Dinarzade, qui avait pris beaucoup de plaisir au commencement de
l'histoire de Zobéide, ne manqua pas d'appeler la sultane avant le
jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous
supplie de nous apprendre ce que vit encore Zobéide dans ce palais
singulier où elle était entrée. - Voici, répondit Scheherazade,
comment cette dame continua de raconter son histoire au calife:
«Sire, dit-elle, de la chambre de la reine pétrifiée je passai
dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et
magnifiques qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur
extraordinaire, où il y avait un trône d'or massif, élevé de
quelques degrés et enrichi de grosses émeraudes enchâssées, et sur
le trône, un lit d'une riche étoffe, sur laquelle éclatait une
broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce
fut une lumière brillante qui partait de dessus ce lit. Curieuse
de savoir ce qui la rendait, je montai, et, avançant la tête, je
vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un oeuf
d'autruche, et si parfait que je n'y remarquai nul défaut. Il
brillait tellement que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le
regardant au jour.
«Il y avait au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un
flambeau allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance
néanmoins me fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce
superbe palais, car je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent
s'entretenir allumés d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités
m'arrêtèrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens
de parler rendait inestimable.
«Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement,
je parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que
j'avais déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles,
qui étaient remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort
de toutes ces merveilles que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais
plus à mon vaisseau ni à mes soeurs, je ne songeais qu'à
satisfaire ma curiosité. Cependant la nuit s'approchait, et son
approche m'avertissant qu'il était temps de me retirer, je voulus
reprendre le chemin des cours par où j'étais venue; mais il ne me
fut pas aisé de le trouver. Je m'égarai dans les appartements, et
me retrouvant dans la grande chambre où étaient le trône, le lit,
le gros diamant et les flambeaux allumés, je résolus d'y passer la
nuit et de remettre au lendemain de grand matin à regagner mon
vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me
voir seule dans un lieu si désert, et ce fut sans doute cette
crainte qui m'empêcha de dormir.
«Il était environ minuit lorsque j'entendis la voix comme d'un
homme qui lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous
avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup
de joie. Je me levai aussitôt, et prenant un flambeau pour me
conduire, j'allai de chambre en chambre du côté où j'entendais la
voix. Je m'arrêtai à la porte d'un cabinet d'où je ne pouvais
douter qu'elle ne partît. Je posai le flambeau à terre, et
regardant par une fente, il me parut que c'était un oratoire. En
effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui marquait
où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes
suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges
de cire blanche allumés de même.
«Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on
étend chez nous pour se poser dessus et faire la prière. Un jeune
homme de bonne mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande
attention l'Alcoran qui était posé devant lui sur un petit
pupitre. À cette vue, ravie d'admiration, je cherchais en mon
esprit comment il se pouvait faire qu'il fût le seul vivant dans
une ville où tout le monde était pétrifié, et je ne doutais pas
qu'il n'y eût en cela quelque chose de très-merveilleux.
«Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et, me
tenant debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix:
«Louange à Dieu, qui nous a favorisées d'une heureuse navigation!
Qu'il nous fasse la grâce de nous protéger de même jusqu'à notre
arrivée en notre pays. Écoutez-moi, Seigneur, et exaucez ma
prière.
«Le jeune homme jeta les yeux sur moi et me dit: «Ma bonne dame,
je vous prie de me dire qui vous êtes et ce qui vous a amenée dans
cette ville désolée. En récompense je vous apprendrai qui je suis,
ce qui m'est arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville
sont réduits en l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul
je suis sain et sauf dans un désastre si épouvantable.»
«Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait
engagé à faire ce voyage, et de quelle manière j'avais
heureusement pris port après une navigation de vingt jours. En
achevant je le suppliai de s'acquitter à son tour de la promesse
qu'il m'avait faite, et je lui témoignai combien j'étais frappée
de la désolation affreuse que j'avais remarquée dans tous les
endroits par où j'avais passé.
«Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
patience. À ces mots il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui
précieux et le posa dans la niche. Je pris ce temps-là pour le
considérer attentivement, et je lui trouvai tant de grâce et de
beauté que je sentis des mouvements que je n'avais jamais sentis
jusqu'alors. Il me fit asseoir près de lui, et avant qu'il
commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire d'un air
qui lui fit connaître les sentiments qu'il m'avait inspirés:
«Aimable seigneur, cher objet de mon âme, on ne peut attendre avec
plus d'impatience que j'attends l'éclaircissement de tant de
choses surprenantes qui ont frappé ma vue depuis le premier pas
que j'ai fait pour entrer en votre ville, et ma curiosité ne
saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en conjure;
apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant de
personnes mortes d'une manière inouïe.»
Scheherazade s'interrompit en cet endroit et dit à Schahriar:
Sire, votre majesté ne s'aperçoit peut-être pas qu'il est jour. Si
je continuais de parler, j'abuserais de votre attention. Le sultan
se leva, résolu d'entendre, la nuit suivante, la suite de cette
merveilleuse histoire.