Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, s'étant réveillée,
appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle,
je vous prie de vouloir bien continuer l'histoire d'Amine. - Voici
comme cette dame la reprit, répondit Scheherazade.
«La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement
mortifiée de l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer:
«Ma bonne maîtresse, me dit-elle, je vous demande pardon: je suis
cause de ce malheur. Je vous ai amenée chez ce marchand parce
qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une
si grande méchanceté; mais ne vous affligez pas: ne perdons point
de temps, retournons au logis, je vous donnerai un remède qui vous
guérira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paraîtra pas la
moindre marque.» Mon évanouissement m'avait rendue si faible qu'à
peine pouvais-je marcher. J'arrivai néanmoins au logis; mais je
tombai une seconde fois en faiblesse en entrant dans ma chambre.
Cependant la vieille m'appliqua son remède; je revins à moi et me
mis au lit.
«La nuit venue, mon mari arriva. Il s'aperçut que j'avais la tête
enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était
un mal de tête, et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il
prit une bougie, et voyant que j'étais blessée à la joue: «D'où
vient cette blessure? me dit-il.» Quoique je ne fusse pas fort
criminelle, je ne pouvais me résoudre à lui avouer la chose: faire
cet aveu à un mari me paraissait choquer la bienséance. Je lui dis
que comme j'allais acheter une étoffe de soie avec la permission
qu'il m'en avait donnée, un porteur chargé de bois avait passé si
près de moi dans une rue fort étroite, qu'un bâton m'avait fait
une égratignure au visage, mais que c'était peu de chose.
«Cette raison mit mon mari en colère: «Cette action, dit-il, ne
demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de
police d'arrêter tous ces brutaux de porteurs et de les faire tous
pendre.» Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant
d'innocents, je lui dis: «Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une
si grande injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me
croirais indigne de pardon si j'avais causé ce malheur. - Dites-
moi donc sincèrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre
blessure.»
«Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un
vendeur de balais monté sur son âne; qu'il venait derrière moi, la
tête tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si
rudement que j'étais tombée et que j'avais donné de la joue contre
du verre. «Cela étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera
pas demain que le vizir Giafar ne soit averti de cette insolence.
Il fera mourir tous ces marchands de balais. - Au nom de Dieu,
seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner: ils
ne sont pas coupables. - Comment donc! madame, dit-il; que faut-il
que je croie? Parlez, je veux apprendre de votre bouche la vérité.
- Seigneur, lui répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je
suis tombée: voilà le fait.»
«À ces dernières paroles mon époux perdit patience. «Ah! s'écria-
t-il, c'est trop longtemps écouter des mensonges!» En disant cela,
il frappa des mains, et trois esclaves entrèrent. «Tirez-la hors
du lit, leur dit-il, étendez-la au milieu de la chambre.» Les
esclaves exécutèrent son ordre, et comme l'un me tenait par la
tête et l'autre par les pieds, il commanda au troisième d'aller
prendre un sabre. Et quand il l'eut apporté: «Frappe, lui dit-il;
coupe-lui le corps en deux et va le jeter dans le Tigre. Qu'il
serve de pâture aux poissons: c'est le châtiment que je fais aux
personnes à qui j'ai donné mon coeur et qui me manquent de foi.»
Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: «Frappe donc,
continua-t-il: qui t'arrête? qu'attends-tu?
«- Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment
de votre vie: voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez
disposer avant votre mort.» Je demandai la liberté de dire un mot.
Elle me fut accordée. Je soulevai la tête, et, regardant mon époux
tendrement: «Hélas! lui dis-je en quel état me voilà réduite! il
faut donc que je meure dans mes plus beaux jours!» Je voulais
poursuivre, mais mes larmes et mes soupirs m'en empêchèrent. Cela
ne toucha pas mon époux: au contraire, il me fit des reproches, à
quoi il eût été inutile de repartir. J'eus recours aux prières,
mais il ne les écouta pas, et il ordonna à l'esclave de faire son
devoir. En ce moment la vieille dame qui avait été nourrice de mon
époux entra, et se jetant à ses pieds pour tâcher de l'apaiser:
«Mon fils, lui dit-elle, pour prix de vous avoir nourri et élevé,
je vous conjure de m'accorder sa grâce. Considérez que l'on tue
celui qui tue, et que vous allez flétrir votre réputation et
perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colère
si sanglante!» Elle prononça ces paroles d'un air si touchant, et
elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte
impression sur mon époux.
