LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES

Il était une fois un petit garçon qu'on avait trouvé dans le bois et

qui était bien méchant. Quand il fut grand, il entra un jour chez un

forgeron et lui commanda une canne de cinq cents livres. «Tu veux dire

une canne de cinq livres?» lui dit le forgeron. «--Non,» répondit le

jeune garçon, «une canne de cinq cents livres.» Et en même temps il

donna un grand soufflet au forgeron. Celui-ci lui fit une canne comme

il la voulait, et le jeune garçon se mit en route.

Sur son chemin, il rencontra un jeune homme qui jouait au palet avec

une meule de moulin. «Camarade,» lui dit-il, «veux-tu venir avec

moi?--Je ne demande pas mieux.»

Un peu plus loin, il vit un autre jeune homme qui tordait un chêne pour

s'en faire une hart. «Camarade, veux-tu venir avec moi?--Volontiers.»

Les voilà donc en route tous les trois. Après qu'ils eurent marché

quelque temps, ils arrivèrent près d'un grand trou; le jeune garçon

s'y fit descendre et y trouva une vieille femme. «Indiquez-nous,»

lui dit-il, «où il y a des demoiselles à marier.--Je n'en connais

pas.--Vieille sorcière, tu dois en connaître.--J'en connais bien une,

mais il y a un léopard qui la garde.--Oh bien! ce n'est toujours pas le

diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Léopard, léopard, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je

ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,

ouvre-moi toujours ta porte.»

Pendant que le jeune homme cherchait à forcer l'entrée, le léopard

passa la tête par la chatière de la porte: aussitôt, le jeune homme la

lui abattit d'un coup de sa canne de cinq cents livres. Puis il enfonça

la porte et ne trouva rien. Arrivé à une seconde porte, il la brisa

également et trouva une belle princesse qui lui dit: «Avant qu'on ne

nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à

chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à

celui qui nous délivrerait.» Et elle lui offrit le mouchoir et la pomme

d'or.

Le jeune homme les prit, puis il fit remonter la princesse hors du trou

par ses compagnons, elle et toutes ses richesses. Il voulut ensuite

remonter lui-même; mais, quand il fut presque en haut, ses compagnons

le laissèrent retomber et s'emparèrent de la princesse et du trésor.

Le jeune homme alla retrouver la vieille. «Dis-moi où il y a d'autres

princesses; mes compagnons ont pris la mienne.--Je n'en connais

plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais

bien une, mais il y a un serpent qui la garde.--Oh bien! ce n'est

toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Serpent, serpent, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je

ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,

ouvre-moi toujours ta porte.»

Ils combattirent deux ou trois heures; enfin le serpent fut tué. Le

jeune homme enfonça une porte et ne trouva rien, puis une autre et

encore une autre. A la quatrième, il trouva une princesse encore plus

belle que la première. Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées

ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à chacune un mouchoir

de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à celui qui nous

délivrerait.» En même temps, elle lui remit le mouchoir et la pomme

d'or.

Alors le jeune homme la fit remonter avec toutes ses richesses, comme

il avait fait pour sa sœur; mais, quand il voulut remonter lui-même,

ses compagnons le laissèrent encore retomber et s'emparèrent de la

princesse et du trésor.

Le jeune homme retourna près de la sorcière. «Dis-moi où il y a encore

des princesses; mes compagnons ont chacun la leur.--Je n'en connais

plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais

bien une, mais il y a un serpent volant qui la garde.--Oh bien! ce

n'est toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Serpent, serpent volant, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver

de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle

bouchée!--N'importe, ouvre-moi toujours ta porte.»

Le jeune homme lui abattit d'abord une aile; puis, comme le serpent

volant combattait toujours, il lui abattit l'autre, et le combat finit.

Il ouvrit une porte et ne trouva rien; il en ouvrit une deuxième, une

troisième, une quatrième, toujours rien; enfin, à la cinquième, il

trouva une belle princesse, encore plus belle que les deux premières.

Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi,

notre père nous a donné à chacune un mouchoir de soie et une pomme

d'or, pour en faire présent à celui qui nous délivrerait.»

Il prit le mouchoir et la pomme d'or et fit remonter la princesse avec

ses richesses; il voulut remonter ensuite, mais ses compagnons le

laissèrent retomber et emmenèrent la princesse avec son trésor.

Le jeune homme courut retrouver la sorcière et lui dit: «Mes compagnons

avaient chacun leur princesse, et voilà qu'ils ont encore pris la

mienne!--Je n'ai plus de princesse à t'indiquer,» dit la vieille;

«mais pour t'aider à sortir d'ici, voici un aigle qui t'emportera

jusqu'en haut[45], et un pot de graisse. Si l'aigle vient à crier, tu

te couperas le mollet et tu le lui donneras à manger; autrement, il te

jetterait en bas. Puis tu te frotteras la jambe avec la graisse, et il

n'y paraîtra plus.»

Le jeune homme se laissa enlever par l'aigle. Arrivé presque en haut,

l'aigle se mit à crier: le jeune homme se coupa le mollet et le lui

donna; puis il se frotta avec la graisse, et il n'y parut plus. Quand

ils furent en haut, l'aigle le déposa par terre.

Après avoir marché quelque temps, le jeune homme rencontra des petites

oies. Il leur demanda: «Les princesses de Pampelune sont-elles de

retour?--Adressez-vous à nos mères qui vont jusque dans la cour du

roi; elles pourront vous le dire.» Lorsque le jeune homme vit les

mères oies, il leur dit: «Mères aux petites oies, les princesses de

Pampelune sont-elles de retour?--Oui,» dirent les oies, «et elles

doivent se marier demain matin à neuf heures.--Combien y a-t-il d'ici à

Pampelune?--Il y a trente lieues.»

Le jeune homme fit grande diligence, arriva à Pampelune et entra dans

le jardin du roi. Tout en se promenant, il tira de sa poche un de ses

mouchoirs de soie et laissa tomber une pomme d'or comme par mégarde.

Justement les princesses regardaient par la fenêtre. «Mes sœurs,» dit

l'une d'elles, «ce doit être le jeune homme qui nous a délivrées.--En

effet, c'est lui, ma sœur.»

Un instant après, il laissa tomber la seconde pomme, puis la troisième.

On lui criait: «Monsieur, vous perdez quelque chose.» Mais il faisait

semblant de ne pas entendre.

Les princesses coururent avertir leur père et lui racontèrent toute

l'histoire. Le roi fit alors venir les deux jeunes gens qui devaient

épouser ses filles, et dit en leur présence aux princesses: «Mes

enfants, quand j'ai dû me séparer de vous, je vous ai remis à chacune

un mouchoir de soie et une pomme d'or. A qui les avez-vous donnés?--Mon

père, nous les avons donnés à celui qui nous a délivrées.--Eh bien!»

dit le roi aux deux jeunes gens, «où sont vos pommes d'or?» Mais ils

n'en avaient pas à montrer.

Le roi dit alors au jeune homme de choisir pour femme celle de ses

filles qu'il aimerait le mieux. Il choisit la plus jeune, qui était

aussi la plus belle. Quant aux deux compagnons, ils reçurent chacun un

coup de pied dans le derrière, et ils partirent comme ils étaient venus.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 89 / 309 题