Nous pouvons d'abord rapprocher du conte lorrain un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 326): Un jeune homme s'engage chez un
comte comme berger. Il doit prendre garde que son troupeau ne
s'aventure dans certaine prairie enchantée. Un jour, fatigué de
surveiller ses bêtes, il les laisse aller dans la prairie. Tout à
coup apparaît un dragon à une tête. Le berger, qui, par suite de
circonstances trop longues à raconter ici, est en possession d'une
épée merveilleuse, abat la tête du monstre; il l'ouvre et y trouve
une clef de fer, qu'il met dans sa poche. Le lendemain, il tue un
dragon à deux têtes, dont l'une renferme une clef d'argent; le jour
d'ensuite, un dragon à trois têtes, dans l'une desquelles il trouve
une clef d'or. Au moyen de ces trois clefs, il pénètre dans trois
grandes salles souterraines, l'une toute de fer, l'autre d'argent,
la troisième d'or, où sont trois chevaux, l'un noir, l'autre rouge,
l'autre blanc, et trois armures: de fer, d'argent et d'or. Le comte
ayant fait annoncer un grand tournoi, dont le prix est la main de
sa fille, le berger s'y rend sur le cheval noir et avec l'armure
de fer. Il réussit à enlever une fleur que tient la jeune fille,
assise au haut d'une colonne, et s'enfuit à toute bride. Voyant
que le vainqueur ne revient pas, le comte ordonne un second, puis
un troisième tournoi, où le berger paraît d'abord avec le cheval
rouge et l'armure d'argent, puis avec le cheval blanc et l'armure
d'or, et où il remporte encore la victoire. Après chaque tournoi,
il fait secrètement hommage de la fleur à la fille du comte.
Celui-ci, ayant appris que les trois fleurs sont revenues entre les
mains de sa fille, lui demande de qui elle les tient. Le berger est
interrogé, et le comte lui donne sa fille en mariage.
Dans d'autres contes analogues, nous allons rencontrer certains
détails de notre conte qui manquent dans le conte tyrolien.
Commençons par un conte hongrois (Gaal, p. 32): Tous les porchers
d'un roi disparaissent successivement; aussi personne ne se
présente pour les remplacer. Un jeune homme appelé Pista tente
l'aventure. Le plus vieux verrat du troupeau lui conseille de
demander au roi _une miche de pain et une bouteille de vin_: il
les donnera au dragon qui viendra pour le dévorer. Pista suit ce
conseil, et il offre le pain et le vin au dragon, en le priant
d'épargner sa vie. _Après avoir bu, le dragon s'endort._ Alors
Pista _tire son couteau de sa poche et lui coupe la gorge_. Il
trouve dans la gueule une clef de cuivre, au moyen de laquelle il
ouvre la porte d'un château de cuivre. Dans le jardin du château,
il cueille une rose si belle que, lorsqu'il revient chez le roi,
la plus jeune des trois princesses la lui demande en présent. Le
lendemain, le vieux verrat lui conseille de se pourvoir de _deux
fois plus de pain et de vin_. Même aventure lui arrive avec un
second dragon, plus fort que le premier, et Pista pénètre dans un
château d'argent. Enfin, le jour d'après, il tue de la même manière
un troisième dragon et se met en possession d'un château d'or.
Vient ensuite l'histoire du tournoi où Pista se rend trois jours
de suite, avec trois équipements différents, pris successivement
dans chacun des trois châteaux. Chaque fois, il abat d'un coup
de lance une pomme d'or sur laquelle est écrit le nom d'une des
trois princesses, et s'enfuit. Il va ensuite, sous ses vêtements
ordinaires, réclamer au roi son salaire de porcher. Comme il a mis
les trois pommes d'or dans son chapeau, il le garde sur sa tête. La
plus jeune des princesses le lui enlève, et les pommes d'or tombent
par terre. Il est reconnu pour le vainqueur, et épouse la princesse.
Dans un second conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 91), la
fermière chez laquelle sert le berger lui recommande de ne pas
laisser aller les moutons dans la prairie des _trois géants_.
Ces géants demeurent dans un magnifique château, et on en a si
grand'peur que le roi a promis sa fille en mariage à quiconque les
tuerait. Le berger s'en va droit de ce côté _en chantant et jouant
de la cithare_. Un des géants accourt au bruit, et les réponses du
berger à ses questions lui plaisent tant qu'il va chercher du pain
et du vin pour qu'ils mangent et boivent ensemble. Le berger met
un narcotique dans le vin du géant, qui ne tarde pas à s'endormir;
puis il tire son couteau de sa poche, coupe la tête du géant et
prend la langue. Il se met de nouveau à chanter et à jouer de
son instrument. Le second géant arrive; il a le même sort que le
premier, et aussi, un peu après, le troisième.--La fin de ce conte
tyrolien se rapproche d'un passage de notre nº 5, _les Fils du
Pêcheur_. Un forestier, qui a trouvé les cadavres des géants, va
porter les têtes au roi et réclame la récompense promise; mais le
berger, qui a gardé les trois langues, dévoile l'imposture.