«Hé bien! dit-il à sa nourrice, pour l'amour de vous je lui donne
la vie; mais je veux qu'elle porte des marques qui la fassent
souvenir de son crime.» À ces mots, un esclave, par son ordre, me
donna de toute sa force sur les côtes et sur la poitrine tant de
coups d'une petite canne pliante qui enlevait la peau et la chair,
que j'en perdis connaissance. Après cela il me fit porter par les
mêmes esclaves, ministres de sa fureur, dans une maison où la
vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit quatre mois. Enfin
je guéris; mais les cicatrices que vous vîtes hier, contre mon
intention, me sont restées depuis. Dès que je fus en état de
marcher et de sortir, je voulus retourner à la maison de mon
premier mari; mais je n'y trouvai que la place. Mon second époux,
dans l'excès de sa colère, ne s'était pas contenté de la faire
abattre, il avait fait même raser toute la rue où elle était
située. Cette violence était sans doute inouïe; mais contre qui
aurais-je fait ma plainte? L'auteur avait pris des mesures pour se
cacher, et je n'ai pu le connaître. D'ailleurs quand je l'aurais
connu, ne voyais-je pas bien que le traitement qu'on me faisait
partait d'un pouvoir absolu? Aurais-je osé m'en plaindre?
«Désolée, dépourvue de toutes choses, j'eus recours à ma chère
soeur Zobéide, qui vient de raconter son histoire à votre majesté,
et je lui fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté
ordinaire et m'exhorta à la supporter patiemment. «Voilà quel est
le monde, dit-elle, il nous ôte ordinairement nos biens, ou nos
amis, ou nos amants, et souvent le tout ensemble.» En même temps,
pour me prouver ce qu'elle me disait, elle me raconta la perte du
jeune prince causée par la jalousie de ses deux soeurs. Elle
m'apprit ensuite de quelle manière elles avaient été changées en
chiennes. Enfin, après m'avoir donné mille marques d'amitié, elle
me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez elle après la
mort de notre mère.
«Ainsi, remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées,
nous résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a
longtemps que nous menons cette vie tranquille, et comme je suis
chargée de la dépense de la maison, je me fais un plaisir d'aller
moi-même faire les provisions dont nous avons besoin. J'en allai
acheter hier et les fis apporter par un porteur, homme d'esprit et
d'humeur agréable, que nous retînmes pour nous divertir. Trois
calenders survinrent au commencement de la nuit et nous prièrent
de leur donner retraite jusqu'à ce matin. Nous les reçûmes à une
condition qu'ils acceptèrent, et après les avoir fait asseoir à
notre table, ils nous régalaient d'un concert à leur mode lorsque
nous entendîmes frapper à notre porte. C'étaient trois marchands
de Moussoul de fort bonne mine, qui nous demandèrent la même grâce
que les calenders: nous la leur accordâmes à la même condition.
Mais ils ne l'observèrent ni les uns ni les autres. Néanmoins,
quoique nous fussions en état aussi bien qu'en droit de les en
punir, nous nous contentâmes d'exiger d'eux le récit de leur
histoire, et nous bornâmes notre vengeance à les renvoyer ensuite
et à les priver de la retraite qu'ils nous avaient demandée.
«Le calife Haroun Alraschid fut très-content d'avoir appris ce
qu'il voulait savoir, et témoigna publiquement l'admiration que
lui causait tout ce qu'il venait d'entendre...» Mais, sire, dit en
cet endroit Scheherazade, le jour, qui commence à paraître, ne me
permet pas de raconter à votre majesté ce que fit le calife pour
mettre fin à l'enchantement des deux chiennes noires. Schahriar,
jugeant que la sultane achèverait la nuit suivante l'histoire des
cinq dames et des trois calenders, se leva et lui laissa encore la
vie jusqu'au lendemain.