Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, dit à la
sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, contez-moi, je
vous prie, ce qui se passa entre les dames et les calenders. -
Très-volontiers, répondit Scheherazade. En même temps elle
continua de cette manière le conte de la nuit précédente.
Après que les calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils
témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
donner un concert, si elles avaient des instruments et qu'elles
voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec
joie. La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un
moment ensuite et leur présenta une flûte du pays, une autre à la
persienne et un tambour de basque. Chaque calender reçut de sa
main l'instrument qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous
trois à jouer un air. Les dames, qui savaient des paroles sur cet
air, qui était des plus gais, l'accompagnèrent de leurs voix; mais
elles s'interrompaient de temps en temps par de grands éclats de
rire que leur faisaient faire les paroles.
Au plus fort de ce divertissement et lorsque la compagnie était le
plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter et alla
voir ce que c'était. Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade
au sultan, il est bon que votre majesté sache pourquoi l'on
frappait si tard à la porte des dames, et en voici la raison. Le
calife Haroun Alraschid[18] avait coutume de marcher très-souvent
la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était
tranquille dans la ville et s'il ne s'y commettait pas de
désordres.
Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de
Giafar[19] son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son
palais, tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue
des trois dames, ce prince, entendant le son des instruments et
des voix, et le bruit des éclats de rire, dit au vizir: «Allez,
frappez à la porte de cette maison où l'on fait tant de bruit; je
veux y entrer et en apprendre la cause.» Le vizir eut beau lui
représenter que c'étaient des femmes qui se régalaient ce soir-là,
et que le vin apparemment leur avait échauffé la tête, et qu'il ne
devait pas s'exposer à recevoir d'elles quelque insulte; qu'il
n'était pas encore heure indue, et qu'il ne fallait pas troubler
leur divertissement. «Il n'importe, repartit le calife, frappez,
je vous l'ordonne.»
C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des
dames par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie
ouvrit, et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle
tenait, que c'était une dame d'une grande beauté, joua
parfaitement bien son personnage. Il lui fit une profonde
révérence et lui dit d'un air respectueux: «Madame, nous sommes
trois marchands de Moussoul[20], arrivés depuis environ dix jours
avec de riches marchandises que nous avons en magasin dans un
khan[21], où nous avons pris logement. Nous avons été aujourd'hui
chez un marchand de cette ville, qui nous avait invités à l'aller
voir. Il nous a régalés d'une collation, et comme le vin nous
avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de
danseuses. Il était déjà nuit, et dans le temps que l'on jouait
des instruments, que les danseuses dansaient et que la compagnie
faisait grand bruit, le guet a passé et s'est fait ouvrir.
Quelques-uns de la compagnie ont été arrêtés: pour nous, nous
avons été assez heureux pour nous sauver par-dessus une muraille.
Mais, ajouta le vizir, comme nous sommes étrangers, et avec cela
un peu pris de vin, nous craignons de rencontrer une autre
escouade du guet, ou la même, avant que d'arriver à notre khan,
qui est éloigné d'ici. Nous arriverions même inutilement, car la
porte est fermée, et ne sera ouverte que demain matin, quelque
chose qu'il puisse arriver. C'est pourquoi, madame, ayant ouï en
passant des instruments et des voix, nous avons jugé que l'on
n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons pris la liberté
de frapper pour vous supplier de nous donner retraite jusqu'au
jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre
divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous
pourrons, pour réparer l'interruption que nous y avons causée.
Sinon, faites-nous seulement la grâce de souffrir que nous
passions la nuit à couvert sous votre vestibule.»
Pendant ce discours de Giafar, la belle Safie eut le temps
d'examiner ce vizir et les deux personnes qu'il disait marchands
comme lui, et jugeant à leurs physionomies que ce n'étaient pas
des gens du commun, elle leur dit qu'elle n'était pas la
maîtresse, et que s'ils voulaient se donner un moment de patience,
elle reviendrait leur apporter la réponse.
Safie alla faire ce rapport à ses soeurs, qui balancèrent quelque
temps sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient
naturellement bienfaisantes, et elles avaient déjà fait la même
grâce aux trois calenders. Ainsi elles résolurent de les laisser
entrer... Scheherazade se préparait à poursuivre son conte; mais
s'étant aperçue qu'il était jour, elle interrompit là son récit.
La quantité de nouveaux acteurs que la sultane venait d'introduire
sur la scène, piquant la curiosité de Schahriar et le laissant
dans l'attente de quelque événement singulier, ce prince attendit
la nuit suivante avec impatience.