Dinarzade, qui ne souhaitait pas moins ardemment que Schahriar
d'apprendre quelles merveilles pouvaient être renfermées sous la
clef de la centième porte, appela la sultane de très-bonne heure.
Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie
d'achever la surprenante histoire du troisième calender. - Il la
continua de cette sorte, dit Scheherazade:
«J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des
charmantes princesses. Si j'avais pu ce jour-là conserver sur moi
le pouvoir que je devais avoir, je serais aujourd'hui le plus
heureux de tous les hommes, au lieu que je suis le plus
malheureux. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de
les revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais par une
faiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai
à la tentation du démon, qui ne me donna point de repos que je ne
me fusse livré moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
«J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et
je n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez
agréable, mais contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui.
Néanmoins, je revins à moi, et au lieu de profiter de cet
avertissement, de refermer la porte et de perdre pour jamais
l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai après avoir attendu
quelque temps que le grand air eût modéré cette odeur. Je n'en fus
plus incommodé.
«Je trouvai un lieu vaste, bien voûté et dont le pavé était
parsemé de safran. Plusieurs flambeaux d'or massif avec des
bougies allumées qui rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y
servaient de lumière, et cette illumination était encore augmentée
par des lampes d'or et d'argent remplies d'une huile composée de
diverses sortes d'odeurs.
«Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon
attention, j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait
qu'on puisse voir au monde. Je m'approchai de lui pour le
considérer de près: je trouvai qu'il avait une selle et une bride
d'or massif, d'un ouvrage excellent; que son auge, d'un côté,
était remplie d'orge mondé et de sésame, et de l'autre, d'eau de
rose. Je le pris par la bride et le tirai dehors pour le voir au
jour. Je le montai et voulus le faire avancer; mais comme il ne
branlait pas, je le frappai d'une houssine que j'avais ramassée
dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti le coup
qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant des
ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à
perte de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme, et malgré la
frayeur dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit
ensuite son vol vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse
d'un château, où, sans me donner le temps de mettre pied à terre,
il me secoua si violemment qu'il me fit tomber en arrière, et du
bout de sa queue il me creva l'oeil droit.
«Voilà de quelle manière je devins borgne, et je me souvins bien
alors de ce que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le
cheval reprit son vol et disparut. Je me relevai, fort affligé du
malheur que j'avais cherché moi-même. Je marchai sur la terrasse,
la main sur mon oeil, qui me faisait beaucoup de douleur. Je
descendis et me trouvai dans un salon qui me fit connaître par les
dix sofas disposés en rond, et un autre moins élevé au milieu, que
ce château était celui d'où j'avais été enlevé par le roc.
«Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je
les y attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le
vieillard. Ils ne parurent pas étonnés de me revoir ni de la perte
de mon oeil. «Nous sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne
pouvoir vous féliciter sur votre retour de la manière que nous le
souhaiterions. Mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur.
- J'aurais tort de vous en accuser, leur répondis-je; je me le
suis attiré moi-même, et je m'en impute toute la faute. - Si la
consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir des
semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce
qui vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toute
sorte de plaisirs pendant une année entière, et nous aurions
continué de jouir du même bonheur si nous n'eussions pas ouvert la
porte d'or pendant l'absence des princesses. Vous n'avez pas été
plus sage que nous, et vous avez éprouvé la même punition. Nous
voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pénitence
que nous faisons et dont nous ne savons pas quelle sera la durée,
mais nous vous avons déjà déclaré les raisons qui nous en
empêchent. C'est pourquoi retirez-vous et vous en allez à la cour
de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de votre
destinée.» Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je
me séparai d'eux.
«Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris
l'habit de calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin je suis
arrivé aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai
rencontré à la porte ces calenders, mes confrères, tous trois fort
surpris de nous voir borgnes du même oeil. Mais nous n'avons pas
eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce qui nous est
commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
secours que vous nous avez généreusement accordé.»
Le troisième calender ayant achevé de raconter son histoire,
Zobéide prit la parole, et s'adressant à lui et à ses confrères:
«Allez, leur dit-elle, vous êtes libres tous trois; retirez-vous
où il vous plaira.» Mais l'un d'entre eux lui répondit: «Madame,
nous vous supplions de nous pardonner notre curiosité et de nous
permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs, qui n'ont pas
encore parlé.» Alors la dame se tournant du côté du calife, du
vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait pas pour ce
qu'ils étaient, leur dit: «C'est à vous à me raconter votre
histoire, parlez.»
Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole,
répondit encore à Zobéide: «Madame, pour vous obéir, nous n'avons
qu'à répéter ce que nous vous avons déjà dit avant que d'entrer
chez vous. Nous sommes, poursuivit-il, des marchands de Moussoul,
et nous venons à Bagdad négocier nos marchandises, qui sont en
magasin dans un khan où nous sommes logés. Nous avons dîné
aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession,
chez un marchand de cette ville, lequel, après nous avoir régalés
de mets délicats et de vins exquis, a fait venir des danseurs et
des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs d'instruments. Le
grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré le guet, qui
a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par
bonheur, nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard et
que la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous
retirer. Le hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et
que nous ayons entendu qu'on se réjouissait chez vous. Cela nous a
déterminés à frapper à votre porte. Voilà, madame, le compte que
nous avons à rendre pour obéir à vos ordres.»
Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce
qu'elle devait dire. De quoi les calenders s'apercevant, la
supplièrent d'avoir pour les trois marchands de Moussoul la même
bonté qu'elle avait eue pour eux. «Eh bien! leur dit-elle, j'y
consens. Je veux que vous m'ayez tous la même obligation. Je vous
fais grâce, mais c'est à condition que vous sortirez tous de ce
logis présentement et que vous vous retirerez où il vous plaira.»
Zobéide, ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle
voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
calenders et le porteur sortirent sans répliquer, car la présence
des sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent
hors de la maison et que la porte fut fermée, le calife dit aux
calenders, sans leur faire connaître qui il était: «Et vous,
seigneurs, qui êtes étrangers et nouvellement arrivés en cette
ville, de quel côté allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour
encore? - Seigneur, lui répondirent-ils, c'est ce qui nous
embarrasse. - Suivez-nous, reprit le calife, nous allons vous
tirer d'embarras.» Après avoir achevé ces paroles, il parla au
grand vizir et lui dit: «Conduisez-les chez vous, et demain matin
vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; elles
méritent d'avoir place dans les annales de mon règne.»
Le vizir Giafar emmena avec lui les trois calenders; le porteur se
retira dans sa maison, et le calife, accompagné de Mesrour, se
rendit à son palais. Il se coucha, mais il ne put fermer les yeux,
tant il avait l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires
qu'il avait vues et entendues. Il était surtout fort en peine de
savoir qui était Zobéide, quel sujet elle pouvait avoir de
maltraiter les deux chiennes noires, et pourquoi Amine avait le
sein meurtri. Le jour parut qu'il était encore occupé de ces
pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il tenait son
conseil et donnait audience. Il s'assit sur son trône.
Le grand vizir arriva peu de temps après et lui rendit ses
respects à son ordinaire: «Vizir, lui dit le calife, les affaires
que nous aurions à régler présentement ne sont pas fort
pressantes; celle des trois dames et des deux chiennes noires
l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois
pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris. Allez,
faites venir ces dames, et amenez en même temps les calenders.
Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.»
Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son
maître, se hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur
exposa d'une manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les
conduire au calife, sans toutefois leur parler de ce qui s'était
passé chez elles.
Les dames se couvrirent de leurs voiles et partirent avec le
vizir, qui prit en passant chez lui les trois calenders, qui
avaient eu le temps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife et
qu'ils lui avaient parlé sans le connaître. Le vizir les mena au
palais et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence que
le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la
bienséance devant tous les officiers de sa maison qui étaient
présents, fit placer les trois dames derrière la portière de la
salle qui conduisait à son appartement, et retint près de lui les
trois calenders, qui firent assez connaître par leurs respects
qu'ils n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de
paraître.
Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté
et leur dit: «Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit
chez vous cette nuit, déguisé en marchand, je vais sans doute vous
alarmer; vous craindrez de m'avoir offensé et vous croirez peut-
être que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des
marques de mon ressentiment; mais rassurez-vous: soyez persuadées
que j'ai oublié le passé et que je suis même très-content de votre
conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent
autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai
toujours de la modération que vous eûtes après l'incivilité que
nous avions commise. J'étais alors marchand de Moussoul, mais je
suis à présent Haroun Alraschid, le cinquième calife de la
glorieuse maison d'Abbas, qui tient la place de notre grand
prophète. Je vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui
vous êtes et vous demander pour quel sujet l'une de vous, après
avoir maltraité les deux chiennes noires, a pleuré avec elles. Je
ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein
tout couvert de cicatrices.»
«Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et
que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un
air de cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...» Mais,
sire, dit Scheherazade, il est jour: si votre majesté veut que je
lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger
encore ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien
que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il
n'avait pas peu d'envie d'entendre.