CHAPITRE V.

Un cabaret dans les bois.

On a ouvert la porte aux deux voyageurs, sans même s'informer de ce

qu'ils demandent. C'est un grand jeune homme en veste, en sabots, en

bonnet de laine, qui est devant eux: il se range de côté pour leur

livrer passage. Cependant Victor s'arrête sur le seuil de la porte en

disant: «Excusez-nous, monsieur, nous sommes peut-être indiscrets; mais

la pluie tombe très-fort, et nous ne connaissons pas notre chemin.

»--Entrez donc... entrez donc!...» crie une voix forte qui part de

l'intérieur de la maison. «Eh! nom d'une pipe! est-ce qu'il faut tant de

façons pour entrer chez nous?...»

A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison.

Ils se trouvent dans une grande pièce d'un aspect triste et sombre,

n'ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé.

Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la

chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et

quelques chaises, voilà tout l'ameublement de cette salle, qui n'a que

la terre pour parquet, comme c'est l'usage dans les habitations de

paysans.

Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la

salle. Une femme d'un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est

assise près de la lumière et travaille à l'aiguille. Un peu plus loin,

un grand homme d'une cinquantaine d'années, mais fort, replet, et au

teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre.

Personne ne se dérange à l'arrivée des étrangers. Le grand homme, qui

semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son

verre à ses lèvres en disant: «A votre santé, messieurs!... Allons,

Babolein, donne du vin à ces messieurs;... ils ne seront sans doute pas

fâchés de boire un coup... Donne un litre..... ces messieurs boiront

bien un litre... Quand on a marché, on a soif.

»--Il me paraît que nous sommes dans un cabaret,» dit Dufour en jetant

les yeux autour de lui. «Un cabaret au milieu d'un bois!... c'est assez

singulier....--Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela

nous conviendra et sans craindre de gêner personne,» dit Victor en

s'asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour

secoue le sien dans un coin de la salle.

«Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur?» dit Victor en

s'adressant au maître du logis.--«Oui, monsieur, dame;... à la campagne

on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!...

»--Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice!....» dit d'une voix

aigre et d'un ton sec la femme occupée à coudre.

«--Allons, madame Grandpierre, n'allez-vous pas me faire passer pour un

ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas!--Vraiment!

s'ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s'en tenir.--Ah!

Jacqueline! tu veux me fâcher.... mais tu sais bien que c'est difficile.

Crie!... grogne!... ça m'est égal!... je m'en moque comme d'une futaille

vide!...»

Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient

avec un broc et des verres qu'il place devant les deux amis. Dufour, qui

a fini de secouer son chapeau et d'essuyer sa redingote, s'assied près

de Victor en lui disant: «Nous ne boirons jamais ça!...--Qu'importe! il

faut bien payer l'abri qu'on nous donne.»

Victor se verse du vin ainsi qu'à son compagnon. Le maître du logis se

lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux

hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d'avaler, sans

faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu'on vient de

leur servir.

«Ces messieurs ne sont pas du pays?» dit le paysan après avoir bu.

«--Non, nous arrivons de Paris; nous allons chez M. de Bréville... le

connaissez-vous?--Oh! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connaissons sa

propriété... car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne

pouvons guère le connaître; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa

soeur ont quitté leur maison... et ils n'y étaient jamais revenus... mais

j'avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé

à sa campagne; que sa soeur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas

si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur

société, puisqu'ils vont chez M. le marquis?--Oui, nous sommes amis

d'Armand; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté

la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois;

nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien

son chemin...

»--Oui... et qu'on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour.

«--Comment!... vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois?

s'écrie le paysan.

»--Non... mon ami plaisante, dit Victor; c'est de l'orage dont il veut

parler.--Ah! il est vrais que vous êtes bien mouillés! Voulez-vous qu'on

fasse du feu à l'âtre pour vous sécher?... Quoiqu'il ne fasse pas froid,

la pluie est mauvaise sur le corps...--Ma foi, je crois que vous avez

raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas

trop de peine.....--Pas du tout..... d'ailleurs, il faudra toujours du

feu pour faire chauffer le souper..... Allons, Babolein... voyons,

remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand

fainéant!...

»--C'est ça!...» dit la paysanne avec humeur; «c'est toujours à Babolein

qu'on s'en prend! il faut que ce soit lui qui fasse tout!... Et pourquoi

n'appelez-vous pas Madeleine?... pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce

qu'elle dort déjà cette paresseuse?... La trouvez-vous trop grande dame

pour lui faire allumer le feu?... Hum!... quelle patience il faut

avoir ici!...

