Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade dit encore à la sultane:
«Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de
continuer l'histoire du roi grec et du médecin Douban. - Je vais
contenter votre curiosité, ma soeur, reprit Scheherazade, avec la
permission du sultan, mon seigneur.» Alors elle reprit ainsi son
conte:
«Le roi grec, poursuivit le pêcheur, ne se contenta pas de
recevoir à sa table le médecin Douban: vers la fin du jour,
lorsqu'il voulut congédier l'assemblée, il le fit revêtir d'une
longue robe fort riche, et semblable à celle que portaient
ordinairement ses courtisans en sa présence; outre cela, il lui
fit donner deux mille sequins. Le lendemain et les jours suivants,
il ne cessa de le caresser. Enfin, ce prince, croyant ne pouvoir
jamais assez reconnaître les obligations qu'il avait à un médecin
si habile, répandait sur lui, tous les jours, de nouveaux
bienfaits.
«Or, ce roi avait un grand vizir qui était avare, envieux et
naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n'avait pu
voir sans peine les présents qui avaient été faits au médecin,
dont le mérite d'ailleurs commençait à lui faire ombrage: il
résolut de le perdre dans l'esprit du roi. Pour y réussir, il alla
trouver ce prince, et lui dit en particulier, qu'il avait un avis
de la dernière importance à lui donner. Le roi lui ayant demandé
ce que c'était: «Sire, lui dit-il, il est bien dangereux à un
monarque d'avoir de la confiance en un homme dont il n'a point
éprouvé la fidélité. En comblant de bienfaits le médecin Douban,
en lui faisant toutes les caresses que votre majesté lui fait,
vous ne savez pas que c'est un traître qui ne s'est introduit dans
cette cour que pour vous assassiner. - De qui tenez-vous ce que
vous m'osez dire? répondit le roi. Songez-vous que c'est à moi que
vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas
légèrement? - Sire, répliqua le vizir, je suis parfaitement
instruit de ce que j'ai l'honneur de vous représenter. Ne vous
reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si votre majesté
dort, qu'elle se réveille: car enfin, je le répète encore, le
médecin Douban n'est parti du fond de la Grèce, son pays, il n'est
venu s'établir dans votre cour, que pour exécuter l'horrible
dessein dont j'ai parlé. - Non, non, vizir, interrompit le roi, je
suis sûr que cet homme, que vous traitez de perfide et de traître,
est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes; il n'y a
personne au monde que j'aime autant que lui. Vous savez par quel
remède, ou plutôt par quel miracle il m'a guéri de ma lèpre; s'il
en veut à ma vie, pourquoi me l'a-t-il sauvée? Il n'avait qu'à
m'abandonner à mon mal; je n'en pouvais échapper; ma vie était
déjà à moitié consumée. Cessez donc de vouloir m'inspirer
d'injustes soupçons; au lieu de les écouter, je vous avertis que
je fais dès ce jour à ce grand homme, pour toute sa vie, une
pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui
toutes mes richesses et mes états mêmes, je ne le paierais pas
assez de ce qu'il a fait pour moi. Je vois ce que c'est, sa vertu
excite votre envie; mais ne croyez pas que je me laisse
injustement prévenir contre lui; je me souviens trop bien de ce
qu'un vizir dit au roi Sindbad son maître, pour l'empêcher de
faire mourir le prince son fils...»
Mais, sire, ajouta Scheherazade, le jour qui paraît me défend de
poursuivre.» Je sais bon gré au roi grec, dit Dinarzade, d'avoir
eu la fermeté de rejeter la fausse accusation de son vizir. - Si
vous louez aujourd'hui la fermeté de ce prince, interrompit
Scheherazade, vous condamnerez demain sa faiblesse, si le sultan
veut bien que j'achève de raconter cette histoire.» Le sultan,
curieux d'apprendre en quoi le roi grec avait eu de la faiblesse,
différa encore la mort de la sultane.