_MADEMOISELLE MIMI_
Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé
ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il
pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je,
moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de
rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la
pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête
ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes?
Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en
vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous
convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la
solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le
silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies
et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de
l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui
vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues
par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un
reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer
pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs
de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones
empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces
charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court
bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas
de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les
rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des
colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et
les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller
faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou
tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre
fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu,
Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore
vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici
précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon
ami infortuné!
_«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte
l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile.»_ Et ce
soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et
vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui
attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi
chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou
avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me
couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse
laconique du premier:
_«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves
de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»_ Ah! mon ami,
ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas
vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.
Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de
_l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rênes du bon goût que
vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il
peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous
en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on
verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers
et appelleraient la colère du ciel.
Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami
Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut
au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement
au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À
l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence
accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les
précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais
porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée
il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur
le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit
noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe
de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez
commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme
une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui
était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit
contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et
nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que
l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison
nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux
sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque
révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser
prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies
sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise,
concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer
l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot
très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques
de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: _myosotis
chauve_. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement
en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait
insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors
qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et
plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait
plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe!
et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de
ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais
guéri.
Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors
qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce
fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils
apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante,
point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la
pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la
traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une
nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et
poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite,
délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure
aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme
doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides,
prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de
brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu
l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais
c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais,
aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la
jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes
rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté
maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des
heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie,
dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de
ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre
Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que,
malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les
mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si
mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre
lesquelles Rodolphe avait déposé son coeur de nouveau en floraison, ces
mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le coeur du
poëte avec leurs ongles roses.
Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé
une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle
_voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps
chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la
connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint
lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse.
L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait
naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui
jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du
nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à
rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de
Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient
d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait
pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe
de drap.
--Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez
facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.
Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes
sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie
douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de
quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau
sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il
adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur
et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle
n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de
l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son coeur avait déjà été
dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore
pleine des souvenirs de son premier amant.
Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant
ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de
Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de
la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était
devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces
luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet
état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et
ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties
depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des
heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les
soupçons auxquels il se déchirait le coeur. Il y avait des moments où
elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard
bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce
jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était
rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au
milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un
commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces
causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et
animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller
à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à
ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée
qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à
tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait
fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui
engourdissaient son coeur, des fièvres contagieuses commençaient à
l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers
tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les
surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les
mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes
murmuraient encore le mot immortel:
«Qui, depuis cinq mille ans,
Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.»
Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et
l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps.
À la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les
mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il
laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla
en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux
raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il
alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait
n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées
éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire,
d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui
fait pendant au proverbe: «quand on n'a point de pain blanc on se
contente de pain bis.» Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa
maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême
et annonça à Mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant.
Mimi se mit à rire et fit des bravades. À la fin, voyant que Rodolphe
tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de
tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un jour
passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu devant cette
fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle fut alors charmante
pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce
qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé
quelqu'un.
--Je n'ai seulement pas cherché, répondait-elle. Cependant elle avait
cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En
quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait
aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau
qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de
l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi
elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre,
n'était pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point à
faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses
cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses
mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du
nouveau-monde.
Le lycéen ne tarda pas à être remplacé par un gentilhomme breton, dont
Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier
longtemps pour devenir comtesse.
Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque
intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après
une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à
l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en
plein coeur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les
yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du
manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau
maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins
fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec,
après l'enlèvement de la belle Hélène.
En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise.
Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort
tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté.
Leur rupture était résolue.
Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous
les objets qui appartenaient à sa maîtresse.
Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe
reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui
s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un
grand bonheur.
--Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient
été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait
endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre coeur des mains
d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à
courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de
Fontenay-Aux-Roses.
Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le
désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue
délabrée représentait fort mal _l'Écharpe d'Iris_ qui lui procurait ses
entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe
rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta
son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure,
il fut étourdissant de verve et d'entrain.
--Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie
qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!
--Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait
d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me
compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter.
Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds,
enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et
de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame
demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et
de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des
souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme
vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée.
Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle
de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita
point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les
chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le _pas des regrets
et soupirs_, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les
trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se
moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la
figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.
--Hélas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait
l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cassés.
--En attendant, il _a fait_ une femme superbe, dit un autre en voyant
Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.
--Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.
Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main
était froide et humide comme une pierre mouillée.
La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie, riche et
abondante nature dont la rusticité native s'était promptement
aristocratisée au milieu des élégances du luxe parisien et d'une vie
oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Séraphine, et était
pour le présent la maîtresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui
donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de
comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle
espéra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.
--Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et,
après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes,
revêtue d'un costume spécial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car
depuis son entrée il s'était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein
de sanglots silencieux.
--Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Séraphine étonnée.
--Allons, se dit Rodolphe en relevant la tête, regardons-la, mais pour
l'art seulement!
Et quel spectacle, alors, vint s'offrir à ses yeux!
comme dit Raoul dans _les Huguenots_.
Séraphine était admirablement belle. Ces formes splendides, habilement
mises en valeur par la coupe de son vêtement, s'accusaient pleines de
provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les impérieuses
fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud
brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour
l'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle
fille. C'étaient des mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les
plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces
admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins
critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se
colorait déjà de cette rougeur qui est l'aurore de la volupté.
--Cette créature est un véritable instrument de plaisir un vrai
_stradivarius_ d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa
Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le coeur de la belle
battre une charge précipitée.
En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de
l'appartement.
--Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas;
dites que je ne suis pas rentrée.
À ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.
--Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D'ailleurs, il
faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Bonsoir.
