Effectivement, Dinarzade, comme elle se l'était proposé, appela de
très-bonne heure la sultane: Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous
ne dormez pas, je vous supplie de nous achever l'agréable histoire
du roi des Îles Noires; je meurs d'impatience de savoir comment il
fut changé en marbre. - Vous l'allez apprendre, répondit
Scheherazade, avec la permission du sultan.
«Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi
des quatre Îles Noires. Je ne vous dirai point si elle dormait ou
non; mais je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon
cabinet, où j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon
conseil, et, à mon retour, la reine, habillée de deuil, les
cheveux épars et en partie arrachés, vint se présenter devant moi:
«Sire, me dit-elle, je viens supplier votre majesté de ne pas
trouver étrange que je sois dans l'état où je suis: trois
nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en même temps,
sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que les
faibles marques. - Et quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-
je. - La mort de la reine ma chère mère, me répondit-elle, celle
du roi mon père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes
frères, qui est tombé dans un précipice.»
«Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le
véritable sujet de son affliction, et je jugeai qu'elle ne me
soupçonnait pas d'avoir tué son amant: «Madame, lui dis-je, loin
de blâmer votre douleur, je vous assure que j'y prends toute la
part que je dois. Je serais extrêmement surpris que vous fussiez
insensible à la perte que vous avez faite. Pleurez; vos larmes
sont d'infaillibles marques de votre excellent naturel. J'espère
néanmoins que le temps et la raison pourront apporter de la
modération à vos déplaisirs.»
«Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve
à ses chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à
s'affliger. Au bout de ce temps-là, elle me demanda la permission
de faire bâtir le lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais,
où elle voulait, disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses
jours. Je le lui permis, et elle fit bâtir un palais superbe, avec
un dôme qu'on peut voir d'ici, et elle l'appela le Palais des
Larmes.
«Quand il fut achevé, elle y fit porter son amant, qu'elle avait
fait transporter où elle avait jugé à propos, la même nuit que je
l'avais blessé. Elle l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des
breuvages qu'elle lui avait fait prendre, et elle continua de lui
en donner et de les lui porter elle-même tous les jours, dès qu'il
fut au Palais des Larmes.
«Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce
malheureux: il était non-seulement hors d'état de marcher et de se
soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il
ne donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la
reine n'eût que la consolation de le voir et de lui dire tout ce
que son fol amour pouvait lui inspirer de plus tendre et de plus
passionné, elle ne laissait pas de lui rendre chaque jour deux
visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela, mais je
feignais de l'ignorer.
«Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir
quelle y était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit
où je ne pouvais être vu, je l'entendis parler dans ces termes à
son amant: «Je suis dans la dernière affliction de vous voir en
l'état où vous êtes; je ne sens pas moins vivement que vous-même
les maux cuisants que vous souffrez; mais, chère âme, je vous
parle toujours, et vous ne me répondez pas. Jusques à quand
garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! les plus
doux moments de ma vie sont ceux que je passe ici à partager vos
douleurs. Je ne puis vivre éloignée de vous, et je préférerais le
plaisir de vous voir sans cesse à l'empire de l'univers.»
«À ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs
et ses sanglots, je perdis enfin patience: je me montrai, et
m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il
est temps de mettre fin à une douleur qui nous déshonore tous
deux; c'est trop oublier ce que vous me devez et ce que vous vous
devez à vous-même. - Sire, me répondit-elle, s'il vous reste
quelque considération, ou plutôt quelque complaisance pour moi, je
vous supplie de ne me pas contraindre. Laissez-moi m'abandonner à
mes chagrins mortels; il est impossible que le temps les diminue.»
«Quand je vis que mes discours, au lieu de la faire rentrer dans
son devoir, ne servaient qu'à irriter sa fureur, je cessai de lui
parler, et me retirai. Elle continua de visiter tous les jours son
amant, et durant deux années entières elle ne fit que se
désespérer.
«J'allai une seconde fois au Palais des Larmes pendant qu'elle y
était. Je me cachai encore, et j'entendis qu'elle disait à son
amant: «Il y a trois ans que vous ne m'avez dit une seule parole,
et que vous ne répondez point aux marques d'amour que je vous
donne par mes discours et mes gémissements; est-ce par
insensibilité ou par mépris? Ô tombeau! aurais-tu détruit cet
excès de tendresse qu'il avait pour moi? aurais-tu fermé ces yeux
qui me montraient tant d'amour et qui faisaient toute ma joie?
Non, non, je n'en crois rien. Dis-moi plutôt par quel miracle tu
es devenu le dépositaire du plus rare trésor qui fut jamais.»
«Je vous avoue, seigneur, que je fus indigné de ces paroles: car
enfin, cet amant chéri, ce mortel adoré, n'était pas tel que vous
pourriez vous l'imaginer: c'était un Indien noir, originaire de
ces pays. Je fus, dis-je, tellement indigné de ce discours, que je
me montrai brusquement; et apostrophant le même tombeau, à mon
tour: «Ô tombeau! m'écriai-je, que n'engloutis-tu ce monstre qui
fait horreur à la nature! ou plutôt, que ne consumes-tu l'amant et
la maîtresse!»
«J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise
auprès du noir, se leva comme une furie: «Ah! cruel, me dit-elle,
c'est toi qui causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je
ne l'ai que trop longtemps dissimulé: c'est ta barbare main qui a
mis l'objet de mon amour dans l'état pitoyable où il est; et tu as
la dureté de venir insulter une amante au désespoir! - Oui, c'est
moi, interrompis-je, transporté de colère, c'est moi qui ai châtié
ce monstre comme il le méritait; je devais te traiter de la même
manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
longtemps que tu abuses de ma bonté.» En disant cela je tirai mon
sabre et je levai le bras pour la punir. Mais regardant
tranquillement mon action: «Modère ton courroux,» me dit-elle avec
un sourire moqueur. En même temps elle prononça des paroles que je
n'entendis point, et puis elle ajouta: «Par la vertu de mes
enchantements, je te commande de devenir tout à l'heure moitié
marbre et moitié homme.» Aussitôt, seigneur, je devins tel que
vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les
morts...»
Scheherazade, en cet endroit, ayant remarqué qu'il était jour,
cessa de poursuivre son conte.
Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien obligée au
sultan; c'est à sa bonté que je dois l'extrême plaisir que je
prends à vous écouter. - Ma soeur, lui répondit la sultane, si
cette même bonté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain,
vous entendrez des choses qui ne vous feront pas moins de plaisir
que celles que je viens de vous raconter. Quand Schahriar n'aurait
pas résolu de différer d'un mois la mort de Scheherazade, il ne
l'aurait pas fait mourir ce jour-là.