REMARQUES

Dans une variante de ce conte, également recueillie à

Montiers-sur-Saulx, nous relevons les passages suivants:

Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. «Louis,

levez-vous!» lui disent ses parents.--«Quand vous m'aurez donné une

blouse et une culotte, je me lèverai.» A huit ans, il est toujours

au lit. «Allons donc, Louis, levez-vous!--Donnez-moi une blouse et

une culotte, et je me lèverai.» Quand il a douze ans, on le presse

encore de sortir du lit; mais il répète toujours: «Apportez-moi

d'abord une blouse et une culotte.» Enfin, lorsqu'il a quinze ans,

on lui fait des habits avec trente-six pièces, et il se lève.

Il se met, comme Bénédicité, au service d'un fermier, aux mêmes

conditions. Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une

feuillette de vin.

Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques, il les trouve

essayant de tirer leur chariot des ornières; il dételle les chevaux

et dégage le chariot sans être aidé de personne.

* * * * *

Comparer nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_, et 69, _le Laboureur et

son Valet_.

L'ensemble de notre conte, ainsi que bon nombre de détails, doit

être rapproché de divers contes recueillis dans la Hesse (Grimm,

nº 90), en Westphalie (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232),

en Poméranie (Knoop, p. 208), dans le nord de l'Allemagne (Kuhn

et Schwartz, p. 360), en Allemagne encore (Wolf, p. 269), dans le

Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 220), en Suisse (Sutermeister,

nº 21), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 16),

en Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), en

Danemark (Grundtvig, II, p. 67), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales

of the Fjeld_, p. 48), chez les Wendes de la Lusace (Veckenstedt,

pp. 59 et 68), chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue

l'_Ausland_, 1856, p. 692), dans le Mantouan (Visentini, nºˢ 2 et

11).--Comparer un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288) et un

conte portugais du Brésil (Roméro, nº 19).

* * * * *

Ce qui, dans les contes étrangers de notre connaissance, ressemble

le plus au commencement du conte lorrain et surtout de la variante,

c'est le début d'un conte irlandais (Kennedy, I, p. 23): Une veuve

est si pauvre qu'elle n'a pas de vêtements à donner à son fils.

Elle le met dans le cendrier auprès du foyer et entasse autour de

lui les cendres chaudes; à mesure que l'enfant grandit, elle fait

le trou plus profond. Quand le jeune homme a dix-neuf ans, elle

finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des

reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme,

qui est d'une force extraordinaire, fait toute sorte d'exploits et

épouse une princesse.--Dans une chanson populaire russe (Grimm,

III, p. 341), le héros reste trente ans sans rien faire; alors sa

force se révèle. Comparer un conte breton (Sébillot, II, nº 26.)

Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années,

soit par un géant (_sic_) (conte hessois: Grimm, nº 90), soit tout

simplement par sa mère (contes allemands: Grimm, III, p. 160; Kuhn

et Schwartz, _loc. cit._; conte roumain de Transylvanie), que le

jeune homme est devenu si fort[39].--Dans le conte norwégien, le

héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des bonnes femmes

ont trouvé et couvé.--Enfin, dans un conte du «pays saxon» de

Transylvanie (Haltrich, nº 16), un forgeron qui n'a pas d'enfants

s'en forge un, à la demande de sa femme, et l'enfant devient d'une

force extraordinaire. Même introduction dans le conte poméranien.

* * * * *

Nous raconterons brièvement le conte allemand de Transylvanie,

qui est curieux: Jean de Fer,--c'est le nom de l'enfant,--mange

tant que ses parents ne peuvent le rassasier; ils lui disent

d'aller s'engager comme domestique. Il s'en va donc avec le

fouet de fer que son père lui a forgé, et entre au service d'un

pope. Il commence par manger tout le souper des douze valets; le

lendemain, il dort jusqu'à midi, mange d'abord à la maison le dîner

des servantes, puis, aux champs, celui des valets, et s'étend

par terre pour dormir. Pendant son sommeil, les valets, pour se

venger, lui promènent des branches d'arbre sur le visage. Jean de

Fer, impatienté, se lève, empoigne les douze valets par le pied

et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le foin de toute

la prairie. Le lendemain, les douze valets vont au bois. Jean de

fer part plus tard; un loup et un lièvre à trois pattes lui ayant

mangé chacun un bœuf de son attelage, il les attelle à la place

des bœufs[40]; un diable ayant brisé l'essieu du chariot, il le

met à la place de l'essieu, puis il ramène sur son chariot moitié

de la forêt. Sur son chemin, il rencontre les valets embourbés; il

dégage leurs douze voitures (Cf. notre variante), et il est rentré

avant eux à la maison. Pour se débarrasser de lui, le pope lui dit

d'aller à la recherche d'une de ses filles que les diables lui

ont enlevée, lui promettant en récompense un sac rempli d'autant

d'argent qu'il en pourra porter. Jean de Fer se met en route.