»--Mon Dieu! ne vous fâchez pas, ma mère,» dit le jeune paysan en

plaçant du bois dans la cheminée, «laissez Madeleine se reposer... elle

était malade ce matin... vous savez ben qu'elle n'est pas forte et qu'un

rien la fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de bonne volonté...--Oh!

oui, de la bonne volonté... de belles paroles!... des phrases!... on

n'conduit pas une maison avec ça!... mais on cajole les hommes... et on

se fait dorloter!...--Oh! oh! not' femme!... tu veux donc toujours

crier? eh ben! à ton aise!... crie!... A ta santé, à la vôtre,

messieurs!»

Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer

devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de

vin, et son fils va s'asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la

paysanne murmure encore en travaillant.

La pluie continuait de tomber, on l'entendait battre les vitres de la

fenêtre.

«Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé cette maison, dit Victor,

l'orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus! mais pour

peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à

coucher...

»--Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous avons de quoi vous loger... Au

fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet

orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais.--Alors, je vois que

nous serons vos hôtes pour cette nuit: qu'en penses-tu, Dufour?»

Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle,

et ses yeux venaient de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait au

bas d'un petit escalier et qu'il n'avait pas encore remarquée: dans

cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas.

«Eh bien! Dufour, tu ne me réponds pas! dit Victor, je te demande si tu

es d'avis de coucher ici?...

»--Mais.... peut-être.... je ne dis pas non..... cependant, si on nous

attend ce soir chez M. de Bréville?...--On ne nous attend pas plus ce

soir que demain!... Est-ce que tu n'entends pas la pluie?... veux-tu que

nous allions nous casser le cou dans le bois?... et comment

trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus

le jour?...--Perdus... hum!... ce n'est pas nous qui nous sommes

perdus... on nous a peut-être égarés avec intention...»

Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n'y a pas

fait attention; il prend une chaise et s'assied devant le feu, Dufour

regarde toujours du côté de l'encoignure; enfin il s'adresse à leur

hôte.

«Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur?--Chasseur... ma foi,

non! Pourquoi ça?--C'est que je vois... des fusils..... là-bas.--Ah!

écoutez-donc: quand on demeure au milieu d'un bois, loin de toute

habitation, il est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que le pays

soit mauvais;... mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez

nous, comme pour boire; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que

personne ne viendrait y mettre empêchement.--C'est fort

agréable!--Buvez donc, monsieur.....--Merci, je n'ai plus soif.--Vous

souperez avec nous, au moins?--Je n'ai pas grand' faim...

»--Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor; la marche m'a donné de

l'appétit: d'ailleurs nous n'avons pas mangé depuis quatre heures, et il

est,... voyons, neuf heures bientôt.»

Victor avait tiré sa montre pour regarder l'heure; le jeune paysan

quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en

s'écriant: «Oh! la belle montre!... Regardez donc, mon père, comme c'est

joli!... comme c'est travaillé!.... C'est de l'or, n'est-ce pas,

monsieur?--Oui, sans doute.

»--Oh! tu n'en es pas bien sûr,» dit Dufour, en essayant de faire des

signes à son ami.--«Comment, je n'en suis pas sûr! tu plaisantes, je

pense; elle m'a coûté assez cher.--Coûté!... coûté... on a les montres

pour rien à présent.

»Je n'aurai jamais une belle bijouterie comme ça,» dit le jeune homme

en poussant un soupir.

«--Peut-être mon garçon; eh! eh!..... on ne sait pas ce qui peut

arriver.» Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre

de vin.

«Je crois qu'il ne pleut plus,» dit Dufour en s'approchant de la

fenêtre.

«--Oh! monsieur!..... ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps

est pris; en v'là pour la nuit... Oh! c'est fini!... vous ne pouvez plus

vous en aller.»

Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de Victor; il garde le

silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se

retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du

logis.

«Ha ça! puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille

femme, il faut qu'on leur prépare des lits,... une

chambre....--Voulez-vous que j'y aille, ma mère?....--Non,.... non.....;

mais cette petite ne descend donc pas... Madeleine! Madeleine!

»--Me voilà!» a répondu une voix douce; et, presqu'au même instant, une

jeune fille descend l'escalier de bois qui communique avec le haut de la

maison.

Victor s'est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est

très-petite; elle n'a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle;

ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est

grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle

coquetterie; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de

cette jeune fille; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui

disant tout bas: «Elle n'est point jolie!--Qu'est-ce ça me fait?....»

répond le peintre avec humeur.