Nous mentionnerons encore deux autres contes tyroliens (_Ibid._,
p. 96 et 372), qui ont, l'un et l'autre, les trois géants et
le tournoi. Dans celui de la page 96,--où le berger apparaît
successivement sous une armure d'abord d'acier, puis d'argent
et enfin d'or,--nous relèverons un trait de notre conte qui ne
s'était pas encore présenté à nous: l'amour de la princesse pour
le berger. Ce dernier trait figure dans deux contes italiens du
même genre (Comparetti, nºˢ 22 et 62). Le second de ces contes a
même un détail qui, sur ce point, le rapproche particulièrement de
notre _Petit Berger_. La princesse conseille au berger d'aller,
lui aussi, combattre à la joute; mais il fait le niais. Ce nº 62
de la collection Comparetti est altéré dans sa première partie. Le
nº 22 est beaucoup mieux conservé: nous y trouvons la défense de
passer un certain ruisseau; le serpent à trois têtes, dans chacune
desquelles est une clef qui ouvre la porte d'un château; les trois
châteaux, de cristal, d'argent et d'or; la joute et la triple
apparition du berger avec cheval de cristal et bride de cristal,
cheval d'argent et bride d'argent, etc.
A ces rapprochements il faut ajouter la première partie d'un
conte flamand, qui correspond à peu près à la première partie du
nôtre (J.-W. Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 2), un conte
autrichien assez peu complet (Vernaleken, nº 23), un conte allemand
(J.-W. Wolf, _Deutsche Hausmærchen_, p. 269), et un conte slave de
Moravie (Wenzig, p. 1).
Les deux derniers contes ont en commun un détail particulier:
quand, pour la troisième fois, le héros s'enfuit après le tournoi,
le roi ou les princes qui ont pris part à la fête cherchent à
l'empêcher de s'échapper et le blessent à la jambe; c'est à cette
blessure qu'il est ensuite reconnu pour le vainqueur. (Comparer la
fin d'un des contes tyroliens mentionnés plus haut, Zingerle, II,
p. 96.) Ce trait, on s'en souvient peut-être, se rencontre dans
notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.
Du reste, l'idée générale de ce dernier conte n'est pas sans
analogie avec celle de notre _Petit Berger_ et des contes
étrangers du même type: l'un des contes italiens dont nous avons
parlé (Comparetti, nº 62) emprunte à ce thème du _Prince et son
Cheval_, au lieu d'un simple détail, tout un épisode, l'histoire
des rapports du héros avec ses deux beaux-frères; un autre conte,
recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 11),
après une première partie analogue à la première partie du _Petit
Berger_,--combat du chevrier contre le dragon de cuivre, le dragon
d'argent et le dragon d'or, et prise de possession par lui de
trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or,--donne, comme _le
Prince et son Cheval_, le récit de trois batailles où le chevrier,
devenu marmiton chez le roi, relève, sans être connu, la fortune
de l'armée royale. Ici, il accourt la première fois à la tête de
soldats aux armures de cuivre; la seconde fois, avec des soldats
aux armures d'argent, et enfin avec des soldats aux armures d'or.
Ces trois armées, il les fait successivement apparaître en secouant
une bride de cuivre, une bride d'argent et une bride d'or, qu'il a
rapportées des châteaux des trois dragons.
Dans un conte allemand de la collection Müllenhoff (nº 15), le
tournoi est remplacé par le combat du héros contre un monstre que
le roi, son maître, lui a ordonné d'aller tuer. Le premier jour,
ce monstre a trois têtes; le second, six; le troisième, neuf. Jean
les abat avec les trois épées de cuivre, d'argent et d'or qu'il
a trouvées chez les géants.--Un conte breton, recueilli par M.
F.-M. Luzel (5e Rapport, p. 34), présente cette même idée d'une
façon qui la rapproche tout à fait de nos contes _les Fils du
Pêcheur_ (nº 5) et _la Reine des Poissons_ (nº 37). Il ne s'agit
pas seulement de tuer un monstre, mais de sauver une princesse que
ce monstre (ici un serpent à sept têtes) doit dévorer. Le berger,
qui combat trois jours de suite, arrive chaque fois sous une armure
différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du
soleil,--qu'il a trouvée dans le château du sanglier, lequel, dans
ce conte breton, tient la place des géants ou des dragons. Malgré
l'introduction de cet épisode du combat contre le serpent, le conte
se termine par le tournoi, mais avec une altération, nécessaire
pour qu'il n'y ait pas double emploi: le chevalier inconnu ayant
disparu après avoir tué le serpent, le roi fait annoncer dans tout
le royaume un grand tournoi qui doit durer trois jours; le berger
s'y rend, équipé en chevalier, et la princesse le reconnaît.--Dans
un conte souabe (Meier, nº 1), un berger va successivement dans
trois vallées où il lui est défendu d'aller; chaque fois il tue un
géant et découvre un château dans l'écurie duquel est un cheval de
couleur différente. Or, son maître a promis sa fille au diable. Le
berger, qui a trouvé dans chacun des trois châteaux une bouteille
de vin et une épée qui doivent donner le moyen de vaincre le
diable, le vainc en effet par trois fois. La troisième fois, le
diable, qui a paru d'abord sous la forme d'un serpent, puis sous
celle d'un dragon, puis enfin sous celle d'un aigle, lui fait une
blessure à la main. Le gentilhomme, maître du berger, le surprend
pendant qu'il examine sa blessure, et le berger est obligé d'avouer
ses exploits.
