Dès que Dinarzade s'aperçut qu'il était temps d'appeler la
sultane, elle lui dit: «Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous
supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt, de me conter
un de ces beaux contes que vous savez. - Racontez-nous celui du
troisième vieillard, dit le sultan à Scheherazade; j'ai bien de la
peine à croire qu'il soit plus merveilleux que celui du vieillard
et des deux chiens noirs.
- Sire, répondit la sultane, le troisième vieillard raconta son
histoire au génie: je ne vous la dirai point; car elle n'est point
venue à ma connaissance, mais je sais qu'elle se trouva si fort
au-dessus des deux précédentes, par la diversité des aventures
merveilleuses qu'elle contenait, que le génie en fut étonné. Il
n'en eut pas plus tôt ouï la fin, qu'il dit au troisième
vieillard: «Je t'accorde le dernier tiers de la grâce du marchand;
il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir tiré d'embarras
par vos histoires. Sans vous il ne serait plus au monde.» En
achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
compagnie.
Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes
les grâces qu'il leur devait. Ils se réjouirent avec lui de le
voir hors de péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun
reprit son chemin. Le marchand s'en retourna auprès de sa femme et
de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses
jours. Mais, sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient
les contes que j'ai racontés jusqu'ici à votre majesté, ils
n'approchent pas de celui du pêcheur. Dinarzade, voyant que la
sultane s'arrêtait, lui dit: «Ma soeur; puisqu'il nous reste
encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce pêcheur;
le sultan le voudra bien.» Schahriar y consentit, et Scheherazade
reprenant son discours, poursuivit de cette manière:
HISTOIRE DU PÊCHEUR.
Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre, qu'à
peine pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois
enfants, dont sa famille était composée. Il allait tous les jours
à la pêche de grand matin, et chaque jour il s'était fait une loi
de ne jeter ses filets que quatre fois seulement.
Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la
mer. Il se déshabilla et jeta ses filets; et comme il les tirait
vers le rivage, il sentit d'abord de la résistance: Il crut avoir
fait une bonne pêche, et s'en réjouissait déjà en lui-même; mais
un moment après, s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait
dans ses filets que la carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de
chagrin... Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce
qu'elle vit paraître le jour:
«Ma soeur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce commencement me
charme, et je prévois que la suite sera fort agréable. - Rien
n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la
sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me
fait la grâce de me laisser vivre.» Schahriar, curieux d'apprendre
le succès de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce
jour-là Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point
encore ce cruel ordre.