Arrivé à la porte de l'enfer, il fait claquer son fouet et demande

qu'on ouvre. Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant

reconnu, la panique se met parmi les diables, qui s'enfuient tous.

Jean de Fer enfonce la porte et ramène au logis la fille du pope,

puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent aunes de

toile; le pope met dedans tout son grain et, par dessus, tout son

argent. Jean de Fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le

monde.

Le conte roumain, également de Transylvanie, mentionné ci-dessus,

va nous offrir des traits du conte lorrain qui n'existent pas dans

le conte de _Jean de Fer_: l'épisode du moulin et celui du puits.

Juon a été allaité pendant douze ans et il est devenu d'une force

extraordinaire. Il entre au service d'un laboureur et ne demande

pour gages que le droit de donner à son maître un soufflet au

bout de l'année. «C'est bon», pense le maître, «je saurai bien me

débarrasser de toi avant ce moment-là.» Il envoie Juon labourer

avec les autres valets. Juon leur dit de se reposer et laboure le

champ à lui seul. Le laboureur s'effraie. Il envoie Juon moudre

dans le moulin du diable, d'où jamais personne n'est revenu vivant.

Juon moud tranquillement son grain et revient sans le moindre mal.

Alors son maître lui dit de curer un puits, et, quand il y est

descendu, le laboureur fait jeter dans le puits de grosses pierres

et enfin une meule de moulin. Juon fait un petit effort et sort du

puits avec la meule sur la tête en guise de chapeau. Alors, d'un

revers de main il étend le laboureur raide mort, lui coupe la tête

et s'en va ailleurs.

Le moulin du diable figure,--en dehors de ce conte roumain et de

notre nº 14,--dans les contes poméranien, westphalien, tyrolien et

flamand, ainsi que dans un conte du Jutland (Grimm, III, p. 162).

L'épisode du puits,--avec la meule seulement et non la cloche,--se

retrouve, indépendamment du conte roumain, dans les contes

allemands des collections Grimm et Wolf, dans les contes tyrolien

et flamand, dans le conte du Jutland, le conte danois, le premier

conte italien du Mantouan, et aussi,--avec la meule et la cloche,

tout à fait comme dans notre conte,--dans un conte hessois (Grimm,

III, p. 160), dans le conte westphalien, dans le conte poméranien

et dans le conte suisse.

Dans ces divers contes, le héros fait, au sujet de la meule et de

la cloche, des plaisanteries du genre de celles de Bénédicité.

Ainsi, dans le conte poméranien, il remercie de la «cravate» et du

«bonnet de nuit» neufs qu'on lui a donnés; ailleurs il parle de sa

belle «collerette».

Du reste, on pourrait également rapprocher de quelque conte

étranger tous les détails, pour ainsi dire, du conte lorrain.

Ainsi, dans le conte hessois (Grimm, nº 90), le «jeune géant»

refuse de se lever quand on l'appelle; il mange, avant d'aller à la

forêt, deux boisseaux de pois en purée; il est revenu bien avant

les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 64), dont

tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs

avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au

soir; alors il prend sa faux, et il a encore terminé sa besogne le

premier.

Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros

s'est mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour

qu'il y a du bois à aller chercher dans la forêt, se mettent en

route de grand matin, avec les meilleurs chevaux de l'écurie,

pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend les deux rosses

qui restent. Arrivé au bois, il déracine deux chênes et les met

en travers du chemin, de sorte que les autres valets, lorsqu'il

veulent revenir à la ferme, ne peuvent passer. Quant à lui, sa

voiture chargée, il débarrasse le chemin et s'en va devant eux.

Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher, il en met un sur

la voiture, attelle l'autre par derrière et traîne la voiture

lui-même; il est encore le premier à la maison.--Comparer le conte

hessois de la collection Grimm, et aussi les contes westphalien,

suisse, tyrolien, flamand, danois, tchèque, et le second conte du

Mantouan.

Pour le passage où l'on fait tirer à balles et à boulets sur

Bénédicité, comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 52), où le

roi fait aussi tirer sur le héros; celui-ci rejette les balles

aux soldats, qu'il tue. Comparer aussi le conte norwégien et le

second conte italien du Mantouan. Dans ce dernier, le héros dit des

balles: «Quelles mouches ennuyeuses!»