La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n'a rien de gauche

ni d'emprunté. Elle sourit à M. Grandpierre, qui lui fait un petit signe

de tête; puis elle s'avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui

dit d'un ton dur:

«J'espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Dieu merci!

Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n'êtes

donc plus bonne qu'à dormir ici?

»Pardon, madame, c'est que j'avais si mal à la tête... comme de la

migraine...

»--Ah! oui!... la migraine!... dites plutôt la paresse!....... Qu'est-ce

que c'est qu'une fille de dix-huit ans qui a la migraine!... Est-ce que

j'ai jamais eu de tout ça, moi! mais, si on vous écoute, vous aurez tous

les jours quelque chose.

»--Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse!» dit maître

Grandpierre en élevant sa voix. «Crie après moi tant que tu voudras,...

ça m'est égal, je ne t'écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos;....

tu lui fais du chagrin,... et c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant,

préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs

qui couchent ici... Dépêche toi; nous t'attendrons pour souper.»

La jeune fille ne répond que par une inclination de tête. Elle prend une

lumière et remonte vivement l'escalier. Le grand Babolein n'a pas

quitté des yeux Madeleine tant qu'elle a été dans la salle; lorsqu'elle

remonte, ses regards la suivent encore; il reste la bouche béante, le

col alongé, et les yeux attachés sur le haut de l'escalier.

«C'est votre fille, madame?» dit Victor, en s'adressant à la paysanne.

«--Non, monsieur, ce n'est pas ma fille,» répond madame Grandpierre d'un

air d'humeur.

«--Alors, c'est sûrement votre nièce? dit Dufour. Pas davantage.

»--Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit pas ma soeur,» dit le jeune

paysan d'un air niais.

«--Voyez-vous ça! reprend la vieille. Ne t'aviserais-tu pas de vouloir

qu'elle soit ta femme,... grand imbécile!... Je voudrions bien voir ça.

»--Allons, silence!» dit, d'une voix de stentor, le maître de la maison.

«Vous avez le temps de crier quand il n'y a personne... Jacqueline,

occupe-toi du souper, ça vaudra mieux.

»--Puisque ce n'est ni leur fille ni leur nièce,» dit tout bas Dufour à

Victor, «ce n'est donc que leur servante... Cependant ce Grandpierre

semble la traiter avec bien de la bonté, presque des égards. Je voudrais

savoir ce que c'est que cette Madeleine,... pourquoi elle a l'air

triste... pourquoi elle est pâle,... pourquoi...--Ah! te voilà encore

avec ta curiosité!...--Tu n'es pas curieux parce que la jeune fille

n'est pas jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait mille

questions à son sujet.--C'est possible.»

Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle va, sans rien dire, aider

Jacqueline dans les apprêts du souper. Vive et alerte, en deux minutes

elle a préparé le couvert. Le grand Babolein la suit des yeux et semble

l'admirer; mais Madeleine tient toujours les regards baissés, et ne les

porte pas plus sur les étrangers que sur les habitants de la maison.

Victor est resté assis devant le feu, ne songeant qu'à faire sécher ses

bottes. Mais Dufour regarde ce qui se passe, et il remarque que la jeune

fille fait tout avec autant d'adresse que de grâce: cela lui paraît

encore fort singulier dans une servante de cabaret.

«Madeleine,» dit Grandpierre au bout d'un moment, «ces messieurs vont à

Bréville, chez monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a retenus

ici.

»--A Bréville,» s'écrie la jeune fille, et pour la première fois elle

lève les yeux et les porte sur Victor et son compagnon; une légère

rougeur colore ses joues, ses regards se sont animés; mais bientôt cette

expression disparaît pour faire place à un sentiment de mélancolie, et

Madeleine rebaisse les yeux et soupire en murmurant: «Ah! ces messieurs

allaient... chez monsieur le marquis....

»--On dirait que cela l'intéresse,» dit tout bas Dufour à Victor: «Ne

trouves-tu pas cela singulier?...--Ah! Dufour, que tu m'ennuies avec tes

conjectures!...--C'est qu'il me semble qu'il y a du mystère dans cette

maison.... Enfin, pourvu que mes soupçons ne soient pas fondés, c'est

tout ce que je demande!... Une vieille femme méchante... deux hommes...

qui ont chacun six pieds au moins... et une jeune fille qui ne lève

pas les yeux... c'est bien louche... Dis donc, Victor, te rappelles-tu

un certain roman traduit de l'anglais de Lowis... _Le Moine_... Tu as lu

_le Moine_, heim?--Sans doute, après!--Ce roman-la me faisait toujours

frissonner. Il y a dedans une scène de voleurs dans une forêt...