Müllenhoff mentionne une variante allemande recueillie par lui,
dans laquelle l'histoire du berger et de ses trois chevaux
merveilleux est combinée avec «le conte bien connu où le héros
gravit à cheval une montagne de verre pour conquérir la main d'une
belle princesse». Ce second thème est au fond le même que celui
du tournoi. C'est ce qui se voit plus nettement encore peut-être
dans les contes de ce type où, au lieu d'avoir à gravir à cheval
une montagne de verre, les prétendants à la main d'une princesse
doivent faire sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du
château royal (contes russe, polonais, finnois cités par M. R.
Kœhler dans ses remarques sur le conte esthonien nº 15 de la
collection Kreutzwald).
* * * * *
En Orient, nous avons à citer un conte des Avares du Caucase
(Schiefner, nº 4), dont nous avons déjà dit un mot à propos de
notre nº 40, la _Pantoufle de la Princesse_ (II, p. 73): Le plus
jeune de trois frères, obéissant aux dernières volontés de son
père, passe successivement trois nuits sur la tombe de celui-ci.
La première fois, à minuit, paraît un superbe cheval «bleu»; le
jeune homme le dompte, et le cheval lui dit d'arracher un crin de
sa crinière: si jamais le jeune homme a besoin de ses services,
il n'aura pour le faire venir qu'à brûler ce crin. La seconde
nuit, même aventure avec un cheval rouge, et, la troisième, avec
un cheval noir. Quelque temps après, la nouvelle se répand que le
«souverain de l'Occident» donnera sa fille à celui qui sautera avec
son cheval par dessus une certaine tour. Le jeune homme, à l'insu
de ses frères qui n'ont pour lui que du mépris, brûle le crin du
premier cheval, et aussitôt le cheval «bleu» se trouve devant
lui, apportant à son maître une armure bleue et des armes bleues.
Le jeune homme s'en revêt et se rend à la ville du «souverain de
l'Occident». Il saute avec son cheval par dessus la tour et enlève
la princesse. Suivent deux autres exploits semblables, que le jeune
homme accomplit, d'abord tout équipé de rouge et avec le cheval
rouge, puis tout équipé de noir et avec le cheval noir. Dans ces
deux occasions, il enlève les deux sœurs de la princesse. Il garde
pour lui la plus jeune et donne les deux autres à ses frères.--Le
récit s'engage ensuite dans une autre série d'aventures.
Nous ferons remarquer que la triple veillée du héros sur la tombe
de son père forme également l'introduction des contes esthonien,
russe, polonais, finnois, mentionnés ci-dessus. Voici, par exemple,
en quelques mots, le conte esthonien: Un père, en mourant, dit à
ses trois fils de passer chacun à son tour une nuit sur sa tombe.
C'est le plus jeune, méprisé par ses frères, qui passe les trois
nuits, et, chaque fois, l'âme de son père lui dit que, lorsqu'il
aura besoin de beaux habits pour aller parmi les grands seigneurs,
il n'aura qu'à venir frapper sur la tombe. Le roi du pays ayant
promis la main de sa fille à celui qui gravirait à cheval une
montagne de verre sur le sommet de laquelle est la princesse,
endormie d'un sommeil magique, le jeune homme s'en va frapper sur
la tombe de son père: aussitôt paraît un cheval de bronze et, sur
la selle de ce cheval, une armure de bronze. Une seconde fois,
c'est un cheval d'argent et une armure d'argent, et enfin un cheval
d'or et une armure d'or. Le jeune homme gravit d'abord un tiers de
la montagne, puis les deux tiers; enfin il arrive au sommet, et la
princesse est délivrée.
Toujours en Orient, nous rappellerons un conte syriaque, résumé
dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 22), et
où se trouve la triple apparition du héros dans un tournoi, sur
trois chevaux de couleur différente.
Enfin, dans l'Inde, nous aurons à mentionner, pour ce même épisode
du tournoi, un conte de la collection de miss Stokes (nº 10), dont
nous avons donné l'analyse dans les remarques de notre nº 12, _le
Prince et son Cheval_ (I, p. 150).