Quelque temps avant le jour, Dinarzade s'étant réveillée, dit à la
sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, apprenez-nous, je vous
en supplie, ce qui arriva dans le palais souterrain après que le
prince eut brisé le talisman. - Je vais vous le dire, répondit
Scheherazade. Et aussitôt reprenant sa narration, elle continua de
parler ainsi sous la personne du second calender.
«Le talisman ne fut pas si tôt rompu que le palais s'ébranla, prêt
à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du
tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande
obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées
du vin et me fit connaître, mais trop tard, la faute que j'avais
faite. «Princesse, m'écriai-je, que signifie ceci?» Elle me
répondit, tout effrayée et sans penser à son propre malheur:
«Hélas! c'est fait de vous si vous ne vous sauvez.»
«Je suivis son conseil, et mon épouvante fut si grande que
j'oubliai ma cognée et mes pabouches[28]. J'avais à peine gagné
l'escalier par où j'étais descendu, que le palais enchanté
s'entr'ouvrit et fit un passage au génie. Il demanda en colère à
la princesse: «Que vous est-il arrivé et pourquoi m'appelez-vous?
- Un mal de coeur, lui répondit la princesse, m'a obligée d'aller
chercher la bouteille que vous voyez: j'en ai bu deux ou trois
coups; par malheur, j'ai fait un faux pas et je suis tombée sur le
talisman, qui s'est brisé; Il n'y a pas autre chose.»
«À cette réponse, le génie, furieux, lui dit: «Vous êtes une
impudente, une menteuse: la cognée et les pabouches que voilà,
pourquoi se trouvent-elles ici? - Je ne les ai jamais vues qu'en
ce moment, reprit la princesse. De l'impétuosité dont vous êtes
venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous en passant par
quelque endroit, et vous les avez apportées sans y prendre garde.»
«Le génie ne repartit que par des injures et par des coups, dont
j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et
les cris pitoyables de la princesse maltraitée d'une manière si
cruelle. J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre,
et repris le mien, que j'avais porté sur l'escalier le jour
précédent à la sortie du bain. Ainsi j'achevai de monter, d'autant
plus pénétré de douleur et de compassion que j'étais la cause d'un
si grand malheur, et qu'en sacrifiant la plus belle princesse de
la terre à la barbarie d'un génie implacable, je m'étais rendu
criminel et le plus ingrat de tous les hommes.
«Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq
ans; mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour
être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet
à la cruauté d'un démon impitoyable. J'abaissai la trappe, la
recouvris de terre et retournai à la ville, avec une charge de
bois, que j'accommodai sans savoir ce que je faisais, tant j'étais
troublé et affligé.
«Le tailleur mon hôte marqua une grande joie de me revoir.» Votre
absence, me dit-il, m'a causé beaucoup d'inquiétude à cause du
secret de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce
que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût
reconnu. Dieu soit loué de votre retour. Je le remerciai de son
zèle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce
qui m'était arrivé, ni de la raison pourquoi je retournais sans
cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me
reprochai mille fois l'excès de mon imprudence. Rien, disais-je,
n'aurait égalé le bonheur de la princesse et le mien si j'eusse pu
me contenir et que je n'eusse pas brisé le talisman.
«Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le
tailleur entra et me dit: «Un vieillard que je ne connais pas
vient d'arriver avec votre cognée et vos babouches, qu'il a
trouvées en son chemin, à ce qu'il dit. Il a appris de vos
camarades qui vont au bois avec vous que vous demeuriez ici. Venez
lui parler, il veut vous les rendre en main propre.»
«À ce discours je changeai de couleur et tout le corps me trembla.
Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre
s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience
d'attendre, parut et se présenta à nous avec la cognée et les
babouches. C'était le génie ravisseur de la belle princesse de
l'île d'Ébène, qui s'était ainsi déguisé, après l'avoir traitée
avec la dernière barbarie. «Je suis génie, nous dit-il, fils de la
fille d'Eblis, prince des génies. N'est-ce pas là ta cognée?
ajouta-t-il en s'adressant à moi. Ne sont-ce pas là tes
babouches?»
Scheherazade, en cet endroit, aperçut le jour et cessa de parler.
Le sultan trouvait l'histoire du second calender trop belle pour
ne pas vouloir en entendre davantage. C'est pourquoi il se leva
dans l'intention d'en apprendre la suite le lendemain.