_S'adresser au comptoir_.
Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes
d'une mise négligée, qui viennent s'informer _par où qu'on passe_.
En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle
Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.
Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les
pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature.
5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces
messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont
surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils
ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café,
qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est
une insulte faite au laboratoire.
6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon _Bergami_
(ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et
bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une
pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère
et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre
avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa
littérature.
En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de
l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de
choisir un autre endroit pour y établir ses conférences
révolutionnaires.
Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et,
_à priori_, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules
et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son
établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et
celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur
présence à la hauteur de café artistique et littéraire.
--Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous
consommez si peu.
--Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de
nos moeurs, répliqua Colline.
Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus
considérable; il suffira de nous ouvrir un compte.
--Nous fournirons le registre, dit Marcel.
Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques
éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait
adressée à sa femme.
Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite,
s'innocenta avec vivacité.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière
qui...
--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à
Saint-Denis.
Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son
éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre
amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait
désormais _le Castor_ gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un
bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les
dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de
nouveaux crédits.
Tout alla bien pendant quelques jours.
La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de
leurs épouses.
Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de
Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des
cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là,
Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne
voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à
mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut,
par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande
du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter
deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait
extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait
Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et
Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble
une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il
allait de femme en femme égrener avec une bouche en coeur toutes les
galantes verroteries de style ramassées dans la collection de
l'_Almanach des Muses_.
Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux
ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table
isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des
yeux dont le regard était étrange.
Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de
tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme
effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches
l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa
pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait
un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui.
Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre
retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que
Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris
changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre
amis le désignèrent sous le nom du _capitaliste_.
Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que
les vers étaient vides.
--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes
tous bons chrétiens, il faut faire un extra.
--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.
--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la
sonnette avec frénésie.
--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un
arc et dit en montrant les femmes:
--C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des
rafraîchissements.
--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du
champagne.
--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin,
d'abord.
--Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit.
--Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du
_beaune_, dans un petit panier.
--Perds-tu la tête? fit Rodolphe.
--Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une
influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot.
--Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique
divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac.
Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent
tressaillir Phémie sur sa base.
--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de
dépense, une fois par hasard.
--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas
assez. Il faut le plonger dans l'étonnement.
--Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous
devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de
dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la
jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons!
Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une
agitation fièvreuse.
Le garçon arriva rapide comme les aquilons.
Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs
diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.
--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.
--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.
--Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour...
--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.
--Ça nous irait assez, reprirent les femmes.
--Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.
Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.
Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des
choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.
Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel
de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il
avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer
chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce
qu'on lui avait demandé.
Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des
noeuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa
femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à
Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les
belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.
--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois
par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on
lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil
abonné. Fatale imprudence!
Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et
descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des
suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de
couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les
verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline
exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa
serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait
pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient
point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude,
arriver l'heure du dénoûment.
Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave;
de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire;
puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se
fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans.
À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle
atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c.
--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira
parlementer avec le cafetier. Ça va être grave.
On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé.
Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire.
Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva
justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil
habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une
humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra
dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un
caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente.
La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût
à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir
avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec
laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier
redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur
le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.
Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître
de l'établissement.
Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.
Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il
s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une
personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui
parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier
sortit enfin en disant à l'étranger:
--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement;
arrangez-vous avec eux.
M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur
sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de
Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes,
envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la
parole d'une voix timide:
--Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il
y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je
n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en
rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente
aujourd'hui?
--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger.
Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.
La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.
--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur
de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous
la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis
de mes amis...
--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des
beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer,
nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et
de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet
établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes
libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les
moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service
que...
La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.
--Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter.
Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au
billard, et je lui rendrai des points.
Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais
ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème.
On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
--Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre
dignité est sauvegardée.
--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.