FORTUNÉ

Il était une fois une princesse qui était gardée dans un souterrain

par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener avec lui au

bois, elle disait: «Ah! ma grosse bête! qu'il fait bon aujourd'hui!

le beau soleil! comme les oiseaux chantent bien!--Oui, ma princesse,»

dit le léopard; «mais vous ne savez pas ce qui est encore plus beau:

demain votre sœur aînée se marie.--Oh! ma grosse bête, je voudrais bien

aller à la noce.--Non, vous n'irez pas: je ne vous laisserai point

partir.--Oh! ma grosse bête, je serais si contente!--Eh bien! vous

irez, mais à une condition: le premier morceau qu'on vous servira, vous

me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Quand on revit la princesse, tout le monde fut dans une grande joie; on

la croyait revenue pour toujours. Mais, au festin, elle ne pensa plus à

ce que le léopard lui avait dit: elle mangea le premier morceau qu'on

lui servit, et, au même instant, le léopard l'emporta. On la chercha

partout, mais on ne put la retrouver.

Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard. «Ah!

ma grosse bête,» disait-elle, «qu'il fait bon! Je serais bien contente

si vous me conduisiez ici tous les jours; le soleil est si beau! les

oiseaux chantent si bien!--Vous ne savez pas ce qui est encore plus

beau, ma princesse: votre sœur cadette se marie demain.--Oh! ma grosse

bête, je voudrais bien aller à la noce.--Non, je ne vous y laisserai

pas aller: vous m'avez oublié l'autre jour.--Cette fois je penserai

à vous.--Eh bien! le premier morceau qu'on vous servira, vous me le

jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la croyait

revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le premier

morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir à la noce

tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses parents furent

obligés de la ramener au souterrain.

Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait chercher

fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup, un aigle et

une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis égorgée et qui ne

pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné partagea entre eux la

brebis: à l'aigle il donna la viande, au loup les os, et à la fourmi la

tête pour se loger dedans. Chacun des animaux fut content de son lot,

et le loup dit à Fortuné: «Quand tu voudras te changer en loup, tu te

changeras en loup.» L'aigle lui dit: «Quand tu voudras te changer en

aigle, tu te changeras en aigle.» La fourmi lui dit: «Quand tu voudras

te changer en fourmi, tu te changeras en fourmi.»

Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il trouva

tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là même

qu'on ramenait la princesse au souterrain. «Voyons,» se dit Fortuné,

«si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être changé en aigle.»

Il se changea en aigle. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint

homme. «Je voudrais être changé en loup.» Il se changea en loup. «Je

voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé

en fourmi.» Il se changea en fourmi. «Je voudrais redevenir homme.» Il

redevint homme.

Arrivé auprès du souterrain, il se changea en fourmi et entra par le

trou de la serrure; quand il fut dans la chambre, il reprit sa première

forme. En le voyant, la princesse poussa un grand cri. «Ah! mon ami,

comment êtes-vous entré ici? Jamais homme vivant n'a pu y pénétrer.»

Fortuné lui raconta comment il s'y était pris. Au même instant, le

léopard, qui avait entendu le cri de la princesse, accourut dans la

chambre. Fortuné n'eut que le temps de se changer en fourmi et de se

cacher sous la robe de la princesse. «Qu'avez-vous donc, ma princesse?»

demanda le léopard.--«Ah! ma grosse bête, j'ai rêvé qu'on vous tuait,

et j'en étais tout affligée.--Rassurez-vous, ma princesse: ni

poignards, ni épées, ni sabres, ni fusils ne peuvent rien sur moi. Pour

me tuer, il faudrait des œufs de perdrix: si l'on m'en cassait un sur

la tête, je tomberais roide mort.»

Fortuné, qui était sous la robe de la princesse, entendait tout ce que

disait le léopard. Celui-ci parti, il alla chercher des œufs de perdrix

et les apporta à la princesse. Quand le léopard revint, elle lui dit:

«Venez donc auprès de moi, ma grosse bête, que je vous cherche vos

poux.» Le léopard s'approcha; aussitôt elle lui cassa les œufs sur la

tête, et il tomba roide mort. Puis la princesse et Fortuné forcèrent

les portes du souterrain et se rendirent ensemble au palais du roi,

auquel ils racontèrent tout ce qui s'était passé. Peu de temps après,

Fortuné épousa la princesse.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 83 / 309 题