Pauvre Madeleine.
On dit qu'en toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte; j'ai vu,
au théâtre, des seconds pas que l'on avait autant de peine à faire que
les premiers; dans ce pays d'intrigues, de coteries, de fausseté et
d'envie, l'auteur qui n'a que son talent éprouve tout autant de dégoût à
faire son second, son sixième et son dixième pas que son premier;
souvent il abandonne une carrière qu'il était appelé à parcourir avec
gloire, parce qu'au talent de faire une pièce il n'a pas su joindre le
talent de la faire jouer, chose tout-à-fait distincte; mais laissons le
théâtre, nous y reviendrons quelque jour... et les matériaux ne nous
manqueront pas.
C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier
pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car
on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien.
Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être
encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent
souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir
de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa
situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela.
Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur:
tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit
le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute;
dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à
sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle; enfin tout
l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre
femme! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni
mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. Mais
elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son coeur,
son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.
Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son
amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne
éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître
aucun de ses plaisirs.
Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi
que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent
plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de
son mal; elle aime, et c'est de toute la force de son ame, et c'est avec
cette candeur, cette idolâtrie que l'on éprouve à dix-huit ans pour
l'homme qui le premier fait battre notre coeur. Ce sentiment qui fait
maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s'est flattée
qu'il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence;
on s'abuse facilement sur ce qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que
l'on renonce à de douces illusions.
Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur; elle s'aperçoit
que Victor ne la cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui répond
à peine; qu'il est distrait, préoccupé, qu'il la quitte aussitôt qu'il
aperçoit madame de Noirmont; enfin qu'il ne paraît s'apercevoir ni de sa
mélancolie, ni du changement de ses traits.
«Oh! non, il ne pense pas à moi!» se dit tristement la jeune fille en se
promenant seule dans les plus sombres allées du jardin; «il n'y a jamais
pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien
pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne
pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni
fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela
qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât?... qu'en
serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela
m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis
bien disposer de mon coeur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui
en est le maître; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais
le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...»
En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas
deviné qu'il pense à une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plaît
avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne
conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la
jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs
il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre
homme que son époux: pauvre Madeleine!
Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent;
il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: «Nous
pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler.»
Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son
front; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se
voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle
attend qu'il s'explique.
«Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.--Eh
bien! monsieur?...--Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y
apprends des choses qui m'inquiètent.--Qui vous....
inquiètent?.....--Oui, relativement à votre frère.»
Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus
assurée: «Ah!.... c'est de mon frère qu'il s'agit....--Sans doute.... de
qui voulez-vous que ce soit?--Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas
d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le
concerne?--D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de
l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut
absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à
d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-là ne calcule
rien!.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un
meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à
tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à
Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère; ce
qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand
seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se
conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...
»--Mon pauvre frère!... hélas!... pourquoi n'est-il pas resté avec
nous!--On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de
toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je
commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de
Saint-Elme.--Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie
par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les
grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.--Oui,
c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait
tout;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il
appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des
catins.--Ah! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens
comme....--Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages,
rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se
ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut
pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère.
Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette
propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte
dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour
le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine; vous êtes sa soeur,
son aînée; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les
miens.--Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes
avis!...--Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut
encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui
pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai
besoin.... Je serai bientôt de retour.»
M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de
Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule
dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie,
aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.
«Voilà donc quel sera désormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai
jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même;... et
devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.»
Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la
rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce
qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.
«Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque
instant de la journée amène un nouveau supplice....--Est-ce que votre
mari est jaloux?...--Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie....
Ah! s'il découvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout
d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;...
mais sa vanité!...--Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens
commun....--Je ne puis!... j'ai la tête bouleversée....--Vous ne m'aimez
donc plus?--Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela....
C'est cet amour qui me désole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait
connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!...--Vous
êtes donc bien fâchée de m'aimer?...--Non, mais je suis fâchée d'être
coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le
dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher.--Chère
Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous
pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être
moins.--Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à
n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur
notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis
vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens,
il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on
peut dissimuler cela?...»
Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras,
il éteint sa voix par ses baisers. «O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi
donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en
veux d'être si faible!...»
En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles
voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:
«Avez-vous entendu?--Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le
vent qui a remué les feuilles....--Oh! non, il m'a semblé entendre des
pas....--Vous vous êtes trompée;... vous voyez bien qu'il n'y a
personne....--N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je
meurs d'effroi....--Laissez-moi, mon ami....--Encore un moment!--Non, je
vais écrire à mon frère.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus....
Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous
reviendrez après....»
La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et
regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre
chemin.
Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent.
Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors
Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé
l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter; mais un
sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait
entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque
mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son coeur
bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à
Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine
vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir
ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas,
mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser
Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la
jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile
couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet
instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son coeur. C'est
alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle
endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le
bruit de ses pas.
Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi.
Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort,
puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant
avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et,
ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur
lequel elle s'appuie pour pleurer.
Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela
soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper
aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-même, parce
qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore
de force contre les peines du coeur.
Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied
duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout
cesse à la longue; de gros soupirs les ont remplacées.
Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs
de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres
sons vibrent encore jusqu'à son coeur.
C'est Jacques qui revient de faire sa journée; il s'approche; il est
contre la jeune fille; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du
paysan la tire de sa rêverie.
«--Eh bien! Madeleine, que faites-vous donc là?...
«--Ah!... c'est vous Jacques;... je ne vous voyais pas....--Mais je vous
ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C'est
qu'en passant près de cet endroit j'y regarde toujours;... j'y ai jadis
découvert bien des choses, et je veux voir si j'en verrai encore....»
Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s'aperçoit que c'est
sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu'elle vient de pleurer si
long-temps.
«--O mon Dieu! j'étais sous cet arbre,... à la place où venait ma
mère....--Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas?... Je croyais,
moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... pour penser à
elle.... Mais qu'avez-vous, mon enfant?... vos yeux sont rouges;... vous
avez pleuré... vous avez des chagrins.... Contez-moi vos peines;...
songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons,
Madeleine; dites-moi pourquoi vous pleuriez.»
La jeune fille se jette dans les bras du paysan; elle pose sa tête
contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en
s'appuyant sur le sein de son vieil ami; puis elle murmure à demi-voix:
«Oui, Jacques, j'ai bien du chagrin!...--Et qui donc vous en a
fait?...--Personne, Jacques; c'est moi seule,... parce que....--Eh
bien!... achevez donc, mon enfant!--Ah! mon ami,... vous aviez bien
raison, l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne fallait pas tant
parler de M. Dalmer..... ni toujours m'occuper de lui..... Je ne croyais
pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que
cela deviendrait de l'amour...
»--De l'amour!... et c'est cela qui vous fait pleurer... Pauvre
petite!... J'en étais sûr;..... je vous l'avais prédit.... Et c'est sous
ce chêne qu'elle vient verser des larmes... comme sa mère!..... Ce vieil
arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs...--Allons,
Madeleine, soyez franche avec moi: ce monsieur Victor vous a fait les
doux yeux,.... vous a dit qu'il vous aimerait toute la vie?...
»--Oh! non, Jacques.... non; il ne m'a rien dit de tout cela... Au
contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me
regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant de chagrin!...
»--Quoi! Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas
trompée?... qu'il soit honnête, enfin?...
»--Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fâchée... Ah! j'aurais été si
heureuse, s'il m'avait trompée!...»
Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas
la force de la gronder; il se contente de hausser les épaules en
s'écriant: «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?...
Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers
auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je
crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait
chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous
rougirez de votre folie...
»--J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois
pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer.
Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de
Noirmont... afin de ne plus voir M. Victor. Je retournerai près de vous;
Jacques, dans votre chaumière; je travaillerai;... j'aurai bien soin de
votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... Ah! je
vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous!»
Madeleine s'est presque mise aux genoux du paysan; celui-ci la relève,
puis la regarde quelques instans avec sévérité.
«Madeleine, m'avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous
a-t-il jamais parlé d'amour?
«--Non, jamais.--Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons
de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre
d'eux?--Non..... mon ami.--Madame de Noirmont n'est-elle plus la même
avec vous?... ne vous témoigne-t-elle plus autant
d'amitié?...--Pardonnez-moi... elle n'a pas changé avec moi.--Ainsi, vos
anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de
Noirmont vous traite comme sa soeur, vous me l'avez cent fois répété, et
pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter....
fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu'un fol amour
vous tourne la tête!... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez
ingrate envers vos bienfaiteurs!... Ah! morgué, ça n'est pas bien,
Madeleine;... ce n'est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame
la marquise de l'amour qu'elle vous portait!.... Ma chaumière vous sera
toujours ouverte, vous le savez; mais j'aimerais mieux vous y recevoir
malheureuse que coupable d'ingratitude.»
Madeleine a écouté Jacques attentivement; elle paraît frappée de ses
remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus; elle
essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui
disant d'une voix plus ferme:
«Vous avez raison, mon ami; j'avais tort... bien tort... je quittais les
enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient
comme ses enfans... Ah! ce n'est pas ainsi que je dois reconnaître ce
que madame de Bréville a fait pour moi... J'étais une folle... une
insensée.... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d'être sage à
l'avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et
désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu'à
reconnaître ce qu'on a fait pour moi.
»--Ah! je retrouve ma petite Madeleine! je sais bien que vous avez un
bon coeur!... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques; vos
chagrins d'aujourd'hui se passeront.... D'ailleurs, ce M. Victor ne
restera pas toujours à Bréville, je l'espère; mais vous... vous devez y
rester... vous y êtes plus à votre place qu'ailleurs.»
Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu'à la
porte de la maison qu'elle voulait fuir; là, il la quitte, en lui
répétant encore: «Du courage!»