Sur la fin de la nuit, Dinarzade ayant appelé la sultane, lui dit:
Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de continuer
l'histoire que vous ne pûtes achever hier. - Je le veux, répondit
Scheherazade; et, sans perdre de temps, vous saurez que le second
calender poursuivit ainsi:
«Ne croyez pas, madame, que je m'approchai de la belle princesse
de l'île d'Ébène pour être le ministre de la barbarie du génie; je
le fis seulement pour lui marquer par mes gestes, autant qu'il me
l'était permis, que comme elle avait la fermeté de sacrifier sa
vie pour l'amour de moi, je ne refusais pas d'immoler aussi la
mienne pour l'amour d'elle. La princesse comprit mon dessein.
Malgré ses douleurs et son affliction, elle me le témoigna par un
regard obligeant, et me fit entendre qu'elle mourait volontiers et
qu'elle était contente de voir que je voulais aussi mourir pour
elle. Je reculai alors, et jetant le sabre par terre: «Je serais,
dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes si
j'avais la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je
ne connais point, mais même une dame comme celle que je vois, dans
l'état où elle est, près de rendre l'âme. Vous ferez de moi ce
qu'il vous plaira, puisque je suis à votre discrétion; mais je ne
puis obéir à votre commandement barbare.
«- Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre,
et que vous insultez à ma jalousie. Mais par le traitement que je
vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi je suis capable.» À
ces mots le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la
princesse, qui n'eut que le temps de me faire un signe de l'autre,
pour me dire un éternel adieu, car le sang qu'elle avait déjà
perdu et celui qu'elle perdit alors ne lui permirent pas de vivre
plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté dont le
spectacle me fit évanouir.
«Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il
me faisait languir dans l'attente de la mort. «Frappez, lui dis-
je, je suis prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous
comme la plus grande grâce que vous me puissiez faire.» Mais au
lieu de me l'accorder: «Voilà me dit-il, de quelle sorte les
génies traitent les femmes qu'ils soupçonnent d'infidélité. Elle
t'a reçu ici; si j'étais assuré qu'elle m'eût fait un plus grand
outrage, je te ferais périr dans ce moment; mais je me contenterai
de te changer en chien, en âne, en lion ou en oiseau: choisis un
de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.»
«Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. Ô
génie! lui dis-je, modérez votre colère, et puisque vous ne voulez
pas m'ôter la vie, accordez-la-moi généreusement. Je me
souviendrai toujours de votre clémence si vous me pardonnez, de
même que le meilleur homme du monde pardonna à un de ses voisins
qui lui portait une envie mortelle.» Le génie me demanda ce qui
s'était passé entre ces deux voisins, en disant qu'il voulait bien
avoir la patience d'écouter cette histoire. Voici de quelle
manière je lui en fis le récit. Je crois, madame, que vous ne
serez pas fâchée que je vous la raconte aussi.
HISTOIRE DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ.
«Dans une ville assez considérable, deux hommes demeuraient porte
à porte. L'un conçut contre l'autre une envie si violente, que
celui qui en était l'objet résolut de changer de demeure et de
s'éloigner, persuadé que le voisinage seul lui avait attiré
l'animosité de son voisin, car, quoiqu'il lui eût rendu de bons
offices, il s'était aperçu qu'il n'en était pas moins haï. C'est
pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu'il avait, et
se retirant à la capitale du pays, qui n'était pas bien éloignée,
il acheta une petite terre environ à une demi-lieue de la ville.
Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour
raisonnablement grande, dans laquelle était une citerne profonde
dont on ne se servait plus.
«Le bon homme, ayant fait cette acquisition, prit l'habit de
derviche, pour mener une vie plus retirée, et fit faire plusieurs
cellules dans la maison, où il établit en peu de temps une
communauté nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientôt
connaître et ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde,
tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin chacun
l'honorait et le chérissait extrêmement. On venait aussi de bien
loin se recommander à ses prières, et tous ceux qui se retiraient
d'auprès de lui publiaient les bénédictions qu'ils croyaient avoir
reçues du ciel par son moyen.
«La grande réputation du personnage s'étant répandue dans la ville
d'où il était sorti, l'envieux en eut un chagrin si vif qu'il
abandonna sa maison et ses affaires, dans la résolution de l'aller
perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de
derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reçut avec
toutes les marques d'amitié imaginables. L'envieux lui dit qu'il
était venu exprès pour lui communiquer une affaire importante,
dont il ne pouvait l'entretenir qu'en particulier. «Afin, ajouta-
t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie,
dans votre cour, et puisque la nuit approche, commandez à vos
derviches de se retirer dans leurs cellules.» Le chef des
derviches fit ce qu'il souhaitait.
«Lorsque l'envieux se vit seul avec ce bon homme, il commença de
lui raconter ce qui lui plut, en marchant l'un à côté de l'autre
dans la cour, jusqu'à ce que se trouvant sur le bord de la
citerne, il le poussa et le jeta dedans sans que personne fût
témoin d'une si méchante action. Cela étant fait, il s'éloigna
promptement, gagna la porte du couvent, d'où il sortit sans être
vu, et retourna chez lui, fort content de son voyage et persuadé
que l'objet de son envie n'était plus au monde. Mais il se
trompait fort.»
Scheherazade n'en put dire davantage, car le jour paraissait. Le
sultan fut indigné de la malice de l'envieux. Je souhaite fort,
dit-il en lui-même, qu'il n'arrive point de mal au bon derviche.
J'espère que j'appendrai demain que le ciel ne l'abandonna point
dans cette occasion.