Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey
(_Pantschatantra_, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui
est très gourmande. Un jour, sa femme la mène au pâturage; à son
retour, le paysan demande à la chèvre si elle a bien mangé. «Oui,
joliment!» répond la chèvre; «on ne m'a rien donné du tout.» Le
lendemain, elle en dit autant quand la fille de la maison la
ramène. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre
aux champs, et, comme à son retour elle recommence à se plaindre,
il lui écorche la moitié du corps et la chasse. La chèvre se
réfugie dans le trou d'un renard, et, quand le renard revient et
veut la faire partir, elle réussit à lui faire peur; mais un
perce-oreille, venant au secours du renard, s'introduit dans
l'oreille de la chèvre et la fait déloger.
Il est à remarquer que cette dernière partie se retrouve, avec de
légères variantes (ainsi, abeille, fourmi ou hérisson à la place du
perce-oreille), dans tous les contes dont il nous reste à parler, à
l'exception de deux.
Un conte allemand du sud de la Bohême (Vernaleken, nº 22) a un
trait qui le rapproche encore plus du conte lorrain que le conte
tchèque. Les mensonges de la chèvre sont cause que le paysan _coupe
la tête_ à ses deux fils, à sa fille et à sa femme. Suivent les
aventures de la chèvre écorchée.
Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 19), le père tue deux de ses
fils; mais, comme il a épié la chèvre pendant que son troisième
fils la gardait, il voit qu'il a été trompé, et, avec l'aide de son
fils, il écorche toute vive la méchante chèvre, etc.
Citons encore un conte serbe (Jagitch, nº 28; Krauss, I, nº 24).
Là, le bouc, qui remplace la chèvre, se plaint à son maître de ce
que les deux belles-filles, les deux fils et la femme de celui-ci
lui auraient mis une muselière pour l'empêcher de manger. Même fin
ou à peu près que dans les contes précédents.
Dans un conte italien de Livourne, publié par M. Stan. Prato dans
la revue _Preludio_ (Ancône, nº du 16 avril 1881, p. 80 seq.), le
père tue successivement ses trois filles, sur les plaintes de la
chèvre. Voyant ensuite, après l'avoir conduite au pâturage, que
la chèvre lui dit à lui-même qu'elle a mal bu et mal mangé, il la
bâtonne et lui écorche la moitié du corps. La chèvre se réfugie
dans une cave et fait peur aux gens. Enfin un petit bout d'homme,
qu'on surnomme _Compère Topolino_ (_topo_ signifie «rat»), lui fait
peur à son tour, et elle déguerpit. (Ce petit homme doit être une
altération du perce-oreille ou de l'abeille des contes précédents.)
Dans un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 49), la
dernière partie se reconnaît à peine, changée qu'elle est de place
et défigurée.
Dans le conte hessois nº 36 de la collection Grimm, le tailleur ne
tue pas ses trois fils; il les met à la porte de sa maison. Quand
il voit que la chèvre l'a trompé, il lui rase la tête et la chasse
à coups de fouet. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard,
etc.
Enfin, un troisième conte italien (Gubernatis, _Zoological
Mythology_, t. I, p. 425) présente quelques traits particuliers:
Une sorcière envoie un petit garçon conduire sa chèvre au pâturage,
et elle ordonne à l'enfant de veiller à ce qu'elle mange bien, mais
à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour, la sorcière
demande à la chèvre si elle est bien rassasiée; elle répond qu'elle
a jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit
garçon. Même sort arrive à onze autres petits garçons. Mais le
treizième, plus avisé, caresse la chèvre et lui donne le grain à
manger, et la chèvre répond à la question de la sorcière: «_Son ben
satolla e governata,--Tutto il giorno m'ha pastorata_» (Je suis
bien rassasiée et j'ai été bien gardée; il m'a fait paître toute
la journée), de sorte que le petit garçon est, en récompense, bien
traité par la sorcière.