CHAPITRE VI ET DERNIER.

Toujours Madeleine.

Les habitans de Bréville viennent de se réunir pour le déjeuner. Les

dames sont déjà habillées pour la promenade projetée. Armand descend au

salon: sa figure est effrayante de pâleur, ses yeux expriment un

sentiment de terreur continuel.

«Te voilà, mon frère, dit Ernestine; on ne t'a pas vu depuis hier

dîner.--Non, je suis sorti... j'ai été indisposé... je me suis couché de

bonne heure...--Tu as l'air malade en effet.--Oui, je suis mal à mon

aise.

»--La promenade vous fera du bien, M. de Bréville, dit Emma; il faut

venir avec nous au-devant de mon oncle.»

Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'écrie: «Voilà la promenade toute

faite; j'aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour.--Vraiment!...

ah! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de

lui!...»

Le comte entre bientôt dans le salon. «Nous comptions aller à votre

rencontre, dit M. de Noirmont.--Et moi, j'ai voulu vous éviter cette

peine; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas été chercher où

j'étais: j'ai passé la nuit dans votre voisinage...--Où donc cela?--Chez

le garde Jacques.--Comme mon oncle est aimable! au lieu de revenir tout

de suite nous voir, il couche chez des paysans.--Ma chère Emma, j'étais

bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes

raisons. Enfin, il m'a donné l'hospitalité pour la nuit.

»--Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille? dit Ernestine.--Oui,

madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez

intéressant; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle

était singulièrement troublée: il y avait dans ses traits quelque chose

d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes

affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre

compte;... j'ai là vos quatre-vingt mille francs...--Vous me les

donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente.--Qu'importe, chez

le notaire ou ici? j'aime autant me débarrasser tout de suite de cette

somme...»

Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est

assis dans l'embrasure d'une croisée; il feint de regarder la campagne.

M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant: «Savez-vous que si on

m'eût volé dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journée? et

si je... si... eh bien!...

»--Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? vous pâlissez... dit M. de

Noirmont.

»--Mais, voilà qui est bien singulier;... je ne trouve plus mes billets

de banque!...--O mon Dieu!--J'ai beau regarder... Voici bien les trois

lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt

mille francs n'y sont plus.--Grand Dieu! on vous aurait volé?... Voyez,

voyez donc dans votre poche...»

Le comte fouille dans sa poche; chacun l'entoure, on attend avec anxiété

le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l'embrasure de

la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain; il ne retrouve pas ses

billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le

comte s'écrie:

«Attendez;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je

fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui étaient dans ma

poche; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis

bien certain: j'ai compté les billets, pour m'assurer si en route je

n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon

porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit

arrivé ainsi; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche,

et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu'ici.

»--Ah! je respire, dit Ernestine; alors, monsieur le comte, vous n'avez

rien à craindre, vous retrouverez votre argent.

»--En effet, dit M. de Noirmont, puisque M. de Tergenne a compté hier

ses billets chez Jacques, ce n'est que là qu'il peut les avoir laissés,

ou ce ne serait que là qu'il aurait été volé...

»--Volé!... Ah! monsieur, quelle pensée... et par qui donc?--Non, sans

doute, reprend le comte; cela ne peut être arrivé que par mon

étourderie;.... car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille,

vous conviendrez qu'il faudrait que le voleur fût bien fin ou bien

maladroit.

»--Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont; je vais vous

accompagner...--Et moi aussi, dit Dufour; car ça m'a donné un coup de

marteau cet accident-là...

»--Je suis vraiment désolé, messieurs, de l'inquiétude que je vous

cause;..... mais je...

»--Ah! mon Dieu! M. Armand se trouve mal,» dit Emma.

Le jeune de Bréville était étendu sur sa chaise, et sa tête penchée en

arrière semblait privée de vie. Les dames et Victor l'entourent.

»Il était déjà malade ce matin, dit Ernestine; quand vous avez annoncé

la perte de vos billets, cela lui aura fait impression.

»--Parbleu! ça m'a bien étouffé, moi, dit Dufour.

»--Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon

frère; M. Victor nous aidera à le conduire à sa chambre.--Oui, oui,

courons chez le garde,» dit M. de Noirmont.

Le comte se remet en route avec Dufour et M. de Noirmont. Ils marchent

très-vite et arrivent bientôt à la demeure du garde. Madeleine est

assise devant la porte, la tête appuyée dans ses mains, et tellement

absorbée dans ses pensées qu'elle n'entend pas venir du monde.

«Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte.--Oui, dit M.

de Noirmont, c'est Madeleine.... Oh! je la connais...--Nous la

connaissons, dit Dufour; mais elle semble bien rêveuse... elle ne nous

voit pas.»

Le comte frappe légèrement sur le bras de la petite en lui disant:

«C'est encore moi, mon enfant.»

Madeleine lève la tête: en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son

hôte de la veille, elle n'est point maîtresse d'un mouvement d'effroi.

«Ma chère amie, dit le comte, j'ai laissé ce matin quelque chose chez

vous... n'avez-vous rien trouvé?

»--Non, monsieur.... rien...» répond la jeune fille d'une voix

altérée.--«Vous n'êtes peut-être pas montée encore dans la pièce où

j'ai couché?--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai tout rangé ce matin dans la

maison, comme c'est mon habitude.

»--C'est bien singulier!... Jacques est-il ici?--Non, monsieur; il est

sorti avant votre réveil et n'est pas encore revenu...--Permettez-moi

alors d'aller moi-même visiter la chambre où j'ai passé la nuit.--Oui,

oui, montons,» dit M. de Noirmont.

Ces messieurs montent; Madeleine les suit. Le comte examine en vain

partout; les billets ne se trouvent pas.

«Qu'avez-vous donc perdu, monsieur? dit Madeleine.--Quatre-vingt mille

francs en billets de banque que j'avais dans mon porte-feuille...--O

ciel!--Oui,» répond M. de Noirmont en fixant attentivement la jeune

fille; «et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a

comptés avant de se coucher.--Ah! mon Dieu!... est-ce que...»

Madeleine n'achève pas; elle est tremblante, elle ne peut plus se

soutenir.

«Est-il venu du monde... quelqu'un ici ce matin? demande le comte.--Non,

monsieur, personne...

»--Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte de votre chambre?» demande

M. de Noirmont au comte.

»--Je n'y ai pas seulement pensé... Je ne suis pas méfiant... D'ailleurs

que pouvais-je craindre?... Oh! je connais Jacques; c'est un honnête

homme.

»--Jacques... c'est possible... mais enfin... il ne demeure pas seul

ici...--Ah! M. de Noirmont, que dites-vous!.....--Calmez-vous, ma

petite; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante...

»--Oui, oh! je vois fort bien que, depuis notre arrivée, elle semble

éprouver une secrète terreur... M. Dufour, est-ce que vous ne l'avez pas

observé comme moi?

»--Si fait, dit Dufour; j'avoue que cela m'a frappé... Je me suis dit:

voilà une jeune fille qui a quelque chose de singulier.

»--Et vous-même, M. le comte» vous l'aviez aussi remarqué ce matin en la

quittant... vous nous l'avez dit à Bréville...--Messieurs, c'est

possible; mais tout cela ne prouve rien... Pauvre petite,...

rassurez-vous... Elle n'a plus la force de parler.

»--M. le comte, reprend M. de Noirmont, aviez-vous parlé hier ici de la

somme que vous aviez sur vous?--Oui, je crois me rappeler... En

m'informant si le bois était sûr,... j'ai dit... mais, encore une fois,

où voulez-vous en venir?--A vous faire retrouver ou rendre votre argent.

Ce qu'il y a de positif, c'est que vous l'aviez encore hier au soir ici,

et les billets n'étaient plus ce matin dans votre porte-feuille: donc

c'est ici que vous les avez laissés ou qu'on vous les a volés.

»--C'est aussi clair que deux et deux font quatre, s'écrie Dufour.

»--Mademoiselle doit avoir trouvé les billets... ou vu entrer depuis

votre départ celui qui les a pris...... mais elle a avoué que personne

n'était venu... qui donc, si ce n'est elle, se serait emparé de cette

somme?... Allons, Madeleine, rendez à M. le comte ce que vous avez

trouvé ce matin dans sa chambre... et il vous pardonnera... quoiqu'à sa

place...

»--Je n'ai rien trouvé... rien... je le jure,» répond Madeleine en

tombant à genoux. «Ah! monsieur, vous pouvez me fouiller!...--Oh!

parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n'avez pas gardé cette

somme sur vous;... vous l'aurez cachée, bien cachée sans doute, mais on

saura vous faire parler... vous allez à l'instant même nous suivre à

Bréville.