Heim!... notre situation ressemble un peu à cette scène-là!...--Allons,

tu es fou!

»--A table, messieurs,» dit le maître de la maison en se levant: «Nous

vous offrons ce que nous avons... On ne se procure pas ce qu'on veut si

tard!--Ce sera fort bien, monsieur; en voyage, l'appétit empêche qu'on

soit difficile; d'ailleurs votre table est très-bien garnie.»

Victor se place et Dufour s'assied près de lui. Tous les habitants de la

maison se mettent à table avec les deux voyageurs. La jeune fille se

trouve être en face des étrangers, de temps à autre elle lève les yeux

pour les regarder, mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense

qu'on l'observe.

Des légumes et des oeufs composent le souper; Victor y fait honneur;

Dufour ne mange de quelque chose qu'après en avoir vu manger à ses

hôtes. Madeleine ne prend presque rien, et elle ne parle pas; la vieille

murmure après la jeune fille parce qu'elle ne mange pas, après son fils

parce qu'il mange trop, et après son mari parce qu'il ne cesse de boire.

Dufour remarque tout. Les regards que Madeleine jette à la dérobée sur

lui et son ami sont ce qui l'intrigue le plus.

On est encore à table lorsqu'un coup violent retentit sur la porte

d'entrée de la maison.

«Voilà du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.--Et par un bien

mauvais temps, ajoute Dufour.

»--Oh! je parie que je devine qui c'est,» répond maître Grandpierre en

souriant, et il s'écrie aussitôt: «Qui est là?

»--Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser à la

pluie battante?» répond une voix aigre et brève qui ne semble pas

inconnue aux deux voyageurs.

»J'en étais sûr, dit Grandpierre; c'est Jacques!»

Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme à la faux entre dans la

salle, tenant toujours à la main son instrument de travail. Dufour fait

un bond sur sa chaise, puis presse le genou de son voisin, en disant à

demi-voix: «C'est l'homme du bois.--Je le vois bien.--Et tu ne trouves

pas drôle qu'il nous rejoigne ici?...--Pourquoi donc n'y viendrait-il

pas aussi bien que nous?--Tu ne vois pas qu'il nous a envoyés de ce

côté, parce qu'il était certain que nous serions forcés d'entrer dans

cette habitation; et cette jeune fille qui nous regarde à la dérobée....

je crois qu'elle a envie de nous faire des signes...--C'est qu'elle est

amoureuse de toi.--C'est bien. Nous verrons s'il faut toujours rire!»

Après avoir posé sa faux contre la porte, Jacques s'approche de la

table. En reconnaissant les deux voyageurs, il laisse échapper les

ricanements moqueurs qui lui sont familiers et s'écrie: «Ah!.....

messieurs, c'est comme cela que vous allez coucher à Bréville! Je vous

avais pourtant mis dans le bon chemin.--Oui, il était gentil votre bon

chemin, répond Dufour, nous avons manqué cent fois de nous y casser le

nez!

»--Comment, Jacques, tu connais mes hôtes?» dit le maître de la maison,

en tendant la main au nouveau-venu.

»--Certainement.... j'ai eu le plaisir de les rencontrer dans le bois...

Eh! eh!.... je pourrais même te dire ce que chacun de ces messieurs a

dans sa bourse... eh! eh! eh!....

»--Allons, il va recommencer ses mauvaises plaisanteries, dit Dufour:

c'était sans doute les deux Grandpierre qu'il attendait dans le bois,

et, ne les voyant pas venir, il nous a envoyés chez eux... cela se

comprend.

»--Jacques, viens te mettre à table, tu boiras bien un coup avec

nous...--Volontiers..... Bonsoir, madame Grandpierre.... bonsoir,

Babolein... bonsoir, ma petite Madeleine...»

Jacques a salué la mère et le fils d'un air familier et seulement de

la tête, mais, en s'adressant à Madeleine, le paysan a changé de ton, sa

voix s'est adoucie, ses manières sont devenues plus polies, et quoiqu'il

ait été prendre la main de la jeune fille, il ne l'a pas secouée

brusquement, mais a paru la serrer avec affection.

De son côté, Madeleine a regardé Jacques en souriant et lui a dit

bonsoir avec amitié, comme on répond à quelqu'un dont la présence nous

fait plaisir.

«Te voilà bien tard par ici, Jacques?--Que voulez-vous,.... la journée a

été longue chez le père Thomas,... puis j'avais affaire à Samoncey pour

de l'ouvrage qu'on m'avait promis, tout ça m'a retenu.... Et c'te pluie

qui est arrivée,... je m'sommes dit: au lieu de retourner à Gizy, je

coucherons chez Grandpierre;... pas gêné, moi!... je couche où je me

trouve.--T'as raison, mon vieux, et nous boirons une chopine de plus!...

