Dinarzade, quand il en fut temps, adressa ces paroles à la
sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
nous raconter la fin de l'histoire de l'envié et de l'envieux. -
Très-volontiers, répondit Scheherazade. Voici comment le second
calender la poursuivit:
«Le bon derviche, dit-il, étant donc monté sur le trône de son
beau-père, un jour qu'il était au milieu de sa cour dans une
marche, il aperçut l'envieux parmi la foule du monde qui était sur
son passage. Il fit approcher un des vizirs qui l'accompagnaient,
et lui dit tout bas: «Allez et amenez-moi cet homme que voilà, et
prenez bien garde de l'épouvanter.» Le vizir obéit, et quand
l'envieux fut en présence du sultan, le sultan lui dit: «Mon ami,
je suis ravi de vous voir;» et alors, s'adressant à un officier:
«Qu'on lui compte, dit-il, tout à l'heure, mille pièces d'or de
mon trésor. De plus, qu'on lui livre vingt charges de marchandises
les plus précieuses de mes magasins, et qu'une garde suffisante le
conduise et l'escorte jusque chez lui.» Après avoir chargé
l'officier de cette commission, il dit adieu à l'envieux et
continua sa marche.
«Lorsque j'eus achevé de conter cette histoire au génie assassin
de la princesse de l'île d'Ébène, je lui en fis l'application. «Ô
génie! lui dis-je vous voyez que ce sultan bienfaisant ne se
contenta pas d'oublier qu'il n'avait pas tenu à l'envieux qu'il
n'eût perdu la vie; il le traita encore et le renvoya avec toute
la bonté que je viens de vous dire.» Enfin j'employai toute mon
éloquence à le prier d'imiter un si bel exemple et de me
pardonner; mais il ne me fut pas possible de le fléchir.
«Tout ce que je puis faire pour toi, me dit-il, c'est de ne te pas
ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf; il
faut que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements.»
À ces mots, il se saisit de moi avec violence, et, m'emportant au
travers de la voûte du palais souterrain qui s'entr'ouvrit pour
lui faire un passage, il m'enleva si haut que la terre ne me parut
qu'un petit nuage blanc. De cette hauteur, il se lança vers la
terre comme la foudre, et prit pied sur la cime d'une montagne.
«Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta
dessus certaines paroles auxquelles je ne compris rien, et la
jetant sur moi: «Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends
celle de singe.» Il disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé
en singe, accablé de douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si
j'étais près ou éloigné des états du roi mon père.
«Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays,
dont je ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois, que j'arrivai
au bord de la mer. Elle était alors dans un grand calme, et
j'aperçus un vaisseau à une demi-lieue de terre. Pour ne pas
perdre une si belle occasion, je rompis une grosse branche
d'arbre, je la tirai après moi dans la mer et me mis dessus, jambe
deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main pour me servir de
rames.
«Je voguai dans tel étal et m'avançai vers le vaisseau. Quand je
fus assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort
extraordinaire aux matelots et aux passagers qui parurent sur le
tillac. Ils me regardaient tous avec une grande admiration.
Cependant j'arrivai à bord, et, me prenant à un cordage, je
grimpai jusque sur le tillac; mais comme je ne pouvais parler, je
me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le danger que je
courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été à la
discrétion du génie.
«Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je
porterais malheur à leur navigation si l'on me recevait. C'est
pourquoi l'un dit: «Je vais l'assommer d'un coup de maillet;» un
autre: «Je veux lui passer une flèche au travers du corps;» un
autre: «Il faut le jeter à la mer.» Quelqu'un n'aurait pas manqué
de faire ce qu'il disait, si, me rangeant du côté du capitaine, je
ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le prenant par son
habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement touché de
cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il me
prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui
me ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon
côté, au défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes
les marques de reconnaissance qu'il me fut possible.
«Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort, mais il fut
durable: il ne changea point durant cinquante jours, et il nous
fit heureusement aborder au port d'une belle ville très-peuplée et
d'un grand commerce, où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant
plus considérable, que c'était la capitale d'un puissant état.
«Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits
bateaux remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur
leur arrivée ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où
ils arrivaient ou simplement par la curiosité de voir un vaisseau
qui venait de loin.
«Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à
parler de la part du sultan aux marchands de notre bord. Les
marchands se présentèrent à eux, et l'un des officiers prenant la
parole, leur dit: «Le sultan notre maître nous a chargés de vous
témoigner qu'il a bien de la joie de votre arrivée, et de vous
prier de prendre la peine d'écrire, sur le rouleau de papier que
voici, chacun quelques lignes de votre écriture.
«Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait
un premier vizir qui, avec une très-grande capacité dans le
maniement des affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce
ministre est mort depuis peu de jours. Le sultan en est fort
affligé, et comme il ne regardait jamais les écritures de sa main
sans admiration, il a fait un serment solennel de ne donner sa
place qu'à un homme qui écrira aussi bien qu'il écrivait. Beaucoup
de gens ont présenté de leurs écritures, mais jusqu'à présent il
ne s'est trouvé personne dans l'étendue de cet empire qui ait été
jugé digne d'occuper la place du vizir.»
«Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à
cette haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils
voulurent. Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai et enlevai le
rouleau de la main de relui qui le tenait. Tout le monde, et
particulièrement les marchands qui venaient d'écrire, s'imaginant
que je voulais le déchirer ou le jeter à la mer, firent de grands
cris; mais ils se rassurèrent quand ils virent que je tenais le
rouleau fort proprement et que je faisais signe de vouloir écrire
à mon tour. Cela fit changer leur crainte en admiration.
Néanmoins, comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût écrire,
et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
les autres, ils voulaient m'arracher le rouleau des mains; mais le
capitaine prit encore mon parti. «Laissez-le faire, dit-il, qu'il
écrive. S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets
que je le punirai sur-le-champ. Si au contraire il écrit bien,
comme je l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit
et plus ingénieux, ni qui comprit mieux toutes choses, je déclare
que je le reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait
pas, à beaucoup près, tant d'esprit que lui.»
«Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la
plume et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures
usitées chez les Arabes, et chaque essai d'écriture contenait un
distique ou un quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon
écriture n'effaçait pas seulement celle des marchands, j'ose dire
qu'on n'en avait point vu de si belle jusqu'alors en ce pays-là.
Quand j'eus achevé, les officiers prirent le rouleau et le
portèrent au sultan.»
Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut le jour. Sire, dit-
elle à Schahriar, si j'avais le temps de continuer, je raconterais
à votre majesté des choses encore plus surprenantes que celles que
je viens de raconter. Le sultan, qui s'était proposé d'entendre
toute cette histoire, se leva sans dire ce qu'il pensait.