Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte
tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment
différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en
mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met
à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque,
les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon
ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau
d'or et une quenouille d'or.
Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins
particulière dans plusieurs autres contes.
Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser
un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays
du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une
grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui
accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le
balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques
qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand
elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle
rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit
par se faire reconnaître du roi son fiancé.
Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune
fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut
l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur,
lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles
se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille
est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver,
le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie
de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit
à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle
l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des
pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.
En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre
(Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 13). Le voici dans
ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait
mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à
deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de
la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui
arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de
l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un
vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle
se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari,
et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi
pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans
l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce
type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la
chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de
son mari.
Dans un conte catalan (_Rondallayre_, t. III, p. 114), les yeux
de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont
arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore
un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa
bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la
nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la
trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange
d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre
en possession de ses yeux.--Comparer un conte recueilli chez les
Espagnols du Chili (_Biblioteca de las Tradiciones populares
españolas_, t. I, p. 137).
Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine
se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait,
pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant
de soif pendant le voyage,--sa nourrice ne lui a fait manger tout
le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,--elle supplie sa
nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que
dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix
d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil,
puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa
propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une
vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des
roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait.
Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour
des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de
chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)
Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis
(_Zoological Mythology_, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un
tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se
substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie
par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle,
une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre
pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son
second œil.
On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un
conte roumain de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, 1856, p.
2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé
a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère
Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et
le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés.
La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien
et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses
noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour
qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle
commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit
qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme.
«Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon.
Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la
même façon le second œil.--Comparer la fin d'un conte grec moderne
de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).
* * * * *
Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre
d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et,
en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J.
Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à
peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien
nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses
pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au
moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel
elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec).
Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi
t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te
donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux
yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais
la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des
dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et,
plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue
pour ce qu'elle est réellement.