A vot' santé, messieurs.»

Victor ne se sent plus envie de tenir tête à son hôte; il étend les

bras, baille, et propose à son compagnon de monter se coucher.

«Encore un moment,» dit Dufour, et il ajoute à demi-voix: «Qui sait si

on n'attend pas notre sommeil pour se débarrasser de nous? Ce Jacques

qui est revenu nous joindre ici,... qui va y coucher,.... et cette

petite,... vois donc comme elle nous regarde,... et avec quelle

expression..... Je t'en prie, Victor, ne t'endors pas!...

»--Eh bien! nous ne disons rien, ma petite Madeleine?» dit Jacques après

avoir trinqué avec son ami: «Nous avons l'air bien triste ce soir, mon

enfant?...--Est-ce que tu n'en devines pas la raison, répond

Grandpierre; Madeleine est comme ça depuis que...»

Le paysan baisse la voix, et continue de parler en s'approchant de

l'oreille de Jacques. Dufour, ne pouvant entendre ce que dit son hôte,

tâche au moins de lire dans sa physionomie et dans celle de l'homme qui

a été leur guide. Les deux amis se parlent quelque temps tout bas, et le

peintre s'aperçoit qu'ils portent souvent les yeux sur lui et son

compagnon, ce qui lui fait présumer que Victor et lui sont pour

quelque chose dans cet entretien mystérieux. Cette pensée cause à Dufour

une sensation désagréable; il promène ses regards autour de lui. Victor

est assoupi; la vieille femme semble en faire autant; la jeune fille a

les yeux baissés, mais une sombre tristesse est empreinte sur ses

traits; le grand Babolein, semblable à une statue, a les yeux fixés sur

Madeleine, et sa bouche entr'ouverte donne à sa figure, déjà niaise,

l'apparence de la stupidité.

Au bout de la table, Grandpierre et Jacques se parlent bas; enfin la

lampe placée devant les convives ne répand plus qu'une lumière

vacillante qui laisse dans l'obscurité tout le reste de la salle. Le

bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des arbres, semble ajouter

encore à la tristesse de ce tableau.

Un cri de Victor change tout-à-coup la situation des personnages. En

s'endormant il se balançait sur sa chaise, il a rouvert les yeux au

moment où il se sentait tomber en arrière.

«Qu'est-ce que c'est donc?» dit madame Grandpierre, en se frottant les

yeux.

«--Rien: rien, madame,» dit Victor en riant, «je suis fâché de vous

avoir effrayée,... mais je m'endormais comme vous, et j'ai manqué de

disparaître sous la table... Il me semble que pour dormir nous serons

tous mieux dans notre lit... Allons, viens-tu, Dufour?... est-ce que tu

n'as pas encore fini de souper?...--Tu es bien pressé, tu ne me laisses

pas le temps de manger à mon aise...--A ton aise, mon cher, reste à

table si tu veux; moi, je vais prendre du repos. M. Grandpierre,

veuillez me faire indiquer notre chambre.»

Victor se lève, Dufour en fait autant en murmurant. Madeleine s'est

empressée d'allumer une autre lampe; elle se dispose à conduire les

voyageurs, mais Grandpierre l'arrête et lui prend la lumière des mains

en disant: «Reste,... je veux moi-même avoir l'honneur de conduire ces

messieurs.»

La jeune fille obéit; pourtant elle semble ne le faire qu'à regret.

Dufour en fait la remarque, et pousse un profond soupir en suivant son

ami.

«Bonne nuit, messieurs,» dit Jacques en saluant les voyageurs avec un

air moqueur; «je n'aurai peut-être pas l'honneur de vous revoir,... mais

je pense que demain vous n'aurez plus besoin de moi pour trouver le

chemin de Bréville!--Je l'espère,» dit Victor. Dufour ne répond rien; il

jette encore un regard sur Madeleine. La petite a en ce moment les yeux

attachés sur lui et sur Victor avec une expression indéfinissable. Les

deux amis suivent leur hôte qui monte l'escalier, et la jeune fille les

accompagne des yeux tant qu'elle peut les voir.

Maître Grandpierre marche le premier dans un petit couloir étroit qui

aboutit à un autre escalier, lequel donne sur une espèce de palier; là,

le maître de la maison entre dans un corridor en disant: «Par ici,

messieurs.

»--Où diable va-t-il donc nous reléguer? dit Dufour; cette maison est

bien grande pour un cabaret... Comme ce plancher craque sous nos

pieds;.... il semble que l'on marche sur des trappes...»