--Comment! Vous partez? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de
son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez
rester.
--Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui
arrive de la terre de feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait
pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!
Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe
leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la
démarche lente; son visage très-pâle faisait une charmante antithèse
avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus
semblaient deux étoiles malades.
--Ô fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le
nom et le visage de sa maîtresse.
Arrière! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier à la hâte.
--Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est
fou, ce jeune homme!
--Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée.
Oh! ajouta-t-elle, ça m'apprendra à être bonne. Si cet imbécile de Léon
avait au moins l'esprit de venir à présent!
Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.
Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il
trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y
avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante
infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les
toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé; ta
Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu,
ma pauvre bête, le coeur des femmes et des chattes est un abîme que les
hommes et les chats ne pourront jamais sonder.
Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fît une chaleur
épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses
épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la
nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la
chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du
plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre,
qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du
pied les paquets renfermant les objets appartenant à Mademoiselle Mimi,
et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas
encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le
ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher
l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait
expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée.
Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue,
s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées
dans son coeur.
Comme il s'approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce
lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux
oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se
cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit
son coeur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne
peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains;
et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria:
--Ô petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez
partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon
Dieu! ô jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne
reviendrez-vous plus y dormir encore? ô voix capricieuse dont les
caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient,
est-ce que je ne vous entendrai plus? ô petites mains blanches aux
veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains
blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait,
avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés
des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui
semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu'il avait passées
avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, au
milieu du silence nocturne, le rire épanoui de Mademoiselle Mimi, et il
se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle
elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes
les misères de leur existence hasardeuse.
Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait
d'écouler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé
peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de
Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.
L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il
venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette
nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les
plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond
de leur passé.
Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en
voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses
qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.
--Bon, dit Marcel, j'en étais sûr: c'est sa gaieté d'hier qui lui a
tourné sur le coeur. Ça ne peut pas durer comme ça.
Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur
Mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot
s'enfonçait comme une épine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui
_prouvèrent_ que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un
niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de
la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces.
Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient
entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour
aigri se change en mépris; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le
désespoir du poëte se changea en colère. Il se jeta avec rage sur les
paquets qu'il avait préparés la veille; et après avoir mis de côté tous
les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui,
il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison,
c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette
auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa
coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.
Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses
effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les
puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jetât point
au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes,
et Mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui
font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le
dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté
insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante; un
instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir
vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins
accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe.
Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait
rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui.
--Non, répondit-il.
Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit
que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle
allait manquer de logement.
--Et son amant, dont elle est si folle?
--Mais, répondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point
l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort
longtemps, et il paraît peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et
m'embarrasse beaucoup.
--Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; ça ne me regarde
pas... Et il fit des madrigaux à Mademoiselle Amélie, et lui persuada
qu'elle était la plus belle femme du monde.
Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.
--Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi?
--Aucunement; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle
maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu
beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est
très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.
--Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.
Tous les jours, Mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un
prétexte quelconque; et, quoi qu'il fît, celui-ci ne pouvait s'empêcher
de lui parler de Mimi.
--Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se
préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec
vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour
faire enrager vos amis.
--C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.
Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait tout
rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle.
--Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est
tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.
--Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me
faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à
moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait
était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez
lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais
avec un machiavélisme qui avait peut-être son but; et, s'apercevant bien
que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée
de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement
inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.
Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée
demander à Rodolphe si la partie tenait toujours.
--Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le
chevalier de la plus belle personne des temps modernes.
Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans
un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et
elle promit qu'elle serait prête pour le soir.
--À propos, fit Rodolphe, dites à Mademoiselle Mimi que, si elle veut
faire une infidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit
chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.
Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout
autre que celui qu'elle avait su deviner.
--Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi, sa proposition
est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang
des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne
vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses
amis: c'est une conspiration arrangée entre eux.
--Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amélie en train de préparer
sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.
--Oui, répondit l'autre.
--Avec Rodolphe?
--Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison.
--Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer,
elle courut en toute hâte chez l'amant de Mademoiselle Amélie et le
prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison
avec son ancien amant à elle.
Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez
Mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle
passât la soirée avec lui.
À huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver
Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un
homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser
l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises
violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné
à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin,
elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui
demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui
l'amenait près de lui; tout cela d'une voix douce, et où un accent de
tendresse cherchait à se contraindre.
--C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle
Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.
--J'irai donc au bal tout seul.
Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de
Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.
--Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son
amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.
--Écoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt une
proposition par Mademoiselle Amélie; vous l'a-t-elle transmise?
--Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est
arrivé, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que,
malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez
assez peu de coeur pour accepter un semblable marché.
--Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. Ce
qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous
avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'à
minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.
--Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent...
Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habillé sur son lit. À onze
heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.
--Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle: l'amant d'Amélie est
resté chez elle, et je n'ai pu rentrer.
Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation
explicative, où de temps en temps le _tu_ familier succédait au _vous_
de la discussion officielle.
À quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut en allumer une
neuve.
--Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.
Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur
l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres
de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la
pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas
la bougie.
Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi
plusieurs paquets, il lui dit très-doucement:
--Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma
parole.
--Oh! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas
emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.
Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et
une paire de manchettes.
--J'emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant.
--Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela
finisse.
--Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la
jeune Mimi en embrassant Rodolphe.
Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En
traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poëte qui l'avait
toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe
allait feindre de ne pas le voir. Mais le poëte ne lui en donna pas le
temps; et, en passant près de lui, il lui fit un geste amical, et salua
sa jeune compagne avec un gracieux sourire.
--Quel est ce monsieur? demanda Mimi.
Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.
--Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chanté
l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation.
--Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il
fussent au milieu de la foule.
--Hélas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper
toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être
trompé toujours?