Quelle ne fut pas la stupéfaction de Paris--bientôt partagée par le
monde--quand, le 22 août 1911, on apprit, en ouvrant le _Temps_, que la
_Joconde_, l'un des «deux miracles de la peinture», au dire de
Saint-Victor, avait soudainement disparu, enlevée la veille, au matin,
du Salon Carré du Louvre, dont elle était la perle radieuse, par un
mystérieux ravisseur! Ce fut une émotion universelle. La foule, pour une
fois, partagea le sentiment de l'élite. Des gens qui n'avaient jamais
franchi le seuil du Musée eurent la vague conscience de la perte
peut-être irréparable que venaient de faire l'Art et le patrimoine
national.
Or la _Joconde_, au moment où l'on désespérait de jamais plus la revoir,
vient d'être retrouvée à Florence, sa patrie même, sa ville natale, et
la nouvelle de cette heureuse fortune n'apparut pas d'abord moins
incroyable que celle du rapt ancien.
Au lendemain de ce troublant enlèvement, _L'Illustration_, bien sûre, en
l'occurrence, d'être d'accord avec le sentiment public, et convaincue de
seconder les voeux ardents que formaient tous ses lecteurs pour le
retour à la cimaise désertée de l'inoubliable fugitive, faisait une
offre dont elle pouvait escompter le succès.
«Comme il est à peu près certain, disait l'avis publié dans ses colonnes
et reproduit dans la presse entière, que celui qui a commis le rapt n'en
pourra tirer aucun avantage, on doit redouter qu'effrayé de l'émotion
soulevée par son forfait, et dans la crainte d'être découvert, il ne
détruise le frêle panneau de bois, _L'Illustration_ espère empêcher un
pareil crime par l'appât d'une somme importante et s'engage à verser:
10.000 francs à la personne dont les indications permettront de
retrouver le détenteur du tableau ou l'endroit où il est recelé; 40.000
francs à la personne qui rapportera la _Joconde_ à _L'Illustration_. Cet
engagement est valable pour un mois. Et _L'Illustration_ augmentera de
5.000 francs la seconde prime si la restitution a lieu avant le 15
septembre.»
Le nombre formidable de lettres qui nous parvinrent dès les premiers
jours où fut connue notre offre attesta, quelles que fussent d'ailleurs
les considérations qui guidaient nos correspondants, combien la question
passionnait.
[Illustration: La _Joconde_ et les agents préposés à sa garde, dans la
salle des Portraits italiens à la Galerie des Offices de lourds bancs de
chêne ont été disposés pour maintenir le public admis à défiler devant
le tableau.--_phot. Robert Vaucher_.]
Hélas! aucune de ces communications qui nous arrivaient, à chaque
distribution, par brassées, n'apporta la révélation si ardemment
désirée! Ces volumineux courriers, examinés avec les soins les plus
attentifs, ne nous donnèrent, non plus qu'à la police, aucun indice qui
permît de soupçonner la piste du ravisseur. Le délai d'un mois que nous
avions imparti aux informateurs bénévoles, aux détectives amateurs pour
nous transmettre leurs indications, leurs soupçons, passa sans nous
avoir donné, touchant le vol et le voleur, la moindre lumière. Nous
n'eûmes point, et nous le regrettâmes, à verser les primes offertes.
En présence de cet insuccès, et le temps fixé par nous s'étant écoulé,
la Société des Amis du Louvre, reprenant notre idée, mettait à la
disposition du préfet de police une somme de 25.000 francs «qui serait
attribuée à la personne dont les renseignements décisifs auraient amené
le retour au Louvre du tableau dérobé». Aucune condition de temps, cette
fois, et l'antiquaire Geri, de Florence, à qui nous devons la
restitution du chef-d'oeuvre, «pourra, à juste titre, a déclaré M.
Raymond Kochlin, président des Amis du Louvre, entrer en possession de
la récompense promise».
«Quel criminel audacieux, nous demandions-nous au lendemain du vol, quel
mystificateur, quel maniaque de la collection, quel fou d'amour,
peut-être, a commis cet enlèvement?»
Ni l'un, ni l'autre: un pauvre hère auquel il ne fallut pas, pour
accomplir son coup, grande audace; un ouvrier italien, parfaitement
insensible, d'ailleurs, aux sortilèges de la beauté, et qui n'eut en
vue--du moins l'a-t-il prétendu--que de restituer patriotiquement à sa
patrie une des oeuvres d'art que lui avait enlevées Napoléon! Les mânes
du Vinci durent en tressaillir, lui qui, d'un coeur fervent de pèlerin,
était jadis retourné en Italie pour en ramener en France cette fille
entre toutes préférées de son génie, celle que son pinceau avait le plus
amoureusement caressée.
Le ravisseur de la _Joconde_ s'appelle Vincenzo Perugia, né à Dumenza,
dans la province de Côme, âgé de trente-deux ans. Il est, de son état,
peintre décorateur, «dans une certaine mesure un artiste», dit-il en sa
candide vanité. Il avait travaillé quelque temps au Louvre--encore qu'il
fût étranger et repris de justice--à la mise sous verre des tableaux les
plus précieux. Il en connaissait donc les aîtres. Il était, d'autre
part, connu, si vaguement que ce fût, du personnel. Il n'éprouva donc
pas de difficultés à pénétrer, le lundi matin 21 août 1911, dans le
musée, où, il revenait quelquefois, sous le prétexte d'y voir des
camarades.
Il avait depuis longtemps choisi, entre les oeuvres dont la reprise par
l'Italie lui semblait souhaitable--pour suivre sa version--le
chef-d'oeuvre de Léonard, «dans lequel est si vive l'expression du bel
art italien». Elle lui souriait, comme à tant d'autres. Il avait étudié
la façon dont le tableau était fixé au mur, et, comme on dit, préparé
son affaire. Quand il eut causé un instant avec ses anciens compagnons
de travail, il s'en revint vers le Salon Carré.
«La salle, a-t-il raconté, était déserte, et la _Joconde_ me souriait.
J'étais désormais bien décidé à la voler. En un rien de temps j'eus
décroché le tableau du mur. J'enlevai le cadre et je me rendis aussitôt
sous un escalier que je connaissais où je le déposai. Je le répète, il
ne m'avait fallu que quelques instants pour exécuter mon vol. Quelques
minutes après, je retournai dans la salle où était la _Joconde_. Je pris
alors le tableau et le cachai sous ma blouse. Je m'en allai sans
éveiller de soupçon.»
Alors commença pour la divine Monna Lisa un obscur roman.
Du palais des rois elle tomba dans une humble hôtellerie du quartier de
l'Hôpital-Saint-Louis, cité du Héron. Son ravisseur la soignait: il
avait fait confectionner une belle caisse à double fond, où elle
reposait entre deux lés de velours. Le gaillard connaissait la valeur de
son butin.
Il semble bien qu'il ait tenté quelques démarches en vue de s'en
débarrasser. En vain! il dut la garder ainsi plus de deux ans. Puis,
découvrant un jour, dans une gazette italienne, une annonce où M. Alfred
Geri, antiquaire à Florence, demandait à acheter, en vue d'une
exposition prochaine, «des objets d'art de n'importe quel genre», il lui
écrivit pour lui proposer... la _Joconde_! Il signait sa lettre
«Leonardi Vincenzo».
M. Geri est de ces antiquaires cultivés qui ont, depuis quelques
lustres, renouvelé et relevé ce qu'on appelait autrefois un peu
dédaigneusement la brocante. Il a été, dix-huit années durant, le
régisseur de la grande tragédienne italienne Eleonora Duse. Très
aimablement il a exposé, en français élégant, à notre correspondant de
Rome, M. Robert Vaucher--que nous avions prié, à la grande nouvelle, de
se transporter à Florence, où il devança les journalistes parisiens--les
circonstances qui amenèrent la découverte de l'admirable portrait.
Au début, M. Geri n'attacha pas grande importance à cette stupéfiante
lettre, datée et timbrée de Paris, 29 novembre. Pourtant, le mobile que
donnait, du vol dont il s'accusait, ce Leonardi, affirmant, dès lors,
qu'il avait agi dans le but de rendre à l'Italie une oeuvre d'art ravie
par Napoléon, l'amusa. Il en fit part, en riant, à M. Poggi,
conservateur du musée des Offices. Celui-ci vit sans doute plus loin. Il
conseilla à M. Geri de répondre à son mystérieux correspondant: le drame
se nouait.