Grandpierre s'arrête, ouvre une porte, et fait entrer les voyageurs

dans une chambre assez vaste où l'on a dressé deux lits.

«Voilà votre chambre, messieurs; j'espère qu'ici vous dormirez sans vous

éveiller.

»--C'est bien ce que je compte faire, dit Victor.

»--Moi, j'ai le sommeil très-léger, dit Dufour, et je m'éveille à chaque

instant dans la nuit;... mais j'ai un livre dans ma poche et je pourrai

m'amuser à lire.

»--Lire la nuit,» dit l'hôte en posant la lumière sur une cheminée,

«m'est avis, monsieur, que vous ferez mieux de dormir: chaque chose a

son temps, et vous devez être fatigué.

»--Je ferai ce qui me fera plaisir;... il me semble que je suis bien le

maître....--Oh! c'est juste, à votre aise.... Bonsoir, messieurs.»

L'hôte va s'en aller; mais Dufour, qui a déjà inspecté des yeux leur

chambre à coucher, rappelle Grandpierre en lui disant:

«Ah! M. Grandpierre, pardon si je vous retiens encore.... Mais

qu'est-ce que c'est donc que cela?»

Dufour désignait une porte placée en face des lits, mais qui, de leur

côté, n'offrait ni pêne, ni verroux.

«--Ça?... Eh parbleu! c'est une porte,» dit l'hôte en souriant.--«Je

vois bien que c'est une porte, mais comment donc est-elle fermée?--Elle

est fermée à clé... Ah! c'est qu'elle se ferme de l'autre côté, mais on

ne l'ouvre jamais; c'est une porte qui est condamnée; elle ne servait

qu'à gêner,... je ne sais même pas ce qu'on a fait de la clé..... Au

reste, messieurs, je pense que vous êtes tranquilles, et que vous n'avez

pas peur des voleurs chez moi...

»--Non, sans doute, mon cher hôte.... mais si vous écoutez mon ami, il

est si curieux qu'il vous fera sans cesse de nouvelles questions.... il

veut tout savoir.... Je suis étonné qu'il ne vous ait pas déjà demandé

pourquoi votre maison est dans un bois...

»--Il me semble qu'on n'est pas indiscret pour demander où conduit une

porte,» dit Dufour avec humeur; «je suis bien aise de ne pas être

dérangé.... quand je lis... et ordinairement les portes d'une chambre se

ferment en-dedans, mais il paraît qu'ici ce n'est pas comme partout!...

»--Soyez tranquille, monsieur; personne ne viendra vous déranger. Bonne

nuit... je vais rejoindre l'ami Jacques.»

L'hôte quitte la chambre, dont il tire la porte après lui; on entend ses

pas lourds faire craquer le plancher du corridor, mais bientôt le bruit

s'éloigne et le plus profond silence semble régner dans la maison.

Victor se déshabille et s'apprête à se coucher; Dufour l'arrête en lui

disant à demi-voix:

«Est-ce que vraiment tu vas te coucher?--Pourquoi pas?--Tu ne devines

donc pas où nous sommes?....--Parbleu! nous sommes dans un cabaret.....

au milieu d'un bois.... Nous ne serons pas couchés aussi douillettement

que chez de Bréville, mais une nuit est bientôt passée!--Tout cela ne

serait rien si nous étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai trop

de raisons de croire qu'il n'en est pas ainsi... Toi, tu manges, tu

bois, tu dors, tu ne remarques rien!--C'est que je n'ai rien vu de

remarquable ici.--Mon cher Victor, pour un garçon d'esprit, tu as bien

peu de pénétration; nous sommes dans un repaire de brigands, et cette

nuit on nous assassinera pour nous voler, parce que ce scélérat de

Jacques n'aura pas manqué de dire que tu as douze cents francs sur

toi!...--Quelle diable d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et

assassins!... Sais-tu que tu es cruel en voyage. Je ne te conseille pas

de te marier, Dufour, car tu rêveras toutes les nuits que tu es

cocu!...--Il ne s'agit pas de plaisanter... Tu sais bien que je ne suis

pas un poltron; mais je trouve ridicule de se laisser prendre au piége

sans pourvoir se défendre...--Et qui te fait donc présumer que nous

soyons chez des voleurs?--Tout!... D'abord cette maison au milieu des

bois,... ce Grandpierre et son fils, qui ont chacun six pieds de

haut,... ces armes que j'ai aperçues derrière la porte,.... ce Jacques

qui nous envoie de ce côté, puis qui vient lui-même nous rejoindre dans

ce cabaret, quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaire au village de

