Donc, nous voilà revenus au Grand Palais!
On ne peut plus vivre à Paris quinze jours sans que surgisse une raison
de retourner au Grand Palais. Ce mois-ci, c'est--à côté du Salon
d'automne--le Salon de «locomotion aérienne» qui nous y rappelle. Il
convient que les retardataires se pressent. Le Salon de locomotion
aérienne ferme ses portes dans cinq jours,--exactement jeudi prochain;
et, puisque les «ensembles décoratifs» sont à la mode, je dirai qu'au
seul point de vue esthétique il est indispensable de l'avoir vu, ce
Salon, et de s'être empli les yeux du spectacle qu'il donne, car peu
d'«ensembles» sont aussi prodigieusement décoratifs que celui-là. Et
voici ce qui est admirable: le Salon de locomotion aérienne est
décoratif, sûrement, sans le savoir; il est une chose très belle à son
insu. Ceux qui l'ont organisé n'ont voulu apporter là que des documents;
disposer dans l'ordre le plus commode, et sans particulier souci de
beauté, le matériel un peu encombrant dont leur science toute neuve se
compose; et cet outillage aux complications duquel le passant ne
comprend généralement rien. Il ne comprend pas, mais il admire; il
admire un mystère, voilà tout. Il rêve, avec une sorte de ravissement
respectueux, devant ces carcasses; devant ces choses provisoirement
inanimées, où les hommes mettront une âme quand il leur plaira, et qui
soudain deviendront des êtres dans l'espace.
Et peu à peu, si l'on songe à un tel prodige, n'est-il pas vrai que ces
ailes éployées, ces hélices, ces voilures, ces véhicules aériens, dont
quelques-uns semblent les sarcophages ou les gaines d'oiseaux géants, et
qui, si légèrement posés sur leurs roues minuscules, font penser au vers
de Lemierre:
Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes;
n'est-il pas vrai que ces choses ont une beauté; qu'elles sont belles
par leur prestige même, par tout ce qu'elles expriment de noblesse,
d'harmonie, de miraculeuse vaillance?
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Les Rétrospectives sont très à la mode depuis quelque temps; et il faut
rendre cette justice à nos peintres: leur prodigieuse fécondité ne les
détourne point du respect des gloires ou, tout au moins, des mérites du
passé. Il semble même--et cela est assez plaisant--qu'à mesure qu'ils
peignent davantage ils éprouvent plus de plaisir à honorer ceux qui,
avant eux, surent bien peindre. La dernière en date de ces
Rétrospectives est celle de Gaston Latouche, au Salon de la Comédie
humaine, qui s'est ouvert il y a quelques jours, rue de Sèze, et qu'on
peut visiter jusqu'à la fin du mois. Gaston Latouche n'est représenté au
Salon de la Comédie humaine que par huit toiles; mais l'étrange et
amusant panneau! L'organisateur de ce Salon, notre distingué confrère
Arsène Alexandre, admire en Gaston Latouche un «délicieux lyrique». Et
il voudrait nous faire aimer cette oeuvre qui, dit-il, «étudiée dans son
ensemble, apparaîtra un jour pleine de grandes visées, de saines
tendresses, de justes colères et de mélodieuse pitié, avec ces soudaines
escapades dans le comique, à la façon des intermèdes de Shakespeare et
des féeries de Marivaux». Allez donc voir les «singeries» de Latouche,
et, tout autour d'elles, les deux cents petites toiles où se déploie si
curieusement la verve satirique de nos contemporains. Je n'ose nommer
personne, de peur d'oublier injustement quelqu'un; d'autant qu'on peut
ici remercier tout le monde. Il fut un temps, pas bien éloigné de nous,
où la Peinture croyait déchoir à se montrer joyeuse, fantaisiste, voire
caricaturale un peu; et Latouche fut précisément un de ceux qui
prouvèrent qu'on peut être un pamphlétaire et philosopher très
comiquement, à l'aide d'un pinceau. Une légion d'artistes suit
aujourd'hui cet exemple. Nous avions nos «auteurs gais»; nous avons
désormais nos «peintres gais». C'est fort bien. Et les Salons de la
Comédie humaine contribueront heureusement au succès que mérite une si
spirituelle et si bienfaisante entreprise. Et puissions-nous y voir,
dans l'avenir, plus de poupées encore! Les «Parisiennes» qu'on nous y
montre, chaque hiver, sont de petits chefs-d'oeuvre d'ingéniosité et de
grâce. Mais ne pourrait-on pas étendre à d'autres catégories sociales un
art si délicat, et faire servir la Poupée à la description, je ne dis
pas seulement vestimentaire, mais psychologique et morale aussi, d'une
société tout entière? Est-ce que, présentés sous cette forme le
bourgeois, le «dandy», le paysan, l'ouvrier, observés et décrits dans la
stricte réalité de leurs attitudes et de leurs costumes, ne
constitueraient pas pour l'historien, le sociologue et l'artiste, des
documents du plus savoureux intérêt?
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Ce qu'il faut aller voir aussi, et sans tarder, c'est le musée
Jacquemart-André, qui est désormais ouvert au public deux jours par
semaine, le jeudi et, gratuitement, le dimanche.
Des collections comme celle-ci--et il faut espérer qu'elle ne restera
pas unique en son genre, à Paris--présentent un attrait particulier que
les musées ordinaires n'ont pas. Elles font mieux que nous montrer de
belles choses; elles nous donnent le régal d'un spectacle rare et que
nous ne nous étions point attendus à jamais connaître: le spectacle du
décor même où vécut la personne illustre, ou puissante, ou simplement
enviée, qui posséda ces trésors; elles nous donnent, pour une heure,
l'illusion amusante d'avoir été mêlés à son intimité... Et ce qui
étonne, ce qui émeut le plus, en effet, le passant, à l'aspect des
richesses de ce prodigieux musée Jacquemart, c'est justement la pensée
qu'un tel amoncellement de merveilles fut le cadre familier, quotidien,
d'une existence humaine; c'est qu'un tel rêve d'art ait pu être
paisiblement réalisé par quelqu'un, au numéro 158 du boulevard
Haussmann, dans un immeuble quelconque, le long duquel circulait, depuis
tant d'années, la foule indifférente.
Remercions ceux qui, ayant possédé de tels biens, ont voulu qu'après eux
ils fussent à nous... Remercions-les, mais surtout envions-les. Car ils
se sont donné à eux-mêmes la plus profonde et la plus noble des joies:
celle de se survivre à soi-même, et de se survivre dans de la beauté.
Ils ont bâti une maison que leur souvenir seul habitera; ils ont créé un
trésor où leur âme s'est répandue, et qui demeurera à la place même où
ils l'ont mis. Ils ont échappé à l'horreur de la «grande vente», qui
disperse tout, profane tout, achève l'anéantissement du pauvre riche...
Ils ne sont pas morts, puisque leur foyer est toujours là, et que nous
le gardons.