»--M. de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir...

rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable...--Tout me le

prouve, à moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... On

retrouvera vos billets. Sortons et fermons les portes de cette maison,

afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la clé à

mademoiselle, qui la remettra elle-même au garde.... M. Dufour, vous

aurez la complaisance de rester près de cette maison pour attendre le

retour de Jacques; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et

le prierez de venir sur-le-champ à Bréville.... Venez,

mademoiselle.......--Ah! monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune

résistance... je vous suivrai... je ne chercherai point à me sauver!»

Malgré la répugnance du comte, on fait ce que veut M. de Noirmont. On

sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte; on donne les clés à

Madeleine, Dufour reste pour prévenir Jacques. La jeune fille marche en

tremblant entre M. de Noirmont et M. de Tergenne; mais celui-ci a pitié

de sa souffrance, et il la force à prendre son bras en lui disant:

«Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous êtes

innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous êtes coupable

j'empêcherai que vous soyez punie.»

On arrive à Bréville. Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir

retrouvé son courage; on la fait entrer dans le salon du

rez-de-chaussée, où Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que

les dames et Victor.

En apercevant la jeune fille, Ernestine s'avance pour l'embrasser; M. de

Noirmont arrête sa femme, en lui disant: «De grâce, madame, suspendez

vos témoignages d'amitié... vous saurez bientôt si mademoiselle les

mérite...... M. le comte n'a pas retrouvé la somme qu'il a laissée chez

Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouvé cet argent... le fait est

incontestable... mais elle ne veut pas l'avouer...

»--Ah! monsieur... que dites-vous! Madeleine coupable d'une bassesse!...

Non, je connais la grandeur de son ame... elle est innocente... et je

serai toujours son amie.»

En disant ces mots, Ernestine s'élance vers la jeune fille, elle la

presse dans ses bras, l'embrasse tendrement. Victor s'est aussi approché

de Madeleine; il prend une de ses mains qu'il serre dans les siennes, en

disant: «Et moi aussi, je suis sûr qu'elle n'est pas coupable, et je

serai son défenseur.»

Madeleine ne répond rien aux témoignages d'amitié de ses amis; elle

n'est occupée que d'Armand qu'elle a aperçu dans le fond du salon, et

dont le morne abattement contraste avec l'agitation de toutes les autres

personnes.

«Madame,» dit le comte en s'adressant à Ernestine, «je n'accuse point

cette jeune fille;... j'ai cédé aux désirs de monsieur votre époux en

l'amenant ici,...... mais j'espère que tout s'éclaircira.

»--Moi! monsieur le comte, reprend M. de Noirmont, je ne me laisse ni

convaincre, ni aveugler par l'enthousiasme de l'amitié; les faits

parlent: si mademoiselle n'a pas pris vos billets, elle a dû voir entrer

le voleur. Avez-vous vu quelqu'un?... dites-le, alors on cherchera, on

s'informera...

»--Non,... oh! non, monsieur, je n'ai vu personne!...» répond Madeleine

en détournant ses yeux qui étaient fixés sur Armand.

«--Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout,

attendre l'arrivée de Jacques; peut-être a-t-il vu les billets, les

a-t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte.

»--Il n'est pas probable qu'il eût fait cela sans en dire un mot à

mademoiselle pour qu'elle tranquillise son hôte; mais c'est ce que nous

allons savoir,... car voilà ce Jacques qui arrive avec M. Dufour.»

Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour; la sueur ruisselait

de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre

en s'écriant:

«Voilà le garde! En apprenant ce qui s'est passé, il a été furieux! mais

quand je lui ai nommé monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune,

vert,... de toutes les couleurs... Il a enfoncé la porte, est entré chez

lui prendre....... je ne sais quoi;.... puis m'a suivi en disant des

choses que je n'ai pas comprises. Le voilà.»

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans faire attention aux

personnes qui sont là, il court à Madeleine et la serre dans ses bras,

en s'écriant: «Pauvre petite!..... on vous soupçonne, on vous

accuse!...... vous!... mais calmez-vous, mon enfant, me voilà...

»--Je me suis trompé, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont:

c'est donc vous qui les avez serrés par précaution?... alors il fallait

avertir.

»--Allez au diable, avec vos billets!... c'est bien de cela qu'il s'agit

maintenant!... Ah! oui,... c'est M. le comte Frédéric de Tergenne,... je

le reconnais à présent... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que

je désire vous rencontrer;... mais j'avais perdu cet espoir! J'ai à vous

parler... à vous seul... Messieurs et dames, vous entendez ce que je

désire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine!... mais ne tremblez

pas,..... je vais m'occuper de vous.»

Le ton singulier du paysan, la manière dont il regarde le comte,

l'assurance qui brille dans ses yeux imposent à la société, qui se

retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde.

«Monsieur le comte,» dit Jacques après s'être assuré qu'ils sont seuls,

«si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de

son séducteur, j'aurais pu vous en dire bien plus. Vous êtes ce Frédéric

que Jenny adorait?...

»--Oui,... Jacques,... et je mérite tous les reproches que vous m'avez

adressés hier sans me reconnaître:... j'abandonnai celle que j'avais

séduite; ma conduite fut affreuse?...

»--Ah!... vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez.--Que

voulez-vous dire?...--Vous aviez cru ne délaisser qu'une jeune fille

séduite!... vous abandonniez une mère et son enfant!

»--Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques?--Que peu de temps après votre

disparition, l'infortunée Jenny s'aperçut qu'elle était enceinte; qu'à

force de précautions elle cacha sa faute à son père; qu'elle mit au

monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes soeurs, à Samoncey;...

qu'ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et

éleva la petite Madeleine...--Madeleine!... ah! Jacques,... il se

pourrait?...--Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame

de Bréville; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si

jamais le destin me faisait vous retrouver.»

Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine.

«Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric; si quelque jour Jacques

vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de

pitié que vous n'en avez eu pour sa mère.

»JENNY.»

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant: «Pauvre Jenny!...

j'étais père!... et je me croyais seul au monde!... et c'est

Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait en secret pour elle!... Je

veux la voir,... je veux...»

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrête comme frappé d'un souvenir

pénible; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se

dirige vers la porte en s'écriant «N'importe! c'est ma fille!...»

Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et

l'arrête: «Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne; mais

après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en

avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à

Madeleine?--De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille....

»--Ah! c'est bien cela! dit Jacques, en prenant la main du comte, et

cela efface vos torts d'autrefois!.... mais je ne veux pas que votre

bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu'on a conçus; j'ai lu

dans vos yeux; le souvenir de l'action que l'on a osé imputer à

Madeleine vous a fait mal...--Ah! je ne la crois pas coupable!...--Non,

sans doute, elle ne l'est pas; mais il ne suffit pas que nous en soyons

persuadés tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouvée à

tout le monde; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en

supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques

jours encore,.... j'espère trouver votre voleur...--Comment...--Oh! je

n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je

repars... De grâce... attendez mon retour;... je n'ai pas besoin de dire

que je vais me hâter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de

Madeleine!--Ah! morguenne! cette pensée doublera mes forces...»

Jacques n'en dit pas davantage, il n'écoute plus le comte, il sort du

salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont

dans l'autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s'éloigne encore

plus rapidement qu'il n'est venu.

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquiète, affligée de la

brusque sortie de son ami.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demande Dufour.--Rien de bon, répond M.

de Noirmont; ce Jacques s'enfuit sans même parler à sa protégée... on

finira par convenir que j'avais raison.»

Le comte paraît à l'entrée du salon. L'émotion qui l'agite, les larmes

qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manière

singulière dont il l'examine, fortifient encore les soupçons de M. de

Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune fille; il prend une de ses

mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est émue, attendrie...

Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble

plus s'occuper du reste de la société; il est tout à ses souvenirs, à

ses pensées. Le temps s'écoule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui

se tient toujours à l'écart, et il lui dit tout bas: «Le comte voudrait,

en témoignant de l'indulgence à Madeleine, l'amener à avouer sa faute;

il n'y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire...

il faut mettre fin à tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour

punir, je ne dois pas l'être, moi; je vais me rendre à Laon pour avertir

l'autorité.

»--Ah!... qu'allez-vous faire, monsieur?...» répond Armand d'une voix

sombre.--«Mon devoir.--Eh bien!... laissez-moi me rendre à Laon à votre

place...--Vous, Armand?... non, vous êtes indisposé.--Je me sens plus de

force maintenant... et c'est à moi de terminer cette affaire...--Puisque

vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ.--Oui... oui,

monsieur... tout sera bientôt éclairci.»

Armand se lève; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa soeur,

puis sort brusquement.

Quelques instans s'écoulent; le comte, qui tient toujours la main de

Madeleine, s'aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de

l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d'Ernestine et

de Victor. Il sourit alors en disant: «Eh! mon Dieu!... quel sombre

nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant

que Jacques ne m'a pas donné de mauvaises nouvelles; bien au

contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore

quelques heures, et vous verrez que, loin d'être votre juge, je suis

votre meilleur ami.

»--M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle?»

dit M. de Noirmont; «alors il aurait dû nous tranquilliser... nous les

communiquer... je n'aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon...--Et

pourquoi l'avez-vous envoyé à Laon, monsieur?--Comme M. le comte se

taisait... j'ai cru devoir.... prévenir la justice...»

Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s'écriant: «Quoi!

monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache

de mes bras... Ah! courez, monsieur, courez sur les traces de votre

beau-frère... empêchez qu'il ne parle; il y va de mon honneur, de ma

vie...

»--Mais, M. le comte...--Eh bien! je saurai moi-même le rejoindre.... et

je vais...»

Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l'arrête;

c'est la détonation d'une arme à feu. Chacun se regarde avec inquiétude.

«--Cela semblait partir de la chambre de M. Armand, dit Dufour.

»--Serait-il arrivé quelque chose à mon frère!...--Courons, dit le

comte. Grâce au ciel, il n'est peut-être pas encore parti!»

Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de

l'appartement du jeune de Bréville; Ernestine les suit. L'odeur de la

poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme

leur annonce que c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont

entendu.

Le comte entre le premier... mais il recule bientôt en poussant un cri

d'horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un

spectacle terrible a frappé ses yeux: Armand s'est brûlé la cervelle; il

est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout

ouvert. Victor s'en empare et lit:

«Je dois mourir, je m'étais déshonoré. C'est moi et Saint-Elme qui avons

volé les quatre-vingt mille francs. Le misérable qui m'a entraîné au

dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces:

il doit m'attendre dans le petit village de Montaigu. Adieu,

pardonnez-moi.»

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noirmont se cache la figure dans

ses mains, mais Victor ne songe qu'à Madeleine. Maintenant, dit-il, on

ne peut plus l'accuser!» Et en apercevant la jeune fille, il court à

elle, la presse dans ses bras et l'embrasse tendrement.

Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte,

qui s'écrie: «Je puis donc enfin te nommer ma fille!

»--Votre fille!...» dit Madeleine en regardant le comte avec anxiété.

»--Oui, tu es ma fille... dont jusqu'à ce jour j'ignorais l'existence;

tu es le fruit de mes plus tendres amours.... Jacques seul connaissait

ce secret... Pauvre enfant! et pendant long-temps tu as langui dans la

misère... tu as en vain demandé le nom de tes parens... ah! viens, viens

sur mon coeur! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te

dédommager de dix-huit années d'abandon!

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie

de son oncle; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant: «Je

vous aimerai comme une soeur!»

Madeleine n'ose croire à son bonheur... mais au milieu de l'ivresse qui

remplit son ame, elle n'est point indifférente à la mort d'Armand, et

elle se dégage des bras du comte en lui disant: «Permettez-moi d'aller

essuyer les larmes de sa soeur.»

Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère

les transports de sa joie. Il essaie de consoler M. de Noirmont; il lui

jure le plus grand secret sur l'événement qui vient de se passer, et il

ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que

l'arrestation de cet homme n'amène la découverte de la complicité

d'Armand; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui

peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations

du comte; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre

la somme qu'on lui a dérobée; il se dispose à courir sur les traces de

Saint-Elme. Victor lui offre de l'accompagner; il accepte; tous deux se

mettent en route, malgré les prières du comte.

En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine

éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son

frère.

«Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur

à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un

peu la peine que j'éprouverai en te quittant!

»--Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? mon père m'a déjà dit que

cette maison m'appartenait, qu'il me la donnait entièrement... Eh bien!

vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... restez-y toujours

près de moi. Ah! c'est alors que j'y serai tout-à-fait heureuse.

»--Non, Madeleine; M. de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois

le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma

faute... Il n'y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde...

Je dois surtout fuir à jamais la présence de... celui qui m'a rendue

coupable... il m'a déjà oubliée, lui... mais moi... ah! Madeleine! le

ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c'est sans doute pour

nous punir davantage.»

Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de Noirmont et Victor. Ils

ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin

d'être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine,

éprouve pour celle-ci l'amitié d'une soeur. Et depuis que Dufour sait que

la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant:

«Si j'avais deviné cela!... Comme je lui aurais fait la cour!... Je

l'aurais peinte en Diane.»

Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville.

Ils sont accablés de fatigue et n'ont pu trouver Saint-Elme. M. de

Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin;

mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par

Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête:

«Je savais bien que c'était le voleur!... Oh! je me connais en

physionomie, moi!»

On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de

banque, qu'il remet au comte, en disant:

«Toute votre somme y est... le coquin n'avait pas encore eu le temps d'y

toucher... je l'avais rencontré dans le bois la veille du vol...... sa

figure m'avait frappé... le lendemain, je l'aperçus sortant de derrière

des taillis, je l'abordai en lui disant: C'est bien M. de Saint-Elme! Il

se sauva sans me répondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant

que vous veniez d'être volé, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne

fût pour quelque chose là-dedans. J'ai couru sur ses traces... je l'ai

attrapé enfin... mais ce n'est qu'hier... il avait un cheval alors, et

dam' il allait vite, j'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je

courais toujours en lui criant d'arrêter; mes cris lui firent tourner la

tête; en m'apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait

des arbres coupés qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il

piqua son cheval; celui-ci s'emporta, partit comme le vent!.... Mais,

patatras!... je vois bientôt le cheval libre, et le cavalier couché sur

le chemin.... je cours à lui.... sa tête avait porté sur un tronc

d'arbre, elle était fracassée... Cependant en me voyant il eut encore la

force de fouiller à sa poche et de me donner les billets de banque, en

me disant: Tenez voilà ce que vous cherchez... rendez cela au comte de

Tergenne... Il ne put en dire plus; on l'emporta chez un fermier, où il

mourut en arrivant.»

La mort de Saint-Elme n'afflige personne. Jacques voit que le comte a

déjà reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant: «Vous

v'là un père.... vous v'là heureuse!... à c't' heure ma tâche est finie,

mais c'est égal, je vous aimerai comme auparavant.»

M. de Noirmont n'attendait pour quitter Bréville que la fin de cette

affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son

départ; celui-ci essaie en vain de le retenir encore.

«Non, M. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont;

en ce moment, ce séjour ne saurait que nous être pénible, à ma femme et

à moi; plus tard j'espère y revenir.

»--Non,» dit tout bas Ernestine à Victor, «ces lieux furent témoins du

crime du frère.... et de la faute de la soeur..... nous n'y reviendrons

jamais.»

M. et madame de Noirmont ont quitté Bréville. Victor et Dufour annoncent

leur prochain départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse du jeune

homme et le chagrin d'Emma; elle trouve l'occasion d'être un instant

seule avec Victor: «Pourquoi partez-vous? lui dit-elle.

»--Ah! Madeleine que ferais-je encore ici? J'ai trop à me repentir d'y

être venu..... J'ai coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas

chercher à en faire répandre encore....--Mais vous aimez Emma?...--Oh!

oui, je l'adore... et c'est pour cela que je pars, car je ne dois pas

espérer que le comte veuille me donner sa nièce... je lui ai entendu

parler d'engagemens..... de projets d'union déjà formés..... Adieu,

Madeleine..... je dois partir.--Attendez encore.»

Madeleine va trouver son père et lui dit:» Vous m'avez promis que vous

ne me refuseriez rien.... moi je n'ai qu'une grâce à vous demander... Ce

sera la seule... la dernière...--Que désires-tu, ma fille?--Que vous

unissiez Emma à Victor... ils s'aiment tous les deux, et vous ferez leur

bonheur.»

Le comte réfléchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant:

«J'avais d'autres projets... mais tu le désires, je n'ai rien à te

refuser.»

Madeleine court annoncer à Victor et à Emma cette nouvelle. Les deux

amans la pressent dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en disant:

«J'avais vraiment tort de me méfier de cette petite!

»--Vous voulez donc que je vous doive tout? dit Victor à

Madeleine;--Oui... je veux vous forcer à avoir toujours de l'amitié pour

moi!...»

Le comte ne tarde pas à venir lui-même confirmer la nouvelle apportée

par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie; leur union est

arrêtée pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son

père, qu'il ramènera à Bréville, et Dufour retournera à Paris chercher

ses pantalons.

Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l'entourent; cependant

quelquefois un soupir lui échappe; alors le comte lui dit: «Mais toi, ma

fille, ne formes-tu aucun voeu?... ne désires-tu rien encore?

»--Non, mon père, répond Madeleine en souriant, car j'ai fait tout ce

qui était en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j'aime.»

Madeleine · 第 42 / 43 题