Sire, dit-elle, le vizir Giafar continuant de parler au calife:
«Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant près des joueurs
d'instruments, des danseurs et des danseuses, qui marchaient
immédiatement devant le bossu, tirait de temps en temps de sa
bourse des poignées de sequins qu'il leur distribuait. Comme il
faisait ses largesses avec une grâce sans pareille et un air très-
obligeant, tous ceux qui les recevaient jetaient les yeux sur lui,
et dès qu'ils l'avaient envisagé, ils le trouvaient si bien fait
et si beau qu'ils ne pouvaient plus en détourner leurs regards.
«On arriva enfin à la porte du vizir Schemseddin Mohammed, oncle
de Bedreddin Hassan, qui était bien éloigné de s'imaginer que son
neveu fût si près de lui. Des huissiers, pour empêcher la
confusion, arrêtèrent tous les esclaves qui portaient des
flambeaux, et ne voulurent pas les laisser entrer. Ils
repoussèrent même Bedreddin Hassan; mais les joueurs
d'instruments, pour qui la porte était ouverte, s'arrêtèrent en
protestant qu'ils n'entreraient pas si on ne le laissait entrer
avec eux. «Il n'est pas du nombre des esclaves, disaient-ils; il
n'y a qu'à le regarder pour en être persuadé. C'est sans doute un
jeune étranger qui veut voir, par curiosité, les cérémonies que
l'on observe aux noces en cette ville.» En disant cela, ils le
mirent au milieu d'eux, et le firent entrer malgré les huissiers.
Ils lui ôtèrent son flambeau, qu'ils donnèrent au premier qui se
présenta, et après l'avoir introduit dans la salle, ils le
placèrent à la droite du bossu, qui s'assit sur un trône
magnifiquement orné, près de la fille du vizir.
«On la voyait parée de tous ses atours; mais il paraissait sur son
visage une langueur, ou plutôt une tristesse mortelle dont il
n'était pas difficile de deviner la cause, en voyant à côté d'elle
un mari si difforme et si peu digne de son amour. Le trône de ces
époux si mal assortis était au milieu d'un sofa. Les femmes des
émirs, des vizirs, des officiers de la chambre du sultan, et
plusieurs autres dames de la cour et de la ville étaient assises
de chaque côté, un peu plus bas, chacune selon son rang, et toutes
habillées d'une manière si avantageuse et si riche que c'était un
spectacle très-agréable à voir. Elles tenaient de grandes bougies
allumées.
«Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan, elles jetèrent les
yeux sur lui, et admirant sa taille, son air et la beauté de son
visage, elles ne pouvaient se lasser de le regarder. Quand il fut
assis, il n'y en eut pas une qui ne quittât sa place pour
s'approcher de lui et le considérer de plus près; et il n'y en eut
guère qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se
sentissent agitées d'un tendre mouvement.
«La différence qu'il y avait entre Bedreddin Hassan et le
palefrenier bossu dont la figure faisait horreur, excita des
murmures dans l'assemblée. «C'est à ce beau jeune homme,
s'écrièrent les dames, qu'il faut donner notre épousée, et non pas
à ce vilain bossu.» Elles n'en demeurèrent pas là: elles osèrent
faire des imprécations contre le sultan, qui, abusant de son
pouvoir absolu, unissait la laideur avec la beauté. Elles
chargèrent aussi d'injures le bossu et lui firent perdre
contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les huées
interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisait
entendre dans la salle. À la fin, les joueurs d'instruments
recommencèrent leurs concerts, et les femmes qui avaient habillé
la mariée s'approchèrent d'elle.»
En prononçant ces dernières paroles, Scheherazade remarqua qu'il
était jour. Elle garda aussitôt le silence, et, la nuit suivante,
elle reprit ainsi son discours: