LA CHÈVRE

Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants. Ils

avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui savait

parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à l'herbe

avec la chèvre et de lui donner bien à manger: si, en revenant, la

chèvre n'était pas contente, il le tuerait.

Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie; il se mit vite,

vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant qu'elle en

voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit: «Eh bien! ma petite

biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

«Je suis soûle et moule,

J'ai assez de lait dans ma toule[41].»

Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre, le père dit à celle-ci:

«Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

«Je ne suis ni soûle ni moule,

Je n'ai point de lait dans ma toule.»

En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête à

l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya le

second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon donna

à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit avant

de se remettre en chemin: «Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez

mangé?--Ah!» dit la chèvre,

«Je suis soûle et moule,

J'ai assez de lait dans ma toule.»

L'enfant la ramena donc au logis. «Eh bien!» dit l'homme, «ma petite

biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

«Je ne suis ni soûle ni moule,

Je n'ai point de lait dans ma toule.»

Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure arriva aux

autres enfants, et le père les tua tous, l'un après l'autre, et la mère

après les enfants[42].

Il fallut bien alors que l'homme conduisît lui-même sa chèvre aux

champs. Quant il la crut rassasiée, il lui dit: «Eh bien! ma petite

biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

«Je suis soûle et moule,

J'ai assez de lait dans ma toule.»

Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien mangé.

«Ah!» dit la chèvre,

«Je ne suis ni soûle ni moule,

Je n'ai point de lait dans ma toule.»

Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle devint

ainsi la maîtresse du logis.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 72 / 309 题