PREFACE

Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec

les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de

filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les

montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de

sûreté, les professeurs d'_à tout coup l'on gagne,_ les négociants des

bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues

dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont

toujours prêts à tout faire, excepté le bien.

La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née

d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut

revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans

remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui,

en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie

florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour

suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté

les _Amours d'Hélène_ et la _Chute de Troie_. En descendant l'échelle

des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques

artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition

homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai

savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine;

toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du

nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les

plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure.

À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et

l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins

du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre

Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé

comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il

bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève,

flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de

convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les

jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner,

dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que

lui ont promis messieurs les échevins en payement de la _très-pieuse et

dévote sotie_ qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de

justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux

d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon

d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître

François Villon, l'amant de _la belle qui fut haultmière_. Poète et

vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement

imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens

attribuent à leurs _vates_, était sans cesse poursuivie par une

singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour

être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la

couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois

essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des

bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc

d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le

sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et

font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant

cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.

Au reste, parmi tous ceux dont l'oeuvre peu connue n'a été fréquentée

que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement

le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des

plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est

précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec

son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et

sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles

stances amoureuses improvisées dans le taudis où _la belle qui fut

haultmière_ détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui,

métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre,

figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique.

Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange

gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune

Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les

cartons des loges. Benvenuto médite son _Persée_, Ghiberti cisèle les

portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur

les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de

chefs-d'oeuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et

Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec

Saint-Pierre.

Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule

italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion

dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois.

Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François

Ier fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet corrige

peut-être les épreuves de _Pantagruel_.

Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue

comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte

et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du

Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori

de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir

de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de

Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison.

Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur

la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le

Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de

François Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite,

l'auteur de la _Jérusalem_ payait de sa raison et de la perte de son

génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.

Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en

France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au

moment où une balle atteignait, sur les échafauds des _Innocents_, Jean

Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard

retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande

école lyrique française. À cette école du _renouveau_ succéda la

réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes

les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de

nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui

défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée

par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient

Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le

cynique qui, rajoutant des noeuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait

indigné en voyant les moeurs de son époque:

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.

Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie

des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte

des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle

collabore à la _Guirlande de Julie_; elle a ses entrées au palais

Cardinal, où elle collabore à la tragédie de _Marianne_ avec le

poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de

madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres

de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des _Goinfres_ ou

de _l'Épée-Royale_, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle

se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le

sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la

diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en

poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles

de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un

siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des

siens.

Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que

parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent

opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière

et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de

rapprochements.

Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se

retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux

de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé

du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux

réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle

reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de

l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une

haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la

sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des

colères d'un parti.

Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses

différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons

placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur

contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en

rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec

lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons

essayé de retracer les moeurs et le langage.

Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans

autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les

sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus

beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme

et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le

temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient

d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est

la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres.

Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne

trouvent jamais trop de points sur les _i_ d'une définition, nous

répéterons en forme d'axiome:

«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de

l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.»

Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris.

Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des

genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas

inutile d'établir la classification.

Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se

compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés

à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas

trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art,

et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour.

Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré

une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue

d'un chef-d'oeuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le coeur loyal

bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du

maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens

dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent

les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par

ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand

l'oeuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la

fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent

pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans

l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les

symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front

des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils

attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une

petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à

leur existence; ils s'appelaient les disciples de _l'art pour l'art_.

Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à

ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à

attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.

C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous

l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la

Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié

sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous

leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième

siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que

les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le

dos et vous appellent bourgeois.

Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent

ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et

rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart,

décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son

véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup

pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore

leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur

suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la

nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux

deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le

choeur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se

pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque

toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères

distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que

l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils

de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux

une oeuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute

applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible.

Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute

la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage

pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux

soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et

une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.

De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui

s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où

luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et,

sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une oeuvre

terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul

d'indifférence.

Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des

jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils

prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité

homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil,

les autres idolâtres d'une chimère.

Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art,

si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les

obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par

conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse.

Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette

affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à

propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de

Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop

imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de

la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le

martyre de l'art et de la poésie.

Adieu, trop inféconde terre,

Fléaux humains, soleil glacé!

Comme un fantôme solitaire,

Inaperçu j'aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui

avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps _la

Marseillaise_ des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au

martyrologe de la médiocrité.

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce _Requiem_ louangeur, ayant tout

l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités

ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que

la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital

où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le

devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une

étape obligée pour arriver à la gloire.

On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes

meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de

gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent

ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer.

Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes

qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont

la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes

les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit,

appellent la muse marâtre et l'art bourreau.

Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en

effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents

imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne

sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas

au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le

soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut

rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par

quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux

rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art

malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie

dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond

des moeurs.

_AXIOME_.

«La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.»

En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une

misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une

lampe dans un lieu sans air; où le coeur se pétrifie dans une

misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires.

Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant

dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des

brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les

moeurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie

littéraire.

Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait

appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la

vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les

jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et

s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de

la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le

foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain.

Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir

les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne

tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne

tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti

paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir

notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de

leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur _misère d'artiste_,

avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres

s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont

épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de

famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant

jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne

l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après

avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille,

est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le

corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!

Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun

avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de

la Bohème ignorée.

Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le

sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de

l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme

les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté:

la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un

chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en

attendant qu'ils le touchent du doigt.

C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font

partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur

présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil;

qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont

sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique,

et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix

modérés, il est vrai.

Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les

chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux

accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien

n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une

vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la

charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux

prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche

allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence

de chaque jour est une oeuvre de génie, un problème quotidien qu'ils

parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques.

Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient

trouvé des truffes sur le radeau de la _Méduse_. Au besoin ils savent

aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais

qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez

aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus

belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne

trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand

leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la

table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés

d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se

rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on

appelle la pièce de cinq francs.

Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes

vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la

cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les

tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur

le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans

rencontrer un créancier.

La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux

causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des

bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent

rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques

coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à

des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses

tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature

moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes;

où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de

ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique

inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace

dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est

l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.

Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du

monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les

médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de

mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui

arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur

talent.

Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une

forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où

l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul

moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante

et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle

on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi

du _vae victis_.

_mai 1850_.

Scènes de la vie de Bohème · 第 4 / 41 题