Dinarzade n'eut pas plus tôt jugé qu'il était temps d'appeler la
sultane, qu'elle lui dit: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas,
je vous supplie de nous raconter ce qui se passa dans le Palais
des Larmes. Schahriar ayant témoigné qu'il avait la même curiosité
que Dinarzade, la sultane prit la parole, et reprit ainsi
l'histoire du jeune prince enchanté.
Sire, après que la magicienne eut donné cent coups de nerf de
boeuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de poil
de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
au Palais des Larmes, et en y entrant elle renouvela ses pleurs,
ses cris et ses lamentations; puis, s'approchant du lit où elle
croyait que son amant était toujours: «Quelle cruauté, s'écria-t-
elle, d'avoir ainsi troublé les contentements d'une amante aussi
tendre et aussi passionnée que je le suis! Ô toi qui me reproches
que je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de
mon ressentiment, cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas
celle de ma vengeance? Ah! traître, en attentant à la vie de
l'objet que j'adore, ne m'as-tu pas ravi la mienne? Hélas! ajouta-
t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au noir,
mon soleil, ma vie, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous
résolu de me laisser mourir sans me donner la consolation de me
dire encore que vous m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot,
je vous en conjure.»
Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil, et
contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine d'un ton
grave: «Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est
tout-puissant.» À ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait
pas, fit un grand cri pour marquer l'excès de sa joie: «Mon cher
seigneur, s'écria-t-elle, ne me trompé-je pas? est-il bien vrai
que je vous entende et que vous me parliez? - Malheureuse! reprit
le sultan, es-tu digne que je réponde à tes discours? - Hé!
pourquoi répliqua la reine, me faites-vous ce reproche? - Les
cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que
tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie,
m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
guéri et que j'aurais recouvré l'usage de la parole si tu l'avais
désenchanté. Voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu
te plains. - Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser, je
suis prête à faire ce que vous me commanderez. Voulez-vous que je
lui rende sa première forme? - Oui, répondit le sultan, et hâte-
toi de le mettre en liberté, afin que je ne sois plus incommodé de
ses cris.»
La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une
tasse d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir
comme si elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où
était le jeune roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui, en
disant: «Si le Créateur de toutes choses t'a formé tel que tu es
présentement, ou s'il est en colère contre toi, ne change pas;
mais si tu n'es dans cet état que par la vertu de mon
enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu
étais auparavant.» À peine eut-elle achevé ces mots, que le
prince, se retrouvant en son premier état, se leva librement avec
toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu.
La magicienne reprenant la parole: «Va, lui dit-elle, éloigne-toi
de ce château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la
vie.»
Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne
sans répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit
impatiemment le succès du dessein dont le sultan venait de
commencer l'exécution avec tant de bonheur.
Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes, et en
entrant, comme elle croyait toujours parler au noir: «Cher amant,
lui dit-elle, j'ai fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous
empêche de vous lever et de me donner par là une satisfaction dont
je suis privée depuis si longtemps.»
Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs: «Ce que tu
viens de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour
me guérir: tu n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper
jusqu'à la racine. - Mon aimable noiraud, reprit-elle,
qu'entendez-vous par la racine? - Malheureuse, repartit le sultan,
ne comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses
habitants, et des quatre îles que tu as détruites par tes
enchantements? Tous les jours, à minuit, les poissons ne manquent
pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance contre
moi et contre toi: voilà le véritable sujet du retardement de ma
guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état,
et, à ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me
lever.»
La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent
concevoir s'écria, transportée de joie: «Mon coeur, mon âme, vous
aurez bientôt recouvré votre santé: car je vais faire tout ce que
vous me commandez.» En effet, elle partit dans le moment, et
lorsqu'elle fut arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu
d'eau dans sa main et en fit une aspersion dessus...
Scheherazade, en cet endroit, voyant qu'il était jour, n'en voulut
pas dire davantage. Dinarzade dit à la sultane: Ma soeur, j'ai
bien de la joie de savoir le jeune roi des quatre Îles Noires
désenchanté, et je regarde déjà la ville et les habitants comme
rétablis en leur premier état; mais je suis en peine d'apprendre
ce que deviendra la magicienne. - Donnez-vous un peu de patience,
répondit la sultane; vous aurez demain la satisfaction que vous
désirez, si le sultan, mon seigneur, veut bien y consentir.»
Schahriar, qui, comme on l'a déjà dit, avait pris son parti là-
dessus, se leva pour aller remplir ses devoirs.