêtement sur lequel sera brodée la terre avec ses
fleurs; ce vêtement doit être renfermé _dans une noix_. Le jeune
homme se fait donner par le tailleur un setier d'eau-de-vie et une
livre de noix; il s'enferme dans l'atelier, mange et boit à son
aise, puis il ouvre une noix que la princesse lui a donnée dans le
monde inférieur et en tire le vêtement merveilleux. Quelques jours
après, la princesse commande un vêtement sur lequel sera brodé le
ciel avec ses étoiles et qui sera renfermé _dans une amande_; le
jeune homme fait de même que la première fois; seulement il demande
des amandes au lieu de noix: le vêtement est dans une amande que
lui a donnée la princesse. Et enfin, quand la princesse commande un
vêtement renfermé _dans une noisette_ et représentant la mer et ses
poissons, il se fait donner des noisettes et tire le vêtement d'une
noisette qu'il a également rapportée du monde inférieur.
* * * * *
Un dernier rapprochement de détail. Dans le conte hanovrien de la
collection Colshorn, Pierre l'Ours, apprenant que la plus jeune des
trois princesses est malade de ne point le voir venir, s'habille
en mendiant et se présente au palais. Les gardes le repoussent et
le blessent. Pierre l'Ours tire de sa poche le mouchoir que la
princesse lui a donné et s'en sert pour étancher le sang qui coule
de sa blessure. Justement la princesse est à sa fenêtre, et elle
reconnaît son mouchoir.--Ce trait rappelle la fin de _la Canne de
cinq cents livres_.
Dans un conte russe (Ralston, p. 73), mentionné dans les remarques
de notre nº 1, le héros se mêle à des mendiants, et l'une des
princesses le reconnaît à son anneau.