C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une
physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du
mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes
avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la
soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et
des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme
Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient
les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours
de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois
vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le
chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le
célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père
Cretaine, dit _Petit-Pain_, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au
beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des
maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de
kermesse emplissait le quartier.
On célébrait l'antique solennité du réveillon.
Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux
assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une
grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de
comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par
le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes
ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman
espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.
--Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une
magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et
transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu
des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le
peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.
--Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe.
Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette
boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot
est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.
--Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce
sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes,
qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant
s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça
remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous
accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger.
--Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à
une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la
pomme de reinette des tropiques.
--Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce
morceau de boeuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée
transparente comme de l'ambre.
--Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand
il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.
--Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées.
Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses
processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes
les gourmandes divinités en _us_, ils se demandèrent l'un l'autre quel
était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande
profusion de victuailles.
Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour.
--C'est aujourd'hui réveillon, dit-il.
--Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit
Rodolphe.
--Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je
n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût
contenir autant de saucisson.
--Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe.
--Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent
pas.
--Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe.
--Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre.
--Avec moi, donc.
--Et de l'or?
--Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je
connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à
un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine
ou un pied de cochon.
--Va donc, fit Marcel, j'ai une faim _caniche_! je t'attends là.
Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui
venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit
un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous,
qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la
fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis
vert, il aurait peut-être prêté quarante francs.
--Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.
--Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.--Une croûte et
une goutte, fit Marcel.
Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du
pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu.
Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre
séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus
grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en
commun les apprêts de leur Balthasar intime.
Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où
les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme
et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le
fantôme du passé disparu.
Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous
deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la
dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.
--Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions
promis.
--Que veux-tu dire? fit Rodolphe.
--Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant!
Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie
pas.
--Eh bien, alors...
--Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs
qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le
monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui
s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre
chose, et que ce soit la dernière fois.
--C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en
retournant à sa rêverie.
--Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce
que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses
les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient
surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont
vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes
les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette
captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage
ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les
liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant
sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse,
d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un
joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des
jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à
dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le
mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous
est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la
société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que
celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de moeurs
dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien
médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et
d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu,
dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge
de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous
lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait
dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai
assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence,
dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence
d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre
les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on
renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même
ridicule.
Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre
pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en
se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on
dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut
toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne
peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas
m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma
pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire
métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si
tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a
prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois
ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous
continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous
arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout
et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons
arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux
moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un
tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois
pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose
non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons
menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité.
Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas
dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre
lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus.
--Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon
cette mercuriale?
--Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent
sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des
souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi
comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta
maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un
ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis
au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons
vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si
poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les
illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa
maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans
il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau
dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop
vite; notre coeur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est
pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi.
Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec
son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets
qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent
à songer à elle quand je le retrouve.
Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode
un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un
bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.
--Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe.
--Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison.
Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles.
Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant
des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel
faisait silencieusement l'inventaire.
--Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces _biblots_ vont vous servir à
rallumer le feu qui s'éteint.
--En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de
faire éclore des ours blancs.
--Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette
qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch.
Allons, ami Rodolphe, attention!
Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le
foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse
passée.
--Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose
qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé
de fleurs des champs.
--Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait
bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son coeur te l'a dit le jour où tes
fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me
demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me
parleras plus d'elle, jamais! jamais!
Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe,
il glissa le bouquet dans sa poitrine.
--Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.
Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui,
arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche,
après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait
appartenu à Mimi.
--Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi.
Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se
coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel.
--Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.
Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte.
C'était Mimi.
Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa
maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une
des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à
se retirer.
--Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte.
--À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé.
--Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la
main, qu'il se laissa prendre machinalement.
--Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure?
--J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière
chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis
montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités
cristallines qui entraient dans le coeur de Rodolphe comme un glas
funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus
attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre.
Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la
belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.
--C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains
violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis
venue chez vous?
--Ma foi non, répondit celui-ci.
--Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous
ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de
me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je
ne sais pas où aller.
--Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne
odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma
pauvre enfant.
--Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller.
--Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse?
--Ah! mon Dieu, non, plus du tout.
--Mais depuis quand?
--Depuis deux mois déjà.
--Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte?
--Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui
s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a
fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous
sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre,
allez.
--Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que
j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.
--Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis
partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une
mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce
garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche
économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin
pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il
voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que
c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il
m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon
purgatoire avec lui.
--Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.
--Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne
le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que
de lui demander un sou.
--Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas
restée seule.
--Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur
Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste
n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les
peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle
gaiement.
Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait
pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit:
--Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup
d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en
recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais
trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon
hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore
les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine
touché, vous allez souper?
--Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.
--Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi.
--À cette parole, Rodolphe sentit son coeur qui se serrait horriblement;
il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit.
--Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la
fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec
Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.
--Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la
nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher,
glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de
Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.
--Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper
tous les trois.
--Non, dit le poëte en restant dans son coin.
--Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda
Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille?
--Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir
ainsi.
--C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est
passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus
être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même,
n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez
vous mettre à table avec nous.
Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si
faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.
--La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.
--Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie.
Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était
très-gaie.
Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi:
--Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une
chambre dans la maison.
--Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.
--Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger
l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec
Rodolphe.
--Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux
jours.
--Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est
entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez
Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.
--Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui
s'éloignaient.
--Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la
porte.
--Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!
Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur
le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe:
--Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?
--Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.
--Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes,
je te prédis que demain vous serez remis ensemble.
--Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi?
demanda Rodolphe à son ami.
--Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh
bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais
plus dans celle-ci.
--Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.
--Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit;
est-ce que tu vas te coucher?
--Certes, oui, répondit Rodolphe.
Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que
Rodolphe l'avait quitté.
Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était
Mimi.
--Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas
pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un
fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à
côté de celle de Mimi.
--C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel
très-étonné.
--Oui, répondit la jeune femme.
Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il
tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.
--Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre,
tu tiendras compagnie à Mimi.
--Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que
s'est-il passé cette nuit?
--Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.
--Je le sais bien.
--Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas,
Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon.
--Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?
--Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait
mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu
peu de temps pour cela.
--Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez
pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc
d'y rester une bonne fois.
--C'est impossible, fit Mimi.
--Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que
vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que
vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.
--Avant peu, je serai plus loin que ça.
--Hein, que voulez-vous dire?
--N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais
m'en aller pour toujours.
--Mais où?
--Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et
relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules,
son cou et ses bras.
--Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!
--N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir
bientôt?
--Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps?
--Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est
pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans
les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais;
et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau
de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça
que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais
restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami,
voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour
longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon
pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je
souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade;
il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras
et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!...
Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et
il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure
dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et
Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix.
--Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il
faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité.
--Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de
forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une
heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui
serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre,
puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais
bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en
larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais
c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce
pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah!
Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le
temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne
se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à
côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la
terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler
d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le
bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans
la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se
briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire
les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais
faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de
mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez,
dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper,
voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle,
ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.
Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui
avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle!
Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et
de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu
ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que
Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On
aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti
plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait
fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.
Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.
--Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné.
S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça
m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé,
ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel,
Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu
médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine.
Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.
Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait
sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe:
--Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il
faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la
pitié; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle
atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle
reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.
--Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.
--Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain
je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié.
--Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez
pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y
conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je
consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la
tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de
chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du
poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu
travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je
reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je
redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps,
quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas
heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je
t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore,
car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les
mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de
force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui,
dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me
revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien
gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va,
mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant
le visage dans ses cheveux déroulés.
Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes
restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle,
la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a
rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous;
qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle
société! Une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il
marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que
c'est lui qui fera les enfants.
Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse
fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler
leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où
l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si
vite le lin du dernier vêtement.
Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne
pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la
voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du
fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez
les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle
fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder
les étalages.
En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un
grand coup au coeur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était
entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa
tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre
qui l'avait glacée.
Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière
fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche
suivant, qui était jour d'entrée.
--Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des
violettes, il y en a encore.
--Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux
du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en
allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque
délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi
hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes:
--Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à
son cri et tâcha de la calmer.
--Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.
Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi,
Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une
superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps
horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces
bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle.
Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin
et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit
les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec
un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes,
justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et
dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils
venaient à la campagne.
En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe
rencontra sur la place de l'église le cortége d'un baptême, dans lequel
il reconnut un de ses amis qui était parrain avec une artiste de
l'opéra.
--Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, très-surpris de voir
Rodolphe dans ce pays.
Le poëte lui conta ce qui lui arrivait.
Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit,
et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le
remit à Rodolphe.
--Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz
que j'irai la voir.
--Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en
le quittant.
Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui
sauta au cou d'un regard.
--Ah! Voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir
satisfait.
Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le
paradis de leurs amours.
--Chères fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les
bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait
oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien,
tous tes amis, va! dit-elle à Rodolphe.
Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint
Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car
ils avaient dépassé l'heure de la visite.
--Adieu, dit Mimi; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.
Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reçut une lettre
d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, et à qui il avait
recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:
«Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre: le numéro 8
est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide.»
Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel
rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie; d'un
geste, le poëte lui montra la lettre.
--Pauvre fille! dit Marcel.
--C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là.
Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir?
--Qui sait! murmura le peintre.
La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la Bohème.
Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait
annoncé la mort de sa maîtresse.
--Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du poëte,
pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie.
--Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné.
--Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas
revue!
--Qui? s'écria Rodolphe.
--Elle, Mimi.
--Quoi, dit le poëte qui devint tout pâle.
--Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle,
j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent
de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la
visite, j'ai trouvé le lit de votre femme vide. J'ai demandé à la soeur
où était la malade; elle m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit.
Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changée
de salle et de lit. Au numéro 8 qu'elle avait quitté, on avait mis une
autre femme qui mourut le même jour. C'est ce qui vous explique l'erreur
dans laquelle je suis tombé. Le lendemain du jour où je vous ai écrit,
j'ai retrouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise
dans un état horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai
portée à votre hôtel à l'instant même.
--Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi était
morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche
chez mes amis. Mimi est vivante! Ô mon Dieu! Que doit-elle penser de mon
absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous
vue?
--Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est
très-inquiète et vous croit malade.
--Conduisez-moi sur-le-champ à la pitié, dit Rodolphe, que je la voie.
--Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de
l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire
entrer.
Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne
revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:
--Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit
jours, était vraie.
--Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...
--Ce matin, à quatre heures.
--Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie.
--Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au poëte un grand
fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon,
au-dessus duquel on lisait: _Amphithéâtre_, il ajouta: Elle est là.
C'était, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse
commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.
--Adieu, dit Rodolphe à l'interne.
--Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.
--Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'être seul.