Il était une fois des pauvres gens qui n'avaient qu'un fils, nommé
Bénédicité. Le jeune garçon avait déjà dix-huit ans, et jamais il
n'était sorti de son lit. Son père lui dit un jour: «Lève-toi,
Bénédicité; il est temps enfin que tu travailles.»
Bénédicité se leva donc et alla s'offrir comme domestique à un fermier
des environs, auquel il demanda pour salaire sa charge de blé au bout
de l'année; du reste, il entendait ne pas se lever avant cinq heures et
manger à son appétit. Le fermier accepta ces conditions.
Le lendemain, tous les gens de la ferme devaient se lever à deux
heures du matin pour aller chercher des chênes dans la forêt. Le
maître appela Bénédicité à la même heure que les autres; mais il fit
la sourde oreille et ne se leva qu'à l'heure convenue, pas une minute
plus tôt. La fermière lui dit alors de venir manger la soupe, et lui en
servit une bonne écuellée. «Oh!» dit Bénédicité, «voilà tout ce qu'on
me donne de soupe? Il m'en faut une chaudronnée et quatre miches de
pain.» La fermière se récria, mais son mari avait promis à Bénédicité
qu'il mangerait à sa faim; elle fut bien obligée de lui donner ce qu'il
demandait.
Quand Bénédicité eut mangé, le fermier lui dit de prendre dans l'écurie
les cinq meilleurs chevaux et de les atteler à un grand chariot pour
aller au bois retrouver les autres domestiques. Bénédicité partit
avec les chevaux les moins bons. Arrivé au bois, il ne se donna pas
la peine d'aller jusqu'à l'endroit où étaient ses camarades; il prit
quatre chênes et les mit sur son chariot, puis il voulut retourner
à la ferme; mais les chevaux ne pouvaient seulement ébranler le
chariot. «Ah! rosses,» dit Bénédicité, «vous ne voulez pas marcher!»
Et il mit encore un chêne sur le chariot, puis encore un autre, et
fouetta l'attelage; mais il eut beau faire et beau crier, les pauvres
bêtes n'en avancèrent pas davantage. Alors Bénédicité détela les cinq
chevaux, les mit sur le chariot par dessus le bois, et ramena le tout
à la ferme. Les autres domestiques, qui étaient partis bien avant lui,
s'étaient trouvés arrêtés par une grosse pierre, et Bénédicité fut de
retour avant eux.
Le fermier commença à s'effrayer d'avoir chez lui un gaillard
d'une telle force; il l'envoya couper un bois qui avait bien dix
journaux[38], lui disant que, si tout n'était pas terminé pour le soir,
il le mettrait à la porte. Bénédicité se rendit au bois et s'étendit
au pied d'un arbre. A midi, quand la servante vint lui apporter sa
chaudronnée de soupe, il était toujours couché par terre. «Comment,
Bénédicité,» lui dit-elle, «vous n'avez pas encore travaillé?--Mêle-toi
de ta cuisine,» répondit Bénédicité. A l'heure du goûter, la servante
vit qu'il n'avait encore rien fait. Avant le soir, tout le bois était
coupé et Bénédicité était de retour à la maison. Le maître ne pouvait
revenir de son étonnement.
Le lendemain, il dit au jeune homme d'aller passer la nuit dans un
moulin qui était hanté par des esprits et d'où jamais personne n'était
revenu. Bénédicité entra le soir dans ce moulin et s'installa dans la
cuisine. Au milieu de la nuit, il entendit un grand bruit de chaînes:
c'était un diable qui descendait par la cheminée. «Que viens-tu faire
ici?» lui dit Bénédicité. Et, sans attendre la réponse, il le tua. Le
lendemain matin, il était de retour à la ferme.
Le maître, ne sachant comment se débarrasser de lui, le chargea d'aller
porter une lettre à son fils, qui était capitaine en garnison à
Besançon. Il y avait trente lieues à faire. Bénédicité prit un cheval
et le porta sur ses épaules pendant quinze lieues, puis il se fit
porter par le cheval le reste du chemin. Arrivé à Besançon, il remit
au capitaine la lettre du fermier, laquelle recommandait de faire bon
accueil au messager, de lui donner à manger tant qu'il en demanderait,
et, à la première occasion, de le tuer.
Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer
sur lui à balles; Bénédicité se secoua et continua son chemin. «Eh
bien! Bénédicité,» lui dit le capitaine, «comment vous trouvez-vous
ici?--Oh!» répondit-il, «il y a des mouches dans votre pays, mais elles
ne sont pas bien méchantes.» Le capitaine fit tirer le canon sur lui,
mais les boulets ne firent pas plus d'effet que les balles. Enfin, de
guerre lasse, il le renvoya chez le fermier.
Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de cinq
cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédicité eut
bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le puits, on
jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui pesait bien mille
livres: la meule, ayant un trou au milieu, lui tomba sur les épaules et
lui fit une sorte de collier; du reste, il n'eut pas le moindre mal.
On jeta ensuite dans le puits une cloche de vingt mille livres, qui
tomba de telle façon que Bénédicité s'en trouva coiffé. Tout le monde
le croyait mort, quand tout à coup on le vit sortir du puits. Il ôta
la cloche de dessus sa tête avec une seule main. «Voilà mon bonnet de
nuit,» dit-il, «prenez garde de me le salir.» Puis il ôta la meule en
disant: «C'est mon écharpe; il faut me la garder pour dimanche.......
Maintenant, maître, mon année est-elle finie?--Oui,» répondit le
fermier.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.»
On lui en apporta deux sacs. «Qu'est-ce que cela?» dit-il; «j'en
porterai bien d'autres.» On apporta encore huit sacs. «Bah! c'est
seulement pour mon petit doigt.» On en apporta trente-deux. «Allons,»
dit-il, «en voilà pour deux doigts.» Son maître alors lui déclara qu'il
lui en donnerait cent, mais pas davantage. Bénédicité s'en contenta; il
chargea le blé sur ses épaules et s'en retourna chez ses parents.