Samoncey;... enfin, et c'est là-dessus principalement que nous devons

asseoir nos soupçons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas

servante,... et qui est je ne sais quoi dans la maison... Oh! si tu

avais observé cette jeune fille, comme je l'ai fait, tu devinerais bien

qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Cette petite est

triste, pâle; elle ne lève pas les yeux.... Est-ce là la tournure,

l'humeur d'une paysanne?.... A table, quand elle croit que les gens de

la maison ne la voient pas, elle nous regarde,... elle nous dévore des

yeux;.... c'est le mot.... Pauvre petite! Je suis sûr qu'elle devine le

sort qui nous attend et voulait nous sauver, nous prévenir. Au moment où

nous allions nous retirer, elle avait bien vite pris la lumière pour

nous conduire; mais son maître la lui a arrachée des mains, en lui

ordonnant de rester en bas: il avait peur qu'elle ne nous avertît des

dangers qui nous menacent. Si tu avais vu cette pauvre enfant nous

suivre des yeux quand nous avons quitté la salle... Ah! cette petite

n'est pas jolie, c'est vrai: mais dans ce moment je t'assure qu'elle

était belle, tant ses yeux avaient d'expression!... Maintenant, examine

cette chambre où l'on nous a relégués,... est-ce sombre?... est-ce

lugubre?... et cette porte qui ne se ferme pas de notre côté et qu'on

peut ouvrir de l'autre quand on veut?... tu conviendras que c'est fort

commode.... et que dans aucune auberge tu n'as eu de chambre si mal

fermée que celle-ci.»

Victor a écouté Dufour avec attention; quand celui-ci a fini, il se

remet à se déshabiller.

«--Comment!... tu veux toujours te coucher?...--Mon cher ami, si nous

sommes chez des voleurs, il n'y a plus moyen de nous sauver; si nous

sommes chez d'honnêtes gens, tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans

l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai toujours aussi bien de

me coucher. Quand la mort nous frappe pendant que nous dormons, nous

ne faisons que passer d'un sommeil dans un autre.

»--Je ne suis pas pressé de goûter ce sommeil-là. Pourquoi ne pas

essayer de nous sauver? nous le pourrions encore peut-être... Voyons

cette croisée...»

Dufour ouvre la fenêtre de la chambre; elle donnait sur une arrière-cour

de la maison. Mais il faisait noir comme dans un four, il était

impossible de mesurer des yeux à quelle distance on était du sol.

«Referme ta fenêtre, mon cher ami, dit Victor; je n'ai pas envie de me

casser le cou pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis nullement

convaincu que nos hôtes soient de malhonnêtes gens.... Ce Grandpierre a

au contraire une bonne figure qui respire la

franchise....--C'est-à-dire, l'ivrognerie.--Parce que lui et son fils

ont six pieds de haut, je ne vois pas que ce soit une raison pour

suspecter leur loyauté. Enfin, cette jeune fille t'a fait des signes: si

elle te dévorait des yeux, c'est que probablement tu lui as inspiré un

doux sentiment... tu auras fait sa conquête,... c'est très-possible; tu

n'es pas mal quand tu n'y penses pas...--Victor, tu as bien tort de ne

pas me croire!...--J'aime mieux me coucher;.... je te conseille d'en

faire autant... Nous avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu dois être

aussi fatigué que moi... Bonsoir, Dufour.... Demain tu feras des études

superbes dans le bois; et, si la petite Madeleine te fait toujours des

mines, tu pourras peut-être faire aussi une étude avec elle.»

Victor s'est mis au lit malgré les remontrances de son ami; celui-ci ne

sait à quoi se décider. Il se promène dans la chambre, s'arrête, écoute

contre la porte du couloir, puis contre celle qui est condamnée. Bientôt

Dufour s'aperçoit que son compagnon de voyage est endormi; la vue du

repos que goûte Victor lui donne envie de l'imiter: malgré ses

inquiétudes, il sent que le sommeil le gagne; mais, avant de se mettre

au lit, il veut faire une revue exacte de leur chambre, pour s'assurer

s'il n'y a point quelque trappe, ou quelque issue autre que la porte

condamnée.

Dufour prend la lampe et commence son inspection: il tâte les murs et

regarde sous les meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé devant

la porte, objet de ses craintes, il la pousse, l'examine de bas en haut.

