Vers la fin de la nuit suivante, Dinarzade, avec la permission du
sultan, parla dans ces termes:
Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie
s'était saisi du marchand et l'allait tuer impitoyablement, il se
jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: «Prince des
génies, lui dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre
votre colère, et de me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous
raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez; mais
si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que
l'aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis-je
espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le
tiers de son crime?» Le génie fut quelque temps à se consulter là-
dessus; mais enfin il répondit: «Hé bien! voyons, j'y consens.»
HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE.
«Je vais donc, reprit le vieillard, commencer mon récit: écoutez-
moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est
ma cousine, et de plus, ma femme. Elle n'avait que douze ans quand
je l'épousai: ainsi je puis dire qu'elle ne devait pas moins me
regarder comme son père, que comme son parent et son mari.
«Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants;
mais sa stérilité ne m'a point empêché d'avoir pour elle beaucoup
de complaisance et d'amitié. Le seul désir d'avoir des enfants me
fit acheter une esclave, dont j'eus un fils[6] qui promettait
infiniment. Ma femme en conçut de la jalousie, prit en aversion la
mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments, que je ne les
connus que trop tard.
«Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque
je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai
à ma femme, dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et
je la priai d'en avoir soin pendant mon absence, qui dura une
année entière.
«Elle profita de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle
s'attacha à la magie, et quand elle sut assez de cet art
diabolique pour exécuter l'horrible dessein qu'elle méditait, la
scélérate mena mon fils dans un lieu écarté. Là, par ses
enchantements, elle le changea en veau, et le donna à mon fermier,
avec ordre de le nourrir, comme un veau, disait-elle, qu'elle
avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
abominable: elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à
mon fermier.
«À mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de
l'enfant: «Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre
fils, il y a deux mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce
qu'il est devenu.» Je fus touché de la mort de l'esclave; mais
comme mon fils n'avait fait que disparaître, je me flattai que je
pourrais le revoir bientôt. Néanmoins huit mois se passèrent sans
qu'il revînt, et je n'en avais aucune nouvelle, lorsque la fête du
grand Baïram[7] arriva. Pour la célébrer, je mandai à mon fermier
de m'amener une vache des plus grasses pour en faire un sacrifice.
Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était l'esclave elle-
même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais dans le
moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire des
beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux
des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me
résoudre à la frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller
prendre une autre.
Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et
s'opposant à un ordre qui rendait sa malice inutile: «Que faites-
vous, mon ami? s'écria-t-elle. Immolez cette vache. Votre fermier
n'en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre à l'usage que
nous en voulons faire.» Par complaisance pour ma femme, je
m'approchai de la vache; et combattant la pitié qui en suspendait
le sacrifice, j'allais porter le coup mortel, quand la victime,
redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma une seconde
fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui
disant: «Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses
larmes me fendent le coeur.»
«Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en
l'écorchant, il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle
nous eût paru très-grasse. J'en eus un véritable chagrin: «Prenez-
la pour vous, dis-je au fermier, je vous l'abandonne; faites-en
des régals et des aumônes à qui vous voudrez; et si vous avez un
veau bien gras, amenez-le moi à sa place.» Je ne m'informai pas de
ce qu'il fit de la vache; mais peu de temps après qu'il l'eut fait
enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort
gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon fils, je ne laissai
pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De son côté, dès
qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à moi, qu'il
en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre la
terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion et me conjurer
de n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant,
autant qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.
«Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je
ne l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié
qui m'intéressa pour lui; ou, pour mieux dire, le sang fit en moi
son devoir.» Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous.
Ayez-en un grand soin; et à sa place, amenez-en un autre
incessamment.»
«Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de
s'écrier encore: «Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne
sacrifiez pas un autre veau que celui-là. - Ma femme, lui
répondis-je, je n'immolerai pas celui-ci. Je veux lui faire grâce;
je vous prie de ne vous y point opposer.» Elle n'eut garde, la
méchante femme, de se rendre à ma prière; elle haïssait trop mon
fils, pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en demanda le
sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le lui
accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...»
Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le
jour: «Ma soeur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce
conte, qui soutient si agréablement mon attention. - Si le sultan
me laisse encore vivre aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous
verrez que ce que je vous raconterai demain vous divertira
beaucoup davantage.» Schahriar, curieux de savoir ce que
deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche, dit à la
sultane, qu'il serait bien aise d'entendre la nuit prochaine la
fin de ce conte.