LA REINE DES POISSONS

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit

la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu

prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit

en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne

journée.

De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des

poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si

je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en

ai pris en quantité.--Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien

voulu la manger. Il faudra me l'apporter.»

Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des

poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras

beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui

après avoir fait une bonne pêche.

«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme;

«une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.--Si je l'attrape

encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.»

Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons.

«Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres

poissons.--Non, ma femme veut te manger.--Eh bien! qu'il soit fait

selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes

sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un

rosier dans le jardin.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le

lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois

garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois

poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux

jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier.

Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route.

Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il

demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être

dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer

l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui

pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui

demanda-t-il.--«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à

sept têtes.--Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour

moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].»

La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené

ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent.

Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la

bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.»

Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit

la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle

le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes.

«Remettons la partie à demain,» dit-elle.

Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien,

Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus

qu'une tête à abattre, et il l'abattit.

Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir

avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez

lui.

Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la

princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête.

Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné

les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit

celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les

vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme

en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.

Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin;

il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,»

se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?»

lui dit le roi.--«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna

qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain.

Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit

arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept

langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?»

lui demanda le roi.--«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept

têtes et les sept langues de la bête.--C'est bien,» dit le roi; «à

cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.»

Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent

avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout

le monde fut heureux.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 36 / 309 题