«Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad,
vit que le calife voulait absolument qu'elle ouvrit le coffre où
j'étais: «Pour celui-ci, dit-elle, votre majesté me fera, s'il lui
plaît, la grâce de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a
dedans: il y a des choses que je ne lui puis montrer qu'en
présence de son épouse. - Voilà qui est bien, dit le calife, je
suis content; faites emporter vos coffres.» Elle les fit enlever
aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai à respirer.
«Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés,
elle ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. «Sortez, me
dit-elle, en me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à
une chambre au-dessus; montez et allez m'attendre.» Elle n'eut pas
fermé la porte sur moi, que le calife entra et s'assit sur le
coffre d'où je venais de sortir. Le motif de cette visite était un
mouvement de curiosité qui ne me regardait pas. Ce prince voulait
lui faire des questions sur ce qu'elle avait vu ou entendu dans la
ville. Ils s'entretinrent tous deux assez longtemps, après quoi il
la quitta enfin, et se retira dans son appartement.
«Lorsqu'elle se vit libre, elle me vint trouver dans la chambre où
j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes
qu'elle m'avait causées: «Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins
grande que la vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai
souffert pour l'amour de vous et pour moi, qui courais le même
péril. Une autre, à ma place, n'aurait peut-être pas eu le courage
de se tirer si bien d'une occasion si délicate. Il ne fallait pas
moins de hardiesse ni de présence d'esprit, ou plutôt il fallait
avoir tout l'amour que j'ai pour vous, pour sortir de cet
embarras; mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre.»
Après nous être entretenus quelque temps avec beaucoup de
tendresse: «Il est temps, me dit-elle, de vous reposer; couchez-
vous; je ne manquerai pas de vous présenter demain à Zobéide, ma
maîtresse, à quelque heure du jour, et c'est une chose facile, car
le calife ne la voit que la nuit.» Rassuré par ce discours, je
dormis assez tranquillement, ou si mon sommeil fut quelquefois
interrompu par des inquiétudes, ce furent des inquiétudes
agréables, causées par l'espérance de posséder une dame qui avait
tant d'esprit et de beauté.
«Le lendemain, la favorite de Zobéide, avant de me faire paraître
devant sa maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais
soutenir sa présence, me dit à peu près les questions que cette
princesse me ferait, et me dicta les réponses que je devais faire.
Après cela, elle me conduisit dans une salle où tout était d'une
magnificence, d'une richesse et d'une propreté surprenantes. Je
n'y étais pas entré, que vingt dames esclaves d'un âge un peu
avancé, toutes vêtues d'habits riches et uniformes, sortirent du
cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant un trône, en deux
files égales, avec une grande modestie. Elles furent suivies de
vingt autres dames, toutes jeunes, et habillées de la même sorte
que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits
avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de
celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et
de toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle
alla s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame
favorite l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite,
pendant que les dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en
foule des deux côtés du trône.
«D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui
étaient entrées les premières me firent signe d'approcher. Je
m'avançai au milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me
prosternai la tête contre le tapis qui était sous les pieds de la
princesse. Elle m'ordonna de me relever et me fit l'honneur de
s'informer de mon nom, de ma famille et de l'état de ma fortune, à
quoi je satisfis à son gré. Je m'en aperçus non-seulement à son
air, elle me le fit même connaître par les choses qu'elle eut la
bonté de me dire: «J'ai bien de la joie, me dit-elle, que ma fille
(c'est ainsi qu'elle appelait sa dame favorite), car je la regarde
comme telle après le soin que j'ai pris de son éducation, ait fait
un choix dont je suis contente: je l'approuve, et consens que vous
vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les apprêts de vos
noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix jours.
Pendant ce temps-là je parlerai au calife et obtiendrai son
consentement; et vous, demeurez ici, on aura soin de vous.»
En achevant ces paroles, Scheherazade aperçut le jour et cessa de
parler. Le lendemain, elle reprit la parole de cette manière: