Sire, le petit Agib, piqué des plaisanteries de ses compagnons,
sortit brusquement de l'école et retourna au logis en pleurant. Il
alla d'abord à l'appartement de sa mère, Dame de Beauté, laquelle,
alarmée de le voir si affligé, lui en demanda le sujet avec
empressement. Il ne put répondre que par des paroles entrecoupées
de sanglots, tant il était pressé de sa douleur, et ce ne fut qu'à
plusieurs reprises qu'il put raconter la cause mortifiante de son
affliction. Quand il eut achevé: «Au nom de Dieu, ma mère, ajouta-
t-il, dites-moi, s'il vous plaît, qui est mon père? - Mon fils,
répondit-elle, votre père est le vizir Schemseddin Mohammed, qui
vous embrasse tous les jours. - Vous ne me dites pas la vérité,
reprit-il, ce n'est point mon père, c'est le vôtre. Mais moi, de
quel père suis-je le fils?» À cette demande, Dame de Beauté
rappelant dans sa mémoire la nuit de ses noces suivie d'un si long
veuvage, commença de répandre des larmes, en regrettant amèrement
la perte d'un époux aussi aimable que Bedreddin.
Dans le temps que Dame de Beauté pleurait d'un côté et Agib de
l'autre, le vizir Schemseddin entra et voulut savoir la cause de
leur affliction. Dame de Beauté lui apprit et lui raconta la
mortification qu'Agib avait reçue à l'école. Ce récit toucha
vivement le vizir, qui joignit ses pleurs à leurs larmes, et qui,
jugeant par là que tout le monde tenait des discours contre
l'honneur de sa fille, en fut au désespoir. Frappé de cette
cruelle pensée, il alla au palais du sultan, et après s'être
prosterné à ses pieds, il le supplia très-humblement de lui
accorder la permission de faire un voyage dans les provinces du
Levant, et particulièrement à Balsora, pour aller chercher son
neveu Bedreddin Hassan, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on
pensât dans la ville qu'un génie eût couché avec sa fille Dame de
Beauté. Le sultan entra dans les peines du vizir, approuva sa
résolution et lui permit de l'exécuter. Il lui fit même expédier
une patente par laquelle il priait dans les termes les plus
obligeants les princes et les seigneurs des lieux où pourrait être
Bedreddin, de consentir que le vizir l'amenât avec lui.
Schemseddin Mohammed ne trouva pas de paroles assez fortes pour
remercier dignement le sultan de la bonté qu'il avait pour lui. Il
se contenta de se prosterner devant ce prince une seconde fois;
mais les larmes qui coulaient de ses yeux marquèrent assez sa
reconnaissance. Enfin il prit congé du sultan, après lui avoir
souhaité toutes sortes de prospérités. Lorsqu'il fut de retour au
logis, il ne songea qu'à disposer toutes choses pour son départ.
Les préparatifs en furent faits avec tant de diligence, qu'au bout
de quatre jours il partit accompagné de sa fille Dame de Beauté,
et d'Agib son petit-fils.
Scheherazade, s'apercevant que le jour commençait à paraître,
cessa de parler en cet endroit. Le sultan des Indes se leva fort
satisfait du récit de la sultane, et résolut d'entendre la suite
de cette histoire. Scheherazade contenta sa curiosité la nuit
suivante, et reprit la parole dans ces termes: