Dinarzade ne fut pas paresseuse à réveiller la sultane sur la fin
de cette nuit. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez
pas, je vous prie, en attendant le jour, qui va paraître bientôt,
de nous raconter ce qui se passa dans ce beau château où vous nous
laissâtes hier. Scheherazade reprit aussitôt le conte du jour
précédent; et s'adressant toujours à Schahriar: Sire, dit-elle, le
sultan ne voyant donc personne dans la cour où il était, entra
dans de grandes salles, dont les tapis de pied étaient de soie,
les estrades et les sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les
portières, des plus riches étoffes des Indes, relevées d'or et
d'argent. Il passa ensuite dans un salon merveilleux, au milieu
duquel il y avait un grand bassin avec un lion d'or massif à
chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par la gueule, et
cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles; ce qui
n'accompagnait pas mal un jet d'eau qui, s'élançant du milieu du
bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à
l'arabesque.
Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les
parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres
agréments concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce
lieu admirable, c'était une infinité d'oiseaux, qui y
remplissaient l'air de leurs chants harmonieux, et qui y faisaient
toujours leur demeure, parce que des filets tendus au-dessus des
arbres et du palais les empêchaient d'en sortir.
Le sultan se promena longtemps d'appartement en appartement, où
tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher,
il s'assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin; et
là, rempli de tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il
voyait encore, il faisait des réflexions sur tous ces différents
objets, quand tout à coup une voix plaintive, accompagnée de cris
lamentables, vint frapper son oreille. Il écouta avec attention,
et il entendit distinctement ces tristes paroles: «Ô fortune! qui
n'as pu me laisser jouir longtemps d'un heureux sort, et qui m'as
rendu le plus infortuné de tous les hommes, cesse de me
persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes
douleurs. Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après
tous les tourments que j'ai soufferts?»
Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller
du côté d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une
grande salle, il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien
fait et très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu
élevé de terre. La tristesse était peinte sur son visage. Le
sultan s'approcha de lui et le salua. Le jeune homme lui rendit
son salut, en lui faisant une inclination de tête fort basse; et
comme il ne se levait pas: «Seigneur, dit-il au sultan, je juge
bien que vous méritez que je me lève pour vous recevoir et vous
rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si forte s'y
oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré. - Seigneur,
lui répondit le sultan, je vous suis fort obligé de la bonne
opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne
vous pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois
de fort bon coeur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines,
je viens vous offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de
moi d'apporter du soulagement à vos maux, je m'y emploierais de
tout mon pouvoir! Je me flatte que vous voudrez bien me raconter
l'histoire de vos malheurs; mais, de grâce, apprenez-moi
auparavant ce que signifie cet étang qui est près d'ici, et où
l'on voit des poissons de quatre couleurs différentes; ce que
c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez, et d'où vient
que vous y êtes seul.» Au lieu de répondre à ces questions, le
jeune homme se mit à pleurer amèrement: «Que la fortune est
inconstante! s'écria-t-il; elle se plaît à abaisser les hommes
qu'elle a élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un
bonheur qu'ils tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours
purs et sereins?»
Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria
très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur:
«Hélas! seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je
n'être pas affligé? et le moyen que mes yeux ne soient pas des
sources intarissables de larmes?» À ces mots; ayant levé sa robe,
il fit voir au sultan qu'il n'était homme que depuis la tête
jusqu'à la ceinture, et que l'autre moitié de son corps était de
marbre noir...
En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours pour faire
remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar
fut tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se
sentit si fort attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut
de la laisser vivre pendant un mois. Il se leva néanmoins à son
ordinaire, sans lui parler de sa résolution.