Voici un petit conte moral et romanesque qui ne saurait manquer de
trouver, pour le moins, de l'indulgence près de tous ceux qui ont du
goût pour l'aimable homme que fut Pogge. Ce bon Florentin écrivit des
FACÉTIES d'un tour d'esprit assaisonné qui scandalisa bien des âmes
«foibles», et encourut les foudres du Concile de Trente; il servit huit
papes; mena la vie la plus dissolue; se maria finalement; eut vingt
enfants; et sa statue fait aujourd'hui partie du groupe des douze
Apôtres au Dôme de Florence. Tout cela n'est pas du premier venu. Mais
je souhaite qu'on ait lu de Pogge la relation très courte et délicieuse
d'une saison qu'il fit aux eaux de Bade, en Thuringe, à l'issue du
Concile de Constance.
Ce récit, sous forme de lettre adressée à Niccolo Niccoli, riche
bourgeois de Florence, a été traduit de la façon la plus élégante et
publié il y a une vingtaine d'années par M. Antony Méray, sous le titre:
LES BAINS DE BADE AU XVe SIÈCLE. Pogge, alors secrétaire apostolique et
rédacteur des brefs, y raconte ingénument la surprise qu'il eut, au
sortir d'une vie rude et agitée--au plus beau temps du schisme,--à
trouver, dans cette petite ville, des moeurs si singulières par
l'aisance et la bonhomie, qu'il se dut croire transporté au sein de la
belle simplicité antique qu'il admirait.
Il paraît que les baigneurs y étaient surtout des gens pleins de santé
«en quête de sensations d'amour et de voluptueuses impressions: les
amants, les galants, les femmes sensuelles, les stériles...». «Ces
gens-là, dit Pogge, n'ont assurément jamais étudié les hautes fantaisies
d'Héliogabale: la nature seule les a instruits, si bien instruits qu'ils
sont passés maîtres en sciences amoureuses.» Il croit revoir les Jeux
floraux de Rome aux bains publics où toutes les femmes sont nues. Mais
rien n'est plus divertissant que les bains particuliers où «les sexes
sont séparés par des cloisons criblées de petits trous et fenêtres par
où l'on passe des rafraîchissements, l'on cause et se caresse de la main
selon une habitude favorite... C'est un spectacle bien provoquant,
ajoute-t-il, de voir des jeunes vierges, dans toute la maturité de leur
jeunesse, montrer leurs formes splendides sous le costume des déesses...
Quand elles dansent ainsi, avec leurs légères draperies de lin
voltigeant en arrière ou flottant sur l'eau... on leur jette des pièces
d'argent et aussi des couronnes de fleurs dont elles ornent leurs jolies
têtes en nageant.»
Quelques personnes se laissaient étonner que le témoin galant de
passe-temps si gracieux n'en eût point gardé d'autre impression que
celle qui est notée dans la lettre trop brève à Niccolo Niccoli. Elles
aimaient à supposer que Pogge, calmé par les années et les hautes
fonctions de Prieur des Arts et des bonnes moeurs, en sa cité, eût dû
éprouver la tentation de revenir sur cette saison charmante; et elles
l'imaginaient volontiers piquant quelques fleurs de sagesse parmi le
frais feuillage de ces souvenirs badois. Je n'ose me flatter d'être en
mesure de rassurer ces bonnes âmes. Une chose manque au plaisir que j'ai
d'offrir au public cet opuscule: c'est de n'en pouvoir garantir
l'authenticité rigoureuse. Je n'ai trouvé ni manuscrit original ni texte
en latin, qui fût la langue de Pogge. J'ai mis la main, en fouillant une
bibliothèque de Bourgogne, sur un cahier. Je le donne avec le titre et
l'attribution qu'il porte.
Est-ce la traduction d'un texte égaré de Pogge et dont la lettre publiée
par M. Antony Méray ne serait qu'un fragment ou qu'un premier jet?
N'est-ce que la fantaisie d'un lettré provincial bien informé de la vie
badoise et du caractère même de notre bonhomme Florentin? Est-ce une
satire des moeurs ou bien des personnalités? N'est-ce qu'un exercice
oratoire de quelque membre du parlement de Dijon? Ce monsieur Gerson, le
grand Gerson, sans doute, qui assista effectivement au Concile de
Constance, devenu ici si énigmatique, si souple, si habile; ce Frère
Jérôme, sous qui se voile probablement Jérôme de Prague, rêveur
généreux, quasi cynique, berné et brûlé vif; Jean XXIII, corsaire, pape
et enfin postillon, comme l'histoire nous l'apprend; Lorenzo Valla;
l'hôtelier du GUET-APENS; les trois belles amies; la voluptueuse Lola
Corazon y las Pequeñecès; enfin la petite menteuse Véronique, sont-ce
les personnages ordinaires d'une banale aventure? sont-ce des états
d'esprit? Et la Vérité dont il est si fort question ici, qu'on loue,
qu'on raille, qu'on bafoue et qu'on semble condamner finalement, que
convient-il d'entendre par là? une chimère particulière au temps où
l'auteur vivait, ou la chimère que tous les temps poursuivent? Je ne
sais rien de tout ceci. Et, d'ailleurs, un récit vaut par son agrément.