* * * * *

Au sujet de la charge de blé demandée comme salaire, et du

dénouement qui en résulte, comparer les deux contes wendes de la

Lusace. Dans l'un (Veckenstedt, p. 60), Jean, qui est d'une force

extraordinaire, s'est engagé comme valet chez un gentilhomme, en

demandant pour tout salaire le droit de donner à son maître un

soufflet au bout de l'année. L'année finie, le gentilhomme, effrayé

à la pensée de ce qui l'attend, le prie de demander un autre

salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre

en un jour. Il prend les draps de tous les lits du château et s'en

fait un sac, qu'il remplit et emporte. Tous les pois du gentilhomme

y passent.--Dans l'autre conte (_ibid._, p. 69), le maître de Jean,

qui veut le congédier, offre de lui donner autant de pois qu'il en

pourra porter.

Dans un conte slave de Moravie (Wenzig, p. 67), le diable s'offre

à battre tout le grain d'un laboureur, qui lui promet pour salaire

sa charge de blé. Le diable emporte tout le blé.--Il en est de même

dans un conte du nord de l'Allemagne (Müllenhoff, p. 160), où un

homme fort a fait une semblable convention.

En dehors de ces quelques contes, le conte du «pays saxon» de

Transylvanie, analysé plus haut, est, à notre connaissance, le seul

qui, pour le dénouement, se rapproche de _Bénédicité_.--La plupart

des autres (contes allemands des collections Grimm, Kuhn, Knoop;

conte suisse, conte flamand, second conte italien) ressemblent sur

ce point au conte roumain et au premier conte wende, où, comme on

l'a vu, le serviteur ne demande comme gages que le droit de donner

à son maître un soufflet au bout de l'année. Plusieurs de ces

contes empruntent ici des éléments au thème de notre nº 36, _Jean

et Pierre_. Ainsi, dans le conte allemand de la collection Kuhn,

il est convenu entre le maître et le valet que celui des deux qui

voudra rompre le marché devra recevoir de l'autre trois soufflets;

dans le conte tyrolien, celui des deux qui se fâchera devra perdre

les oreilles, absolument comme dans des contes de la famille de

_Jean et Pierre_.

* * * * *

Nous avons résumé dans les remarques de notre nº 1, _Jean de

l'Ours_, l'ensemble d'un conte avare du Caucase (I, p. 18) et

d'un conte des Kariaines de la Birmanie (I, p. 26). Ces contes

renferment l'un et l'autre un épisode qui se rapproche de

_Bénédicité_.

Dans le conte avare, Oreille-d'Ours, doué d'une force prodigieuse,

entre comme valet au service d'un roi. Celui-ci se disposait à

envoyer cent hommes couper du bois. Oreille-d'Ours s'offre à

rapporter du bois en suffisance, si on lui donne à manger ce

qu'on avait préparé pour les cent hommes. Il rapporte d'un coup

cent arbres et rentre ainsi dans la ville, éventrant le mur de

l'un, renversant la maison de l'autre. Le roi, effrayé, songe

à se débarrasser de lui. Il l'envoie successivement faire des

réclamations de sa part à une _kart_ (sorte d'ogresse) et à un

dragon. Oreille-d'Ours lui ramène la kart et le dragon eux-mêmes.

Enfin le roi le fait attaquer par toute une armée qui le crible

de flèches; mais les flèches ne font pas sur Oreille-d'Ours plus

d'effet que des puces. Oreille-d'Ours, se voyant ainsi attaqué,

déchire en quatre une jument que le roi lui avait donnée à garder;

il lance le premier quartier, et, du coup, il étend mille hommes

par terre; il recommence jusqu'à ce qu'il ait anéanti l'armée du

roi.

Dans le conte kariaine, les gens deviennent envieux de Ta-ywa et de

sa force, et ils cherchent à le faire périr. Ils font rouler sur

lui une grosse pierre sous prétexte de la lui donner pour bâtir une

maison à sa mère, puis un gros arbre qu'ils disent être pour lui

faire du feu; enfin ils l'envoient chercher un tigre dont il devra

faire une offrande pieuse pour guérir sa mère de la fièvre. Peine

inutile. Ta-ywa se tire de tout sain et sauf. Un jour il apprend la

méchanceté des gens. «S'il en est ainsi,» dit-il, «si on ne m'aime

pas, je m'en vais.»

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 69 / 309 题