Cette porte est vieille, elle a de larges fentes en divers endroits; en

regardant ces ouvertures, Dufour croit apercevoir au loin une faible

lumière. Il va poser sa lampe dans un autre coin de la chambre, et

revient braquer son oeil contre une fente de la porte. La lumière

augmente, un léger bruit se fait entendre. Dufour est tout oreille, et

s'écarquille les yeux pour mieux voir. Le bruit approche; ce sont des

pas... deux personnes s'avancent du fond d'un corridor qui est sans

doute devant cette porte. L'une de ces personnes éteint une lumière.

Dufour reconnaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui les a guidés

dans le bois.

Jacques parle à la jeune fille. Arrivés à quatre pas de la porte, ils

s'arrêtent, et Dufour peut les entendre. La jeune fille verse des

larmes; l'homme en blouse lui prend la main.

«--Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... les pleurs, ça ne sert à

rien. J'sais ben que c'est la grande ressource des femmes!... quand

elles ont du chagrin, elles s'en prennent à leurs yeux... Mais, faut pas

vous désoler comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut arriver!...

»--Ah! mon cher Jacques.... c'est en vain que vous voulez me consoler!

je vois bien que c'est fini!... qu'il n'y a plus d'espoir... Je voudrais

en vain prendre sur moi et avoir du courage... je m'étais habituée à ma

situation... je la supportais sans me plaindre; mais à présent, oh! à

présent, je sens que je serai plus malheureuse.

»--Je vous dis que vous êtes un enfant de pleurer.... et pour qui?....

mon Dieu! pour des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne méritent

pas vos regrets...

»--Oh! le scélérat!.... le gredin! se dit Dufour, c'est de nous qu'il

parle, j'en suis sûr, et il trouve que nous ne méritons pas qu'on

s'intéresse à notre sort... Hum! brigand! si j'avais un pistolet,

comme je t'ajusterais par le trou de cette porte!»

Au bout d'un moment et après avoir essuyé ses yeux, la jeune fille

reprend:

«Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intérêt que je leur porte.....

Ah! Jacques!.... vous ne pouvez penser comme moi, vous; vous ne pouvez

sentir ce que j'éprouve pour eux... j'espérais que cela tournerait

autrement... je vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont je

m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babolein... madame Grandpierre...

Hélas! je suis bien tourmentée!...

»--Oui, oui, je vous comprends!... Pauvre Madeleine! cela ne devrait pas

être ainsi... Plus que tout autre, je dois vous plaindre, moi!...--Vous,

Jacques?...--Oui, moi... mais ça ne vous servira pas de grand'chose,...

malheureusement!... Allez vous reposer, Madeleine; allez, et je vous le

répète, ne versez plus de larmes pour des gens qui n'en valent pas la

peine.--C'est bien aisé à dire cela, mais je n'ai pas appris à commander

à mon coeur!»

Jacques serre la main de la jeune fille et s'en retourne par le

corridor; Madeleine ouvre une porte, disparaît, et la lumière disparaît

avec elle.

«Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» se dit Dufour en quittant

la fente de la porte... «Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous:

elle voudrait nous sauver, et se désole parce qu'elle voit que c'est

impossible.... Ce misérable Jacques nous tuera avec sa faux.... comme

des coquelicots!.... Ah! si Victor avait entendu cette conversation!

mais il dort comme s'il était chez lui... Que faire?... si j'appelais

Madeleine... les autres m'entendraient aussi, et ils accourraient plus

vite! Je ne me suis jamais trouvé dans une pareille situation.»

Dufour se remet à marcher dans la chambre, à écouter aux portes; mais il

n'entend plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'inquiétude, ses

yeux se ferment malgré lui. Il se décide à se coucher et à attendre,

comme Victor, les évènements. Il place en soupirant sa montre sur la

table de nuit; mais bientôt, ne l'y croyant pas en sûreté, il la

fourre sous son traversin et pose sa tête dessus en se disant: «On ne

l'aura qu'avec ma vie!... Je crois que j'aimerais mieux mourir que

d'être volé!... dépouillé!... Qu'ils y viennent!... Je n'ai pas

d'armes... mais le courage en tient lieu.... Tout m'en servira

d'ailleurs.... tout jusqu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon

coup et étourdir un homme... Cachons-le aussi.»

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met dans la ruelle de son lit,

entre la paillasse et le matelas. Après avoir pris toutes ces

précautions, l'artiste se recouche. Il a d'abord le projet de rester

éveillé; mais ne pouvant long-temps combattre le sommeil, il prend le

parti de s'en remettre à la Providence du soin d'écarter les dangers qui

l'environnent, et la Providence l'endort... C'est ordinairement ce

qu'elle fait de mieux pour le bonheur des humains.

Madeleine · 第 13 / 43 题