[Illustration: M. Alfred Geri, l'antiquaire de Florence, auquel fut
proposée la _Joconde_.]
[Illustration: La foule devant la Galerie des Offices à Florence,
pendant l'exposition de la _Joconde_. _Phot. M. G. Walter_.]
[Illustration: Le premier groupe admis à défiler le dimanche 14 décembre
devant la _Joconde_. _Phot. Robert Vaucher._]
Le pseudo Leonardi se déclara tout aussitôt prêt à se rendre en Italie,
avec le tableau. Mais M. Geri remarque ici que ce voleur patriote est un
peu brouillé avec le calendrier:
«Le 6 décembre, une de ses lettres me parvenait, datée du 13 décembre,
et m'annonçait l'arrivée de son signataire à Milan pour le mercredi
prochain 17; il voulait dire, probablement, le 10. Mais M. Poggi et moi
ne pouvions en avoir la certitude, et comme, le 17, nous n'étions libres
ni l'un ni l'autre, nous convînmes de demander un rendez-vous pour le
20. Or, le 9 décembre, avant que j'eusse eu le temps de récrire, un
télégramme m'annonçait que «Leonardi» serait à Florence le 10.
Rapidement je fis prévenir M. Poggi, qui était allé à Bologne et qui me
promit d'être chez moi, le lendemain à 3 heures.
»Ce mercredi-là, dans l'après-midi, se présentait à mon bureau un homme
jeune, maigre, aux moustaches noires, vêtu modestement, qui me déclara
être le possesseur de la _Joconde_ et qui m'invita à l'accompagner à son
hôtel pour voir le tableau. Il répondit avec beaucoup d'assurance à
toutes mes questions et me dit vouloir de son tableau 500.000 francs. Je
me déclarai prêt à payer cette somme et l'invitai à revenir le lendemain
à 3 heures. Nous irions alors, avec un de mes amis grand connaisseur,
vérifier l'authenticité du tableau.
»Le lendemain, vers 3 heures, M. Poggi était chez moi. A 3 heures 10,
l'homme n'était pas encore là. L'affaire était-elle manquée?
L'impatience nous gagnait. Enfin, à 3 heures 15, Leonardi arriva. Nous
partîmes tous trois ensemble. M. Poggi et moi étions assez nerveux,
anxieux même. Leonardi, au contraire, semblait indifférent. Arrivés dans
la petite chambre qu'il occupait au troisième étage de l'hôtel, il tira
de dessous son lit une caisse de bois blanc où se trouvaient, pêle-mêle,
des pinceaux, des instruments de plâtrier, des blouses blanches de
chaux, et même une mandoline. Enlevant le premier fond, il découvrit un
objet enveloppé de velours rouge. Nous le prîmes, le posâmes sur le lit,
et, à nos yeux étonnés et ravis, la Joconde apparut, intacte et
merveilleusement conservée. Nous approchâmes le tableau de la fenêtre
pour le confronter avec une photographie que nous avions apportée. M.
Poggi déclara à Leonardi qu'il serait bon de porter le tableau à la
_Galleria degli Uffizi_ où nous trouverions tout ce qui serait
nécessaire pour en vérifier l'authenticité. Il accepta volontiers et
prit sous son bras le tableau toujours enveloppé dans le velours rouge.
»Imaginez, dit alors en riant M. Geri, que, comme nous allions monter en
voiture, notre compagnon fut interpellé. A sa sortie de l'hôtel, le
concierge lui demanda ce qu'il portait sous le bras et où il allait avec
cela. Leonardi répondit que c'était un tableau qu'il portait aux
Offices.
»Et, comme nous étions connus, il passa. Ah! si les gardiens du Louvre
avaient eu la même curiosité!... jamais la _Joconde_ ne serait venue à
Florence!...
»Au musée, M. Poggi ferma à double tour son cabinet, puis prit un
certain nombre de photographies faites au Louvre, afin d'examiner si
l'on se trouvait réellement en face de la vraie Joconde. Plus nos
confrontations avançaient, plus augmentait notre certitude: les
inscriptions au dos du tableau étaient conformes, les réparations faites
pour empêcher de s'aggraver une fissure de bois s'y trouvaient
également. Il n'y avait plus de doute: c'était le chef-d'oeuvre même de
Léonard de Vinci que cet ouvrier, qui avait en poche, pour toute
fortune, un franc quatre-vingts centimes, voulait me vendre pour 500.000
francs.»
Le dénouement fut prompt: à 7 heures, le même soir, le questeur,
accompagné d'un commissaire de police et d'agents, se présentait à
l'hôtel Tripoli-Italia et se faisait conduire à la chambre occupée par
le voyageur qui s'était fait inscrire sous le nom de Vincenzo Leonardi.
Celui-ci bouclait sa valise,--s'apprêtant sans doute à repartir. Il se
laissa docilement arrêter.
Son premier interrogatoire révéla son véritable état civil.
Vincenzo Perugia donna, immédiatement des mobiles de son vol la version
sentimentale que nous avons indiquée et qui laissa sceptiques et les
magistrats, et les journaux, et l'opinion en grande partie, à part
quelques optimistes qui voulurent bien admettre que peut-être on se
trouvait en présence d'un fanatique du patriotisme. Perugia protesta
encore très haut qu'il avait agi seul et n'avait eu aucun complice. Le
service de la Sûreté a quelque peine à le croire sur ce point.
On ne saurait exprimer la joie que produisit, après quelques
incrédulités, aussi bien en Italie qu'en France, la nouvelle de
l'heureux événement. La _Joconde_ était retrouvée! Il suffit que le
ministre de l'Instruction publique du roi Victor-Emmanuel, M. Credaro,
l'annonçât à la Chambre italienne pour apaiser soudain une discussion
parlementaire fort orageuse.
Le gouvernement français, par les soins de M. le marquis de San
Giuliano, ministre des Affaires étrangères, et l'intermédiaire de M.
Camille Barrère, ambassadeur de la République à Rome, était aussitôt
avisé de la bonne fortune qui lui advenait: la _Joconde_ allait lui être
rendue, au moment où personne n'y comptait plus. Le gouvernement
italien, en cette circonstance, se montrait d'une bonne grâce accomplie.
En échange, il demandait qu'on voulût bien lui permettre d'exposer
pendant quelques jours, à Florence, puis à Rome, le tableau
providentiellement retrouvé.
La souriante effigie avait été déposée d'abord, comme en un sanctuaire,
joyau parmi tant de joyaux, dans la salle des Gemmes, aux Offices. Ce
fut là, dans une blonde et douce lumière, que M. Corrado Ricci,
directeur général des Antiquités et des Beaux-Arts d'Italie, le peintre
Cavenaghi, dont les mains pieuses restaurèrent la _Cène_ à Milan, et qui
est renommé par sa parfaite connaissance de l'oeuvre du Vinci, et M.
Poggi, achevèrent de l'identifier. Pour l'ostension--on peut bien
employer ce mot en faveur d'une oeuvre quasi divine--elle fut
transportée, avec quelles infinies précautions! dans une des salles où
sont groupés les portraits, par eux-mêmes, des peintres de toutes les
écoles, les _Autoritratti_, dans la salle des peintres italiens. Une
foule immense, au dehors, attendait déjà d'être admise à défiler, par
groupes, devant l'adorable image.
La _Joconde_, parée d'un cadre ancien, fut disposée sur un chevalet
drapé de velours grenat. Une barrière improvisée, formée de lourdes
banquettes sculptées, fut disposée en avant, pour la défendre contre
d'irrespectueux contacts. Des policiers veillèrent alentour, mêlés aux
gardiens. Le public impatient fut enfin introduit, et, dans la seule
journée de dimanche, plus de 30.000 personnes purent contempler
l'énigmatique regard des yeux bruns, le divin sourire des lèvres
décolorées de Monna Lisa.
Déjà le prestigieux portrait est en route vers nous, en prenant le
chemin de Rome. Remise, non sans solennité à M. Barrère, elle sera
confiée par lui au gouvernement italien qui la fera exposer pendant cinq
jours à l'admiration des Romains. Après quoi, dans une huitaine, une
quinzaine au plus, ce sera notre tour de revoir la belle exilée. G. B.
_Voir aux pages 512-513_ LE VOLEUR DE LA «JOCONDE» ET L'ANTHROPOMÉTRIE.
[Illustration: (Bande dessinée s'étendant sur deux pages.) PROJET POUR LE
RETOUR DE MONNA LISA